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Dans l’atelier de Dünya Boukhers : “Je considère le vêtement comme une protection ”

Dans l’atelier de Dünya Boukhers : “Je considère le vêtement comme une protection ”

Cette française d’origine Turque et Algérienne de 26 ans a fondé Isis Dünya, une marque de mode qui redonne ses lettres de noblesse aux tissus traditionnels du Maghreb et du Moyen-Orient. Rencontre dans son atelier du 11e arrondissement.

Il faut gravir un escalier métalliques aux nombreuses issues, aux plafonds vertigineux et serpenter dans quelques embranchements pour pousser la porte de l’atelier de Dünya Boukhers, situé au Consulat à Voltaire, un lieu autoproclamé “générateur d’idées nouvelles”.

Une fois sur place, dans sa “caverne d’ali baba”, comme elle le surnomme, des murs blancs, du béton apparent, un cocon dans lequel sont entreposés des kilos de tissus colorés en attente d’une seconde vie, deux tables surplombées de machines à coudre et deux portants sur lesquelles figurent les pièces de sa dernière collection. Les créations de Dünya sont reconnaissables entre mille : des tissus du Moyen-Orient, d’Asie et d’Afrique du Nord principalement, des pulls entreposés, des couleurs et des motifs qui traversent les époques et les frontières pour transmettre un tout nouveau message. Je rencontre Dünya un après-midi pour parler de la façon dont elle s’est construite par elle-même, apprenant, la photo, la couture et la vidéo.

Hiya : Quelle est l’histoire de la marque, comment est-elle née ?

Dünya Boukhers : J’ai créé Isis Dünya en 2018, suite à un voyage à Beyrouth. L’inspiration principale ça a vraiment été le tissu ethnique, dans le sens où j’avais l’impression que le tissu traditionnel n’était pas assez représenté dans le milieu de la mode. De formation j’ai suivi une année au lycée en bac pro métiers de la mode avant de me faire virer et après j’ai commencé à travailler des maisons en tant que vendeuse, assistante manager, dans le semi-luxe, longtemps chez SMCP (groupe français qui possède les marques Sandro, Maje, Claudie Pierlot et de Fursac NDLR) où c’était assez enrichissant comme jobs, mais dans lesquels je ne m’épanouissais pas du tout. C’est après que j’ai monté la marque. Depuis le premier confinement j’ai pris du temps pour moi et pour la marque, pour monter ma dernière collection, qui est vraiment axée sur l’upcycling. Depuis ma première collection au Liban je n’ai rien jeté des tissus que j’ai utilisés. 

Tu t’es installée au Liban ? 

Oui, pendant 5-6 mois, c’est là-bas que j’ai monté les premières pièces. Ce pays m’avait toujours passionnée dans sa double culture, notamment en terme de cohabitation entre chrétiens et musulmans. Je n’avais pas beaucoup de connaissances là-bas, j’avais quelques points de repère mais je me suis mise à faire moi-même les photos, la vidéo. C’était quelque chose que j’avais toujours fait quand j’étais plus jeune mais je m’y suis remise grâce à la marque, c’est moi qui gère la direction artistique, j’ai commencé à faire des shootings, à vendre quelques pièces puis je suis revenue à Paris. J’ai continué mes collections suivantes, fait un défilé il y a deux ans qui reprenaient les pièces du Liban. Je me suis retrouvée au premier confinement avec beaucoup de tissus et je me suis remise à faire mes patrons toute seule et à préparer cette collection. 

Dünya Boukhers dans son atelier © Suzanne du Millénaire

Comment l’as-tu pensée ? C’était plutôt les tissus comme prétexte ou avais-tu envie de parler d’autre chose ? 

C’est un peu des deux. Dans mon mode de vie j’ai toujours eu ce truc de la seconde main, et je voulais que mes vêtements me ressemblent, que ça colle avec mon mode de vie, avec la façon dont je travaille.

