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Interview Bsaz : la photographe au milieu des lacrymogènes

Interview Bsaz : la photographe au milieu des lacrymogènes

Tous ceux qui ont participé aux mouvements contestataires de ces dernières années ont croisé en première ligne au milieu des lacrymogènes la photographe Bsaz dont les photos font déjà partie de l’histoire.

Comment as-tu commencé la photographie ?

J’ai toujours aimé prendre des photos mais cela restait dans une sphère familiale, amicale.

La photographie de reportage a débuté vers 2015-2016. Qu’est ce qui t’a amené à photographier les mouvements sociaux ?

J’ai commencé par photographier l’art de rue puis la rue en elle-même. Ensuite j’ai voulu prendre les passants.  Capter les regards de ces anonymes qui la traversent.

C’est lors de prise de clichés en hommage aux personnes décédées lors des attentats de novembre 2015 que je me suis retrouvée prise entre des manifestants, les forces de police, la lacrymo… et là tout à réellement commencé.

J’étais choquée de voir de tels moyens déployés alors qu’il y avait femmes, enfants, famille. J’ai donc pris des photos pour témoigner.

Tes photos sont-elles des prises de position politiques ?

Oh non. Je ne me retrouve dans aucun parti politique.  En revanche, je peux me battre pour certaines  valeurs c’est pour cela que je n’aime pas le terme de militantisme me concernant. Je me sens +sympathisante  :-).  J’essaye de montrer le monde à travers mon regard et cela n’engage que moi.  Mais certaines photos témoignent en effet  d’une prise de position mais je refuse de mettre le mot politique dessus.

Dans l’histoire récente, certaines photos ont complètement chamboulé l’opinion politique comme par exemple la jeune fille en pleurs qui court nue pendant la guerre du Vietnam.

Que penses-tu du pouvoir de ces photos devenues iconiques sur l’opinion publique, peuvent-elles faire basculer une lutte ?

J’en suis convaincue, nous en avons des preuves depuis longtemps. Les images ont un pouvoir considérable. Notre mémoire visuelle fonctionne en permanence. Il faut juste faire attention car une image peut être facilement détournée d’un contexte.

Quels sont les photographes qui t’ont inspirés ?

Mon inspiration c’est l’émotion que je peux ressentir en voyant des personnes, des objets, des situations. Donc je n’ai pas l’impression de m’inspirer de photographes. Je ne suis pas une technicienne de la photographie. Une vraie autodidacte et j’aime à dire que je suis une « clichteuse » plutôt qu’une photographe. Je marche au feeling.  Demande-moi des explications techniques de mes photos, j’en suis incapable. En revanche, j’admire le travail de certains notamment celui de Sebastiao Salgado. Je me sens proche de sa façon d’aborder la photographie. Ses photos me parlent et le film « le sel de la terre » m’a bouleversée.

Pendant le mouvement des gilets jaunes, tu as pris une photo à Nantes d’un homme âgé, torse nu, cheveux blancs, à terre, écrasé par une main gantée de CRS qui a fait le tour d’internet. Peux-tu nous raconter cette journée et ce moment ?

Nantes était mon premier déplacement en province en tant que photoreporter.

Je tenais à venir pour l’hommage à Steve Maia Caniço. J’ai dans un premier temps eu beaucoup de mal à photographier ce recueillement de la population, c’est toujours très délicat je trouve.

L’après-midi le rdv était donné en centre ville. Je ne connaissais pas du tout Nantes, je me sentais un peu perdue. La marche a commencé et très rapidement l’air s’est couvert de gaz lacrymogènes. C’était la première fois que j’avais cette sensation en durée de ne plus pouvoir respirer. Je n’ai jamais vu autant de gaz sur les manifestants dans une manifestation.

Vers la fin du parcours un homme est tombé à terre,  Il ne bougeait plus. Avec des manifestants et des photographes, vidéastes  on s’est mis autour de lui pour le protéger.

