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Esthétique du Cortège de tête

Esthétique du Cortège de tête

Depuis 2014 la ville de Nantes se démarque par ses manifestations hautes en couleur et en intensité. Créatif, déterminé, son cortège de tête est un cortège à part.

Comment avez-vous découvert le cortège de tête ? Et qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire partie ?

Traditionnellement en France, les manifestations sont des rituels très organisés, bien cadrés par les partis et les syndicats : des sortes de processions assez tristes où rien ne dépasse. A partir des mobilisations contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, notamment en 2014, et surtout pendant la Loi Travail en 2016, les manifestations changent de forme. Le carré syndical et son camion sono qui n’a pas changé de playlist depuis 1981 est débordé par les forces vives des luttes sociales : la jeunesse, les désaffiliés, les révoltés de tout horizon, les syndicalistes qui en ont marre de leurs directions … C’est l’apparition du « cortège de tête », qui déborde dans tous les sens, qui tague, qui crépite de fumigènes, qui cible les banques, qui chante, qui jette de la peinture : une vraie protestation quoi.

Avec les Gilets Jaunes, ce sont carrément les manifestations toutes entières qui deviennent des « cortèges de tête » incontrôlables et offensifs, sans leader, sans parcours défini ! Ce cortège marque aussi un surgissement visuel : les bâches hideuses imprimées sur du plastique par les organisations sont dépassées par des banderoles colorées, inventives, provocatrices, et surtout « faites maison ». Bref, la vie est dans ces cortèges, nous nous y retrouvons donc naturellement.

Pourquoi être allé vers des banderoles avec une esthétique ? Comment élaborez-vous vos visuels ? Y a-t-il une amplification de l’impact de la manifestation, choc visuel, relai médiatique ?

D’une certaine manière, ces banderoles sont comme des graffitis mobiles. A la base, nous faisons des graffs, on aime peindre. Notre style se retrouve sur ces banderoles. Les manifestations « classiques » étaient progressivement désertées parce qu’elles étaient désespérantes et moroses. Ramener des slogans percutants, des dessins, de la peinture, c’est un moyen de redonner un peu envie de lutter. Surtout quand ces banderoles s’accompagnent dans les cortèges de tags inventifs, de fumigènes, de chansons … La créativité dans la rue.

En termes de visuels, on reprend souvent des codes de la culture populaire, en détournant les séries, les films du moment, en reprenant des personnages célèbres de bande dessinée ou de comics. C’est un imaginaire auquel tout le monde peut se raccrocher, que tout le monde connaît … mais on y ajoute des phrases subversives, des punchlines qui transforment totalement le message visuel. Ça n’est pas nouveau : c’est une technique popularisée par le courant révolutionnaire situationniste dans les années 1960, un héritage dans lequel on se retrouve.

Est-ce qu’il y a une amplification de l’impact ?

On l’espère. En tout cas on a l’impression que les gens préfèrent défiler derrière ce genre de créations que derrière un morceau de plastique avec un slogan formaté. En tout cas, une sorte de « banderole game », c’est à dire un « concours » amical entre les différentes villes a lieu de temps en temps sur les réseaux sociaux, pour savoir où est la banderole la plus stylée ou efficace. Comme un battle de Hip Hop.

La banderole, bouclier ou porter étendard ? Comment procédez-vous pour faire pénétrer vos œuvres parfois monumentales dans le corps de la manif ? Que deviennent les banderoles ?

Ces banderoles sont souvent « renforcées » avec des morceaux de bois, pour amortir les coups de matraque et les munitions de la police. Elles remplissent une double fonction : à la fois la diffusion d’un message et elles constituent une protection pour les premiers rangs. A la manière des parapluies à Hong Kong. Du coup, la police cible particulièrement ces banderoles, pour empêcher les manifestants de se protéger. Il n’est pas rare de voir des charges policières extrêmement violentes uniquement pour récupérer une banderole ! Ou des banderoles confisquées lors de « contrôles préventifs » avant les manifs.

En somme, comme les graffitis réalisés sur des murs, ces banderoles sont éphémères. Le risque n’est plus le nettoyage à coup de karcher mais les assauts de policiers armés qui attaquent pour voler les banderoles. A Nantes, ce matériel confisqué est stocké au commissariat central, la hiérarchie policière avait même montré fièrement ces « prises de guerre » à la presse. Nos banderoles sont peut-être entreposées dans ce « musée » répressif …

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