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Les Punchlines du Périf’

Les Punchlines du Périf’

Leurs punchlines anonymes faisant écho à l’actualité ont envahi le périphérique parisien depuis deux ans en transformant les murs anti bruis en tweeter géant. L’organisateur de ce concept répond à nos questions à visage caché :


Comment as-tu commencé le graffiti ?

Ça s’est passé en plusieurs étapes, mon premier contact avec le graffiti c’était en CM2, il y avait une rumeur comme quoi le grand frère d’un pote en faisait et que son crew c’était les KOS. On ne l’a jamais vu pratiquer au final, mais ça nous a donné la motivation d’en faire sur papier quand on était à l’école et ça me faisait rêver de me dire qu’on pouvait dessiner ou écrire ce qu’on voulait, où on voulait, quand on voulait. Plus tard j’ai appris que le grand frère de mon pote avait tout simplement reprit le nom de crew qu’il y a dans le film 187 code meurtre, j’ai vu ce film et ça a été un choc pour moi, j’ai eu envie de faire du graffiti !

Je me suis mis à fond dedans, je regardais les graffs sur les autoroutes et les voies ferrées, je m’inspirais beaucoup de ce que je voyais dans les magazines, les grandes fresques me faisaient halluciner ! Au début, je faisais quelques tags pourris avec mes potes tout autour de notre école mais sinon je pratiquais essentiellement sur papier.

A partir de 17 ans j’ai commencé à tâter réellement les bombes de peinture et les marqueurs et ça ne s’est pas arrêté…


Qu’est ce qui t’a amené vers les punchlines faisant écho à l’actualité politique ?

J’ai été sensibilisé à la politique assez jeune par ma famille et mon entourage, cela m’a rapidement fait comprendre qu’il y a beaucoup d’injustice et de censure dans notre monde actuel. Par le graffiti je me suis rendu compte qu’il était possible d’avoir un énorme impact sur les personnes de toutes classes sociales car il peut être placé à n’importe quel endroit. A un moment j’ai eu l’idée de poser une phrase et de me concentrer dessus pour la poser un peu partout c’était “Bourrage de crâne, ils ont les carottes, nous sommes les ânes”. Le problème c’est qu’à ce moment-là j’avais du mal à poser autre chose que mon blase et mon crew, j’ai fait ça quelque temps et j’ai lâché l’affaire parce que je trouvais qu’il n’y avait pas assez d’impact par rapport à l’énergie que ça me demandait. J’ai pris un peu de recul avec tout ça et puis petit à petit on s’est tous aperçu que le périphérique commençait à se faire cartonner de plus en plus et surtout qu’il n’était plus effacé !

Là il y a eu un déclic parce que le périphérique parisien est l’un des axes routiers les plus empruntés de France donc forcément il y a une grande visibilité.

Il faut avouer aussi que les manifestations à répétitions avec les gilets jaunes, les enseignants, les hôpitaux nous ont bien aidé à passer le pas parce que d’un coup les flics avaient des préoccupations plus importantes que de traquer des petits graffeurs…



Peux-tu nous raconter la genèse de ton groupe, le concept et l’organisation ?

Le déclenchement s’est fait avec 2 potes, il y avait cette idée de faire des punchlines sur le périphérique mais qu’est ce qu’on pouvait bien écrire ?… Un jour un de mes potes m’appelle et il me dit ” Mec il y a Anémone qui est morte, obligé on lui fait une dédicace, viens on se fait un gros “Je t’encule Thérèse”, elle est mythique cette réplique !” Bon on n’est pas vraiment pas dans la punchline politique mais j’aime beaucoup l’idée. Le but c’est de faire une action en équipe de manière anonyme en se disant que ça va sûrement faire rire les gens qui seront coincés dans les bouchons demain matin. On a eu des retours assez rapidement donc on s’est rendu compte que ça fonctionnait mais par contre la phrase n’a tenu que 3 semaines, on s’est dit qu’elle avait été effacée à cause du “Je t’encule” qui est un peu vulgaire il faut avouer…

Quelques semaines plus tard, il y a eu une soirée barbecue avec d’autres potes au moment où il y avait l’histoire du procès de Balkany, comme quoi il devait aller en prison etc etc… En parlant de tout ça un pote nous sort “Eh mais vas-y vous êtes chauds on se fait un gros “Free Balkany” sur le périph ce soir ?” Et là grosses barres de rires pour tout le monde, on était vraiment dans le gros second degré qu’il fallait assumer donc on a un peu hésité. Tout le monde n’était pas d’accord par rapport à l’interprétation mais après une longue mise au point, on l’a fait quand même… Pour la blague ! Ahah
On n’a pas été déçu parce que même le journal “Le Parisien” a fait un article dessus, l’article était très sympa envers nous et ça nous a bien fait rire donc c’est déjà pas mal !

A partir de là on s’est dit qu’il fallait monter une équipe pour en faire de temps en temps en fonction des affaires politiques du moment. On s’est rendu compte que l’impact était vraiment fort par rapport aux efforts que ça nous demandait. On n’est pas tous du même crew, à la base on est juste des potes et puis maintenant il y a les potes des potes qui viennent nous rejoindre. On est ouvert aux nouvelles personnes qui souhaitent participer, il n’y a pas d’histoire de crew ou de blase, on se focalise sur la punchline et chacun se place là où il est le plus efficace pour poser la pièce. Il y a également des photographes et des caméramans qui nous suivent et à ce niveau-là nous n’avons pas de besoin particuliers, on a une bonne équipe !


Y a-t-il des artistes qui t’ont inspiré ?

