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La France est une lacrymocratie

La France est une lacrymocratie

La France est sans doute le pays occidental qui utilise le plus massivement le gaz lacrymogène contre sa population. Les commandes de centaines de milliers de grenades passées par le gouvernement Macron en témoignent. Les décomptes officiels des munitions tirées aussi.

Plusieurs dizaines de milliers de grenades tirées en 2018, sur les ZAD, dans les quartiers ou contre les Gilets Jaunes. Et un usage toujours plus systématique. Des commandes régulières de munitions pour plusieurs millions d’euros. Des tirs de grenades en pleine nuit et en bord de Loire à Nantes, ont provoquée une tragédie lors de la fête de la musique en 2019. L’usage est devenu massif, inconditionnel. Encore plutôt rare il y a 20 ans, le tir de lacrymogène devenu un acte automatique, presque anodin contre des catégories toujours plus vastes de population, des lycéens aux écologistes, des cortèges les plus classiques jusqu’aux pompiers ou aux infirmières. Une guérilla chimique devenue habituelle, mais aux lourdes conséquences.

Le gaz lacrymogène est une invention française. La Patrie des droits de l’Homme est toujours en pointe dans les innovations répressives et autoritaires. Durant la Belle Époque, les conflits sociaux sont particulièrement puissants, les grèves et les émeutes sont nombreuses. En 1912, le préfet de police Louis Lépine, habitué à réprimer les mouvements anarchistes dans le sang, et qui sera à l’origine d’un célèbre « concours d’inventions » à son nom, cherche des moyens innovants pour combattre les « malfaiteurs barricadés ». Le premier gaz lacrymogène est donc créé pour déloger les barricades, et testé dès 1913 contre les protestations. C’est un succès. Le gaz chimique sera utilisé massivement pendant la Première Guerre mondiale. Les grenades contenant plusieurs solutions chimiques plus ou moins urticantes, toxiques ou lacrymogènes sont tirées à la main ou avec des « pistolet lance-fusées ». Le gaz « CN » – pour « Chloroacétophénone » – sera progressivement remplacé par le gaz toxique CS – « Chlorobenzylidène » – qui est encore aujourd’hui le composant des grenades tirées par la police française. L’ensemble de ces armes chimiques sera interdite par la Convention de Genève de 1993 dans le cadre militaire. Mais pas contre les « ennemis de l’intérieur ».

Progressivement, l’usage de ces grenades devient industriel. Le lacrymogène n’est plus réservé aux situations les plus tendues. Sur fond de militarisation de la police, et de développement illimité de l’arsenal répressif, les tirs de lacrymogènes se sont installés comme un geste anodin du maintien de l’ordre. Et les marchands de répression s’adaptent à la demande : toute une gamme d’outil de terreur est mise au point. Lacrymogène seul, ou une « combinaison » d’effets. Par exemple des grenades en même temps explosives, sonores ou urticantes, qui contiennent à la fois du CS pur et de la TNT, d’autres provoquant un flash lumineux intense. A chaque fois, ses promoteurs vantent un effet « psychologiquement agressif qui vise à déstabiliser les cibles ». Depuis 2016, le gouvernement dote même ses policiers d’un énorme fusil à barillet qui permet de tirer des grenades lacrymogènes en rafale : 6 tirs en quelques secondes sans avoir besoin de recharger ! Il n’est plus question de « repousser une foule » mais de « saturer » l’espace, de rendre une rue ou une place irrespirable. Voire de « punir » de façon extrajudiciaire des indociles qui suffoquent sans échappatoire.

Un rapport de la société de toxicologie-chimie de Paris, paru au mois de juin, pointe les dangers du gaz lacrymogène sur la santé. Les gaz lacrymogènes seraient particulièrement nocifs. Alors que « la plupart des études sur le sujet sont réservées au domaine militaire », l’enquête réalisée par le chercheur Alexander Samuel pointe les dangers de ce gaz. En cause, le cyanure, une molécule toxique pour l’homme. Selon l’étude, les molécules « CS » se métabolisent une fois absorbées par le corps humain en deux molécules de cyanure. Cette absorption se fait notamment par voie respiratoire, mais aussi en grande quantité par voie cutanée. Une fois dans le corps, le cyanure peut provoquer des intoxications et des blocages dans la chaîne respiratoire. Il touche le cerveau, le foie, les reins et impacte aussi le système nerveux, respiratoire, cardiovasculaire ou les yeux. Cela sans compter les effets sur l’environnement pollué, les plantes et les animaux exposés à ces produits.

Crédit photo : Bsaz

LIBAN

La guérilla chimique n’a pas lieu partout au même niveau. Il suffit de regarder les conflits sociaux hors de nos frontières.  Les gaz lacrymogènes sont rarement utilisés dans une logique de saturation et de punition comme en France. D’autres moyens sont utilisés pour repousser une foule. Même aux États-Unis, le gaz lacrymogène fait débat. En février 2010, les journaux américains s’indignaient que les agents douaniers de Trump aient gazé des migrants à la frontière mexicaine. La chaîne CNN avait listé les effets dangereux des « gaz chimiques » pour le corps, et le journal The Week avait écrit : « Il est ridicule de dire que c’est une arme non-létale [ …] des morts, il y en a, à court ou plus long terme, c’est juste que les gouvernements ne cherchent pas à le savoir ». Cet été, une étudiante américaine est décédée de complications pulmonaires après avoir été exposée aux lacrymogènes dans une manifestation, réactivant le débat. En Allemagne comme en Grèce ou en Angleterre, son usage est très limité, et parfois inexistant. Le gazage d’une maternité par les gendarmes lors d’une manifestation de défense des retraites, à Nantes le 17 décembre 2019, n’a pas provoqué de scandale. La France se démarque : à titre de comparaison, en 1998, la concentration du principe actif atteignait en aérosol 5% de CS alors qu’il n’est que de 1% aux Etats-Unis. Et les concentrations ont très probablement augmenté depuis, de l’aveu de tous les participants aux manifestations.

Depuis plusieurs mois, le Liban est traversé par d’importants mouvements sociaux, notamment contre la corruption du pouvoir. Ces contestations s’intensifient depuis la dramatique explosion survenue dans le port de Beyrouth. Devinez qui fournit les armes de répression ? La France ! En plus des lanceurs de grenades « Cougar » et des munitions lacrymogènes tirées également en France, l’entreprise Alsetex exporte au Liban des balles en caoutchouc et un engin baptisé « Land cougar » : une batterie de lanceurs qui permet de tirer d’un seul coup 12 grenades. Une lectrice vivant au Liban nous a fait parvenir des photos de munitions et de cartons contenant les grenades, laissés sur les lieux de mobilisation : ce sont les mêmes modèles que dans l’hexagone, et les emballages comportent explicitement plusieurs logos indiquant le caractère dangereux, toxique et corrosif des produits.

USINES

Deux entreprises fabriquent les grenades lacrymogènes en France. La firme Alsetex dont l’usine est basée dans le village de Précigné, dans la Sarthe, et NobelSport, dont la principale usine se trouve dans le Finistère, sur la commune de Pont-de-Buis. Ces sites, classés SEVESO et entourés par des enceintes grillagées, fabriquent des munitions lacrymogènes pour la police française. Mais la majorité de la production est vendue et exportée vers d’autres États, pour réprimer aux quatre coins du monde avec un arsenal « made in France », de l’Amérique Latine au monde arabe. A chaque fois, les ventes se font avec l’autorisation du gouvernement français. Bloquer ces usines ici empêcherait donc certains puissants du globe de réprimer là-bas …

TIRS MORTELS

Le 1er décembre 2018 à Marseille. Zineb Redouane, une octogénaire qui regardait passer une manifestation depuis sa fenêtrer est tuée par un tir tendu en plein visage d’une grenade lacrymogène. Depuis près de deux ans, tout est fait pour étouffer ce crime d’Etat. Le 16 novembre 2019 à Paris, Manu, un Gilet Jaune venu de Valencienne se retrouve coincé sur la Place d’Italie. Alors qu’il discute, il reçoit un tir en pleine tête. Une grenade lacrymogène envoyée en tir tendu lui a fracturé l’œil. Les grenades lacrymogènes sont plus dures et plus lourdes que les balles en caoutchouc des LBD. Les « lanceurs de grenades » sont conçus pour empêcher ces tirs extrêmement dangereux à hauteur de tête. La crosse est coudée pour forcer le tireur à envoyer la munition « en cloche », vers le ciel. Mais puisque toutes les brides sont lâchées, les forces de l’ordre inclinent parfois délibérément leur arme, ou la retournent, pour tirer à l’horizontale vers une foule. Et faire le plus de dégâts possibles.

Crédit photo : Bsaz
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