Malgré cela les CRS ont tiré des grenades. Je me suis retournée en hurlant vers les CRS et lorsque je me suis retournée l’espace de quelques secondes j’ai vu la BAC courir vers une personne qui semblait âgée. Ils se sont jetés sur lui et la suite vous la connaissez, les images parlent d’elles-mêmes. Je n’ai pu prendre que 3 clichés car la BAC a lancé une grenade de désencerclement dans notre direction.  J’ai reçu un éclat et suis partie me protéger. Je n’ai même pas réalisé ce qui se passait. A la fin de la manifestation, sur le chemin du retour j’étais dégoutée, sensation de n’avoir rien pu faire à cause de cette omniprésence de lacrymogène.

Epuisée, j’ai regardé rapidement  mes clichés et quand j’ai vu cette photo j’ai réalisé ce qui s’était passé. Cette photo devait témoigner de cette violence policière. J’ai par la suite vu les vidéos (d’une violence extrême) et rencontré cette personne. Nous sommes devenus amis et je suis témoin dans cette affaire.

Que penses-tu de la loi interdisant de filmer la police et ses violences ?

Cette loi est liberticide. Les images et vidéos permettent de montrer la réalité des faits, sans cela des tas de personnes se retrouveraient accusées à tort et les forces de l’ordre agiraient dans une impunité totale. Le cas de George Floyd, Cédric Chouviat et récemment Michel Zecler en témoignent…sans image ce sont eux qui auraient été accusés. Malheureusement, les images manquent dans bon nombre d’affaires (cf Adama Traoré et tant d’autres)

Tu photographies souvent au cœur de l’action, proche du sujet et du danger aussi. Comment se déroulaient tes prises de vue dans les manifestations GJ dans lesquelles on te voyait tous les samedis ?

De longs samedis de marche avec parfois la peur  de ne pas en ressortir indemne mais cette volonté de documenter ce mouvement hors du commun. Je ne m’y retrouvais pas toujours mais je voulais tenir sur la longueur. 6 mois non stop de présence, des archives en nombres. Après j’ai voulu faire une pause et retrouver une vie familiale (mes enfants me réclamaient). Mais j’en retire une grande leçon d’humanité, il s’est vraiment passé de belles choses même s’il y a eu des dérives. Beaucoup de personnes dans la précarité ont retrouvé soudainement une envie de lutter, une envie de ne pas se résigner et surtout une très belle solidarité.

Tes photos sont très belles et pleines d’humanité malgré le contexte de tension sociale, il s’en dégage beaucoup de vie et de tendresse parfois comme si tu désamorçais la charge de violence. Est-ce qu’il t’arrive de savoir au moment d’appuyer sur le déclencheur que ta photo est réussie ?

Merci pour le compliment. C’est assez difficile car je ne fais jamais de photos en rafale, je ne demande jamais de poser (à de rares exceptions près). J’aime capter des regards, des instants magiques et cela je ne peux le faire qu’en étant à l’affût de ce qui m’entoure sans mettre en scène. Alors non je ne sais pas si ma photo est réussie quand j’appuie sur le déclencheur.  J’en ai juste l’espoir mais entre ce que je peux voir sur mon boitier et la photo sur mon écran d’ordinateur il y a parfois des déceptions mais aussi de bonnes surprises.

Le but de mon travail photographique est de faire ressentir à celui qui le regarde l’émotion que j’ai eue lors de la prise du cliché.

Dans une période stérile en mouvement sociaux comme en ce moment en France continues-tu la photographie avec la même inspiration ?

J’ai dû faire une pause photographique pour des raisons personnelles durant quelques semaines. Les périodes « stériles » dont tu parles sont déjà du passé puisque je reviens doucement mais surement avec les nouvelles manifestations contre l’article 24 de la loi « sécurité globale ». Je n’ai pas eu le temps de voir mon inspiration changer.

Et j’imagine bien que les mois et années à venir seront riches en luttes au vu du contexte social, sanitaire et climatique.

Merci pour ta demande, j’ai essayé de rendre ma copie ! Ce n’est pas un exercice facile pour moi car je suis plus douée pour les images que la retranscription de ce que je vis !

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