Oui il y a beaucoup d’artistes qui m’ont inspiré, je ne vais parler que de ceux qui m’ont donné envie de faire des punchlines politiques et qui m’ont vraiment marqué parce que sinon ça va être long… Ahah

Directement je pense à “Pö” parce qu’elle m’a vraiment marqué avec ses textes au rouleau, perches à l’envers et tout le bordel sur des spots de oufs, c’est du lourd ! On est pas directement dans des phrases politiques mais le message est là avec un gros impact.

Forcément je pense à “Dran” parce qu’il m’a beaucoup marqué avec ses peintures et ses illustrations qui font passer des messages très forts de manière innocente, en apparence. Il ne met pas beaucoup de textes mais ses images en disent beaucoup et c’est le principal. Je pense aussi à “Jésus Sauve” dans un autre registre, parce que je ne suis pas en accord avec son message mais il faut avouer qu’il a mis une grosse couche en Ile-de-France en peu de temps, c’était vraiment impressionnant ! Il y a le côté anonyme aussi qui me parle beaucoup parce qu’au final le plus important c’est le message et non la personne qui le diffuse.

Ensuite, forcément il y a le mouvement des Black Lines qui m’a beaucoup inspiré. On est dans un autre registre puisque c’est sur un mur légal en pleine rue mais cela permet de réaliser de belles fresques sur des thèmes politiques avec beaucoup d’artistes d’horizons différents. Il y a une communication autour de ça qui permet de diffuser les œuvres sur les réseaux sociaux donc il y a un impact intéressant.

Là, il s’agit de 4 approches différentes qui m’ont marqué mais il y a pleins pleins d’autres artistes et mouvements qui m’ont inspiré et influencé, je vais en citer quelques-uns qui me viennent à l’esprit. Il y a Blu, les 1UP, les berlin kidz, Obey, Banksy, les KCBR, Regarde le ciel, Pimax, Roa, Keag et Sore, les A2R, les 90DBC, les FLM, les MTS, les 93MC, les HG, les FD, Peut être fous, douceur extrême, les colleuses et bien sur tous les anonymes qui mettent des punchlines un peu partout dans les rues, dans les bars, sur les autoroutes, sur les toits et bien d’autres supports…

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Penses – tu qu’il y aura une branche du graffiti qui sera engagée ?

J’y crois oui, il y a des chances que ça se développe de plus en plus et j’ai même l’impression que c’est déjà le cas. Que ce soit dans le street art ou le graffiti il y a toujours eu de la politique dans ces deux mouvements mais en ce moment ce qui me plaît c’est que je ressens un engagement plus fort. D’une manière générale on ne se sent plus écouté par les personnes qui sont au pouvoir donc on impose le message dans la rue de la même manière que les manifestations se sont intensifiées ces dernières années ainsi que la sensibilisation au discours politique. En tout cas nous on incite toutes les personnes que ça intéresse à faire la même chose que nous parce que même si parfois le message n’a pas beaucoup d’impact parce que c’est foiré ou alors que c’est rapidement effacé, l’important c’est de le faire et de ne rien lâcher ! 😉


Quelles ont été vos prods les plus percutantes ?

Je vais en choisir 3 avec 3 messages vraiment différents. En premier forcément il y a le “Free Balkany” avec sa magnifique caricature parce que c’était une décision prise sur un coup de tête comme ça à l’arrache pendant un barbecue entre potes et on a vraiment bien rigolé en voyant les réactions des gens. C’était du bon gros second degré comme on aime qui dénonce quand même l’absurdité de cette histoire de procès interminable…

En deuxième j’ai envie de choisir le “Polanski j’accuse/j’encule” parce que celui-là il a tenu assez longtemps et on est sur un message bien lourd en lien direct avec la société dans laquelle nous vivons actuellement. Ce message n’est pas là seulement pour attaquer un artiste reconnu qui a commis des fautes graves, qu’il n’a pas payé mais aussi pour dénoncer tout le système qui lui permet de maintenir son statut.

En troisième j’ai envie de choisir le “On grève la dalle” avec le joli homard de De Rugy au milieu pour la dédicace. C’était pendant tout le bordel des manifestations des gilets jaunes, des hopitaux, des enseignants donc c’est un message de soutien à tous ceux qui luttent pour un monde meilleur et qui galèrent financièrement pendant que d’autres se goinfrent. Il est toujours en place celui-là ça fait plaisir !

Je vais quand même citer le dernier qu’on a fait parce qu’il n’a tenu qu’une semaine donc peu de gens ont pu le voir… On est parti sur une punchline que l’un d’entre nous a vu pendant une session Black Lines justement, il s’agit du slogan “Masque ou crève”. Le message est totalement d’actualité mais visiblement il n’est pas bien passé auprès des autorités et des nettoyeurs ! Ahah On voulait en remettre un direct dessus pour marquer le coup mais le confinement a été plus rapide que nous donc ça sera pour plus tard…


Comment t’es-tu retrouvé à participer aux Black Lines ?

Ça fait longtemps que je vois les fresques des TWE et ils m’ont beaucoup influencé à ce niveau-là. D’ailleurs au passage, j’ai pris des belles grosses claques à l’Ile Saint Denis et au bâtiment des douanes quand j’ai commencé à peindre… Ahah

Du coup quand j’ai vu le mouvement des Black Lines j’ai tout de suite reconnu le flow des organisateurs et ça m’a donné envie d’y aller. En plus de ça l’idée me plait beaucoup, c’est vraiment sympa d’avoir un thème commun sur des sujets politiques, et puis tu peux prendre ton temps vu que c’est légal. Le fait que ce soit ouvert à tout le monde permet de faire des fresques avec des visions différentes, c’est vraiment intéressant et en plus on fait de belles rencontres.

Petite punchline pour clôturer cette interview : “Tant que le message ne sera pas passé, dans la rue ils ne pourront pas l’effacer !”

Merci à vous de nous soutenir et à la prochaine !

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