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Paolo Cirio : ”au cœur même de l’Europe, il y a la censure, l’utilisation de la reconnaissance faciale sur les citoyens et l’impunité de la police.”

Paolo Cirio : ”au cœur même de l’Europe, il y a la censure, l’utilisation de la reconnaissance faciale sur les citoyens et l’impunité de la police.”

HIYA revient sur la polémique suscitée par l’œuvre “Capture” de l’artiste et activiste italien Paolo Cirio, dont l’exposition a été déprogrammée du centre artistique du Fresnoy à Tourcoing suite à des menaces de poursuites judiciaires provenant du ministre de l’intérieur. Retrait légitime ou censure ?

Tout commence le 1er octobre dernier avec un tweet plus que cinglant de Gérald Darmanin : “Paolo Cirio : Insupportable mise au pilori de femmes et d’hommes qui risquent leur vie pour nous protéger. Je demande la déprogrammation de « l’exposition » et le retrait des photos de son site, sous peine de saisir les juridictions compétentes.” Ce qu’il appelle une “mise au pilori”, c’est son oeuvre “Capture”, une série photo composée de policiers français mais aussi une base de données de 4000 visages d’officiers des forces de l’ordre – prises lors des manifestations en France – pour permettre à chacun de préciser le nom des policiers dont la photo était affichée sur le site internet du projet. Paolo Cirio a décliné “Capture” en une œuvre de rue, et affiché plusieurs portraits dans tout Paris. L’artiste et activiste avait été invité en tant qu’artiste-professeur à l’événement Panorama qui présente chaque automne au Fresnoy les œuvres des élèves aux côtés de celles d’artistes institués. Cette année, l’exposition s’intitulait “Les Sentinelles”, un thème qui s’articule autour de la “figure de l’artiste, pour sa part de vigilance, de voyance, de veille, d’éveil”. Elle s’est ouverte le 15 octobre dernier, sans “Capture”. Dans un communiqué datant du 2 octobre dernier, Alain Fleischer, directeur du Fresnoy, justifie sa décision de déprogrammer l’œuvre par un changement de démarche de la part de Cirio, dont le centre artistique n’aurait pas été informé : “Nous ne pouvons en aucun cas adhérer à une démarche qui associe l’oeuvre en question (censée être réalisée par Cirio pour le Fresnoy, ndlr) à une plateforme numérique où l’artiste invite le public à identifier et désigner nommément des policiers, dont les photographies ont été préalablement diffusées sur internet. Par cette démarche qui a changé la nature de l’intervention au Fresnoy, l’artiste a violé les engagements qu’il avait pris de ne rien faire de tel devant les responsables du Fresnoy, et le directeur de la Condition Publique, ce qui nous a profondément choqués.”  «Censure !», a réagi l’artiste sur son compte Twitter.

“Entreprise criminogène” pour le syndicat de police Synergies-Officiers, “provocation” du côté de l’artiste : “Je m’attendais à des réactions de cette provocation, mais pas de cette ampleur. Je ne m’attendrais jamais à ce qu’un ministre de l’intérieur réagisse et réponde à un artiste comme moi. Habituellement, les politiciens de haut niveau essaient d’ignorer les provocations des militants et des artistes. Je pense que dans ce cas, le ministre s’est senti obligé de répondre et a ensuite décidé d’en faire une stratégie en continuant à attaquer directement les activistes comme moi. Je pense que c’est une nouvelle stratégie politique très agressive qui me choque encore.” estime Paolo Cirio,  contacté par mail par Hiya.

L’intention était manifeste : donner à voir les abus potentiels de la reconnaissance faciale et de l’intelligence artificielle, et “remettre en question l’asymétrie du pouvoir en jeu”, décrit Cirio sur son site, selon qui “l’absence de réglementation sur la protection de la vie privée de ces technologies se retourne finalement contre les mêmes autorités qui en préconisent l’utilisation.” 

L’effet miroir a déplu au Premier Flic de France, par ailleurs maire de Tourcoing jusqu’en septembre dernier. Cirio n’en est pas à son coup d’essai : l’artiste hacktiviste travaille depuis dix ans sur les questions de libertés individuelles, de vie privée, de démocratie et de reconnaissance faciale et a déjà réalisé plusieurs actions pour enrayer la progression de ce procédé dans plusieurs pays d’Europe : “La France est le pays le plus connu en Europe pour ses brutalités policières et c’est le pays où la reconnaissance faciale est la plus utilisée” explique l’artiste, co-créateur par ailleurs de la campagne et pétition “Bannissons la reconnaissance faciale en Europe” aux côtés de la Quadrature du Net, un collectif de défense des libertés civiles. 

