pixel
Now Reading
L’histoire du graffiti du Val de Marne retracée dans un livre documentaire

L’histoire du graffiti du Val de Marne retracée dans un livre documentaire

Une des photographies présentes dans l'ouvrage, cliché d'Yves Seligour

Bien avant que le graffiti soit reconnu comme art, ils étaient déjà là à poser, à échanger et à se retrouver au cours de rendez-vous aux abords des gares parisiennes : de 1980 à 2005, le graffiti et les transports franciliens avaient en commun une histoire à commencer et à bâtir. C’est comme ça qu’est né Pour Ceux, un livre retraçant l’histoire du graffiti dans le Val-de-Marne, documentant une époque devenue mouvement.

Pour les cas sociaux qui font des fautes sur les murs, qui ont des lacunes / Pour les touaregs, les pirates du bitume” : les paroles de l’hymne du 94, sorti comme une bombe en 2003 par la Mafia K1 Fry résonnent dans les pages de ce livre construit presque 20 ans plus tard. Romain Roulin et Giovanni Albertoni, originaires de Champigny-sur-Marne et imprégnés du milieu du graff ont, pendant quatre ans, interviewé les membres de leurs entourages, élargissant sans cesse le cercle jusqu’à sortir de la ville et quadriller le département avec une minutie quasi-chirurgicale. Sur les 47 communes que compte le Val-de-Marne, 37 sont représentées dans l’ouvrage. Côté graffeurs, la fine fleur du graffiti Val-de-marnais se retrouve entre ses pages, comme Crey132, Comer OBK, BC1 ou Max132, pour ne citer qu’eux.

De ces récits, de ces connaissances, les deux auteurs tirent 85 interviews témoignages qui permettent de retracer le contexte de l’époque dans un esprit familial aux références communes : quand l’amour des bombes et du feutre resserre les liens d’un territoire jusqu’à la fierté, quand les spécialistes du métro croisent les amateurs de murs extérieurs jusqu’à former une grande famille, on ne peut que constater qu’une époque et qu’un courant sont nés.

Hiya! : Quelle était l’intention de départ pour ce livre ? Comment l’avez-vous réalisé ?

Giovanni Albertoni : On travaille tous les deux pour la mairie de Champigny. Il y a quatre ans, il y a eu un événement street-art et Romain a suggéré de sortir un fanzine pour cet événement sur le graff à Champigny. Puis on s’est dit pourquoi on s’arrêterait à Champigny ? On s’est rendus compte avec les potes qu’il y avait plein de photos qui avaient disparu avec le temps. On a notre propre cercle, Champigny et Villiers [Villiers-sur-Marne, ndlr] ce sont des gros foyers de graffiti depuis le début, avec différentes écoles de dessin. C’était assez fort et au fur et à mesure des connaissances on a élargi le cercle jusqu’à avoir la majorité des villes. Tout se regroupe, il y a une cohérence assez intéressante. Je pense que c’est très banlieusard dans l’état d’esprit, il y a plusieurs profils, dont certains qui se mélangent beaucoup. Avec les “rendez-vous”, un esprit Val-de-Marne assez impressionnant est né sur les transports vu qu’ils prenaient tous les transports pour aller sur Paris on s’est rendu compte que beaucoup de graff parisiens étaient faits par des artistes du 94. On a construit le livre comme un album de famille parce qu’on a tous eu les mêmes symboles comme celui du survet’ Val-de-Marne, qu’on nous donnait, les rivalités, les amitiés, quand on rencontrait les graffeurs d’autres venaient se greffer au rendez-vous.

La construction du livre se construit en parallèle d’une évolution très forte de 1980 à 2005, celle du numérique :  Qu’ont changé les réseaux sociaux et internet pour le graffiti ? 

Ce qui était fou, je trouve, c’est qu’avant les réseaux sociaux on pouvait définir un style propre à chacun, par ville, comme la manière de créer les lettrages. L’arrivée des réseaux sociaux et la diffusion en masse – c’est pas forcément négatif – fait qu’il peut y avoir des styles identiques, avant il fallait prendre des photos, étudier la lettre, certains restaient des heures sur le terrain, face aux graff pour les observer : avant il fallait se déplacer, avoir un côté original, se démarquer des autres ca pouvait se faire plus facilement. Aujourd’hui il suffit que quelqu’un invente quelque chose pour que ce soit reproduit dans le monde entier. Avant, c’était vraiment des niches, il fallait connaître les lieux, faire pas mal de rencontres, maintenant elles se font par téléphone, par message. Le même principe que les réseaux sociaux c’étaient les rendez vous, à gare de Lyon par exemple, le but c’était de faire des connexions, y avait pas autant de graffeurs qu’aujourd’hui. Ces rendez-vous se faisaient déjà à New-York dans les années 70-80. Ça connectait Paris et la banlieue. Moi je suis trop jeune pour avoir connu ça mais ça bougeait dans des terrains, dans tous les sens, ça créait une émulsion. C’est pour ça que des fois on faisait pas la différence entre Paris et la banlieue, il n’y avait plus de frontières. On a créé un livre sur un territoire mais au final tout le monde n’est pas resté dans le 94, ça s’est élargi, les graffeurs sont originaires du Val-de-Marne mais leurs productions ont été partout, en France, et dans le monde entier. 

Le numérique a-t-il fait évoluer la figure du graffeur ? 

Je suis partagé. J’ai toujours en tête le discours des anciens, qui disent “le tag c’est moche, ça pollue, ça véhicule une certaine angoisse” et puis dès qu’on va faire une oeuvre plus travaillée, c’est plus beau aux yeux des gens. J’ai toujours entendu ces discours, sauf qu’aujourd’hui internet est devenu une vitrine, avant c’était des expositions de rue, les réseaux sociaux permettent à n’importe qui de se faire connaître : si un mec est dans le fin fond de la Creuse mais qu’il est doué techniquement, il peut éclore dans le monde entier. C’est aussi pour ça qu’on a fait le livre, il y a des mecs ultra-talentueux qui ne sont pas sur les réseaux, INOV par exemple, un gars de Vitry depuis la fin des années 80, il est là depuis le début, il fait partie des mecs qui ont importé le graffiti en banlieue, ce sont des gens qui devraient être sur la scène artistique conventionnelle, exposés dans des galeries, je pense aussi à Max 132 il est énormément respecté, il devrait être partout dans le monde. 

Pourquoi le titre, “pour ceux” ? 

On a repris la chanson de la mafia K1 Fry “pour ceux” : le 93 a eu NTM, pour nous ce son c’était l’hymne du Val-de-Marne, dont le clip a été réalisé par Kourtrajmé, tous les val de marnais le connaissaient, on était tous fiers de ça. On a repris le logo fait par le graffeur BC1 qui est présent dans le livre, mais personne n’en parle. C’est pour ça qu’on essaie de leur rendre hommage, de garder une trace. 

Quel a été le rôle, la présence de la banlieue sud-est dans le graffiti francilien ?

C’est très éclectique, si on compare à Paris – c’est chiant de comparer à Paris mais ca reste le point de comparaison – ça reste très métro, très tag et rue, dans le Val-de-Marne on a la première grosse fresque à Fontenay-sous-bois qui a 33 ans et est toujours là. C’est une fresque historique sur l’amitié entre les peuples, les gens se déplaçaient pour la voir, elle s’étend sur 250 mètres, elle n’a pas été effacée c’est assez fou. Il y avait des mecs à côté spécialisés dans le métro, il y avait de tout, des mecs devenus ultra connus comme des mecs vandales exclusivement doués à ça, qui émergeaient et étaient respectés, tout ce monde là se côtoyait, c’était assez ouvert, assez bluffant. Max en est un des meilleurs symboles, il faisait que des perso, que des lettrages, et en illégal ça passait, c’est des vrais passionné. A l’époque, il fallait bouger en vélo, il n’y avait pas tous les transports qu’il y a aujourd’hui, il fallait vouloir : c’est cet éclectisme qui représente le département à mes yeux. 

Pour Ceux est en rupture de stock pour le moment, mais une réédition est prévue d’ici le mois de mars. Pour vous procurer le vôtre, guettez la prochaine campagne Kiss Kiss Bank Bank sur le compte de Giovanni Albertoni aka Jozu Moore ou encore sur le compte Instagram du livre.

Scroll To Top