Tes créations ont toutes des prénoms…

Oui, ce sont surtout les prénoms des gens de ma famille : oncles, cousins, frères, mais aussi mes amis. Ma dernière collection “AKRAM” porte le nom de mon frère, c’est un hommage aux personnes qui m’inspirent et me donnent de la force.
J’en avais marre aussi chez SMCP, de bosser toute la journée avec des pulls qui s’appelaient Émilie ou Christine, je voulais qu’on soit représentés dans mes collections, et fiers de nos prénoms et de nos origines.

Qu’est-ce qui a changé depuis que tu as fondé ta marque en 2018 ?

Ce qui a changé c’est surtout d’avoir mon premier atelier ici, en juillet 2019. Ce qu’il faut savoir aussi c’est que vu que je n’ai pas de grosse formation de couture je faisais faire pas mal de vêtements par des couturiers, notamment au Liban où j’ai designé ma première collection mais je l’ai faite faire par des couturiers, depuis que j’ai mon atelier et que je peux faire mes patrons ça m’a remis dans le truc. 

Est-ce que tu arrives à en vivre ?

Non, à côté je travaille avec des enfants, je fais des ateliers culturels et artistiques avec eux. C’est important à mes yeux de travailler avec les nouvelles générations, j’adore créer, et j’ai dû attendre de me stabiliser professionnellement pour pouvoir faire ces activités auprès des jeunes. Mais pour moi transmettre aux nouvelles générations c’est une chose très importante. Le savoir c’est une arme, on le sait, et c’est aussi une porte de sortie pour des jeunes qui viennent d’un milieu difficile, et au vu de la crise sanitaire, et économique qu’on traverse, il faut pouvoir leur donner les outils nécessaires pour faire face aux problématiques auxquelles on va être amenés à se confronter dans le futur. J’ai monté le kif kif market en 2019, c’est un événement pluridisciplinaire, mêlant plusieurs arts différents, photo, vidéo, céramique, peinture, tattoo, documentaire, dj set, illustration, food, vide-dressing, design textile mais également workshop artistique : l’idée était de réunir plusieurs artistes émergents autour d’un événement et de créer une énergie de groupe. J’étais sur le projet d’en monter plusieurs cette année, et j’aimerai exporter le projet à l’étranger, notamment en Afrique du Nord pour commencer, mais malheureusement avec tout ce qui se passe actuellement les dates ont été reportées. Et je n’ai pas envie de faire ce genre d’événements avec des personnes masqués, on a besoin de voir des sourires, de pouvoir s’embrasser, être serré, danser, kiffer quoi… Donc je préfère attendre que la situation s’améliore avant de pouvoir recommencer. A côté de ça je fais aussi de la photo, de la vidéo, des clips aussi grâce à ce lien que j’ai fait avec la marque qui m’a ouvert d’autres débouchés.

© Dünya Boukhers

Tes photos sont souvent prises dans les quartiers de Château-Rouge, Stalingrad ou Strasbourg Saint-Denis à Paris, est-ce que tu as une histoire particulière avec ces quartiers ? 

Ce sont des quartiers dans lesquels j’ai grandi, j’ai évolué et dans lesquels je me sens bien. Maintenant, j’habite à Aubervilliers, j’ai habité très longtemps dans le 11ème arrondissement à Oberkampf. C’est quelque chose qui est très attaché à la marque, tu vois un peu l’univers, en ce moment je monte une collection de djellabas, je suis très djellabas, quand j’ai la flemme de sortir et de m’habiller et je sortais souvent en djellaba de chez moi à Oberkampf et j’avais ce regard pas forcément bienveillant dans mon quartier, sans pointer du doigt des gens je ne me sentais pas à ma place en djellaba devant chez moi, ça m’a beaucoup saoulée. Je suis à Aubervilliers depuis un an, je suis trop contente, et je ne reviendrai pas vivre à Paris même si on me donnait un appart dans le 11e, avec la même superficie que j’ai chez moi je pense que je ne serais pas chaude. J’en parlais avec une pote, si par contre je retrouvais un appart à