Concernant “Capture”, “Ce fut un long processus de recherche, de planification et d’organisation, retrace Cirio. J’ai commencé en septembre 2019 et lentement il a pris forme en rassemblant plusieurs idées, connexions et informations que j’avais. D’une manière ou d’une autre, ces questions sont devenues plus urgentes au moment où j’ai publié le projet, la brutalité policière et la reconnaissance faciale étant un problème majeur en 2020, d’abord aux États-Unis, puis en Europe, en particulier en France maintenant.” Le sujet est effectivement devenu plus que brûlant, à l’heure où les manifestations s’enchaînent pour protester contre la loi relative à la “sécurité globale” adoptée à l’Assemblée nationale le 24 novembre dernier, qui concerne l’utilisation des outils de surveillance tels que les caméras piétons ou les drones, et la protection des forces de l’ordre. L’article 24 qui encadre la pénalisation de la diffusion diffusion d’images « du visage ou tout autre élément d’identification » d’un fonctionnaire de police dans le cadre d’une opération de police si cette diffusion a pour but de porter « atteinte à son intégrité physique ou psychique » a particulièrement suscité la controverse. Le 30 novembre dernier, le gouvernement et la majorité ont annoncé sa “réécriture totale” pour tenter d’apaiser la colère des dizaines de milliers de manifestants qui protestaient dans plusieurs villes de France ces dernières semaines. 

Suite à “Capture”, Paolo Cirio nous raconte avoir subi “des pressions de la part des syndicats de la police française et du ministre de l’intérieur. Puis la pression est venue de plusieurs personnes qui m’ont envoyé des menaces et des insultes sur les médias sociaux.” L’artiste se dit par ailleurs “surpris” de la réaction du Fresnoy : “Je savais qu’ils allaient ressentir beaucoup de pression mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils puissent vraiment censurer une œuvre d’art”.

Dans ce communiqué du 2 octobre, le directeur du Fresnoy, expliquait rester “ouvert et attentif au débat, d’ailleurs souhaité par Paolo Cirio, ne manquera pas de s’ouvrir sur les possibles dérives du recours aux technologies numériques, susceptibles de porter atteinte à la liberté individuelle et au respect de la personne, y compris lorsque les sujets menacés sont des représentants des forces de l’ordre”. Cirio maintient que ces dérives étaient “exactement les intentions de mon projet artistique. J’ai toujours affirmé que je faisais un projet pour la vie privée de tout le monde, y compris des agents de police. Mon travail était une provocation pour montrer qui ne respectait pas cette liberté, avec la police qui se cache pour utiliser la violence et en même temps utilise la reconnaissance faciale pour surveiller les citoyens. C’est la question que je me posais avec ma provocation, malheureusement la seule réponse que j’avais à ma question était de me censurer et de censurer la question elle-même.” déplore-t-il. 

Si notre ministre de l’Intérieur s’inquiète et s’insurge de la publication des visages – et, par extension, des identités – de celles et ceux qui sont censés nous protéger, pourquoi ne l’est-il pas vis-à-vis des citoyen.ne.s français.e.s ? Parallèlement, les syndicats de police se sont réjouis de la déprogrammation de l’œuvre, et du coup de pression mis par le Ministre de l’Intérieur qui va dans leur sens, tout comme pour la loi sécurité globale, depuis longtemps voulue par ces derniers. Car à l’heure où les violences policières sont dénoncées, si l’on comprend la peur d’éventuelles “représailles” des détracteurs de l’œuvre, le système policier est dans l’obligation de se remettre en question pour regagner la confiance de ses citoyens. Pourquoi le secteur a-t-il tant de mal à reconnaître ses dysfonctionnements ? Pourquoi a-t-il autant de mal à admettre la violence et les dérapages au sein de la police ? Le Ministre de l’Intérieur tourne systématiquement la tête, comme lors de la parution de l’ouvrage Flic publié par le journaliste Valentin Gendrot (aux éditions de la Goutte d’Or), qui s’est infiltré pendant deux ans dans un commissariat du 19e arrondissement de Paris. Interrogé par Le Parisien, il avait expliqué avoir saisi l’Inspection Générale sur les faits de racisme et de violences rapportés, tout en déclarant à propos du livre : “J’espère qu’il ne s’agit pas seulement d’une démarche commerciale…”

L’interrogation que soulève le retrait de “Capture” s’élève bien au-delà de l’identification des forces de l’ordre, qui sont supposées arborer leur numéro d’identification, le RIO, lors de leurs actions. Il ouvre également le débat sur la liberté d’opinion, d’expression et sur la pression que peut exercer l’Etat sur un sujet qui l’embarrasse. La réaction de Gérald Darmanin – qui aura eu le mérite de populariser l’œuvre à un public peut-être autre que le public que touche habituellement Cirio – nous montre comment le contrôle de l’information affecte profondément notre société. Cirio a également exprimé ses craintes concernant l’avenir de l’activisme et du militantisme : “je le crains d’autant que je sais que les militants sont souvent surveillés et opprimés dans le monde entier. En Europe, il y a plus de liberté mais nous en perdons toujours plus et il ne faut donc pas la considérer comme acquise, c’est pourquoi il est si important de continuer à se battre. Ce projet montre qu’au cœur de l’Europe, il y a la censure, l’utilisation de la reconnaissance faciale sur les citoyens et l’impunité de la police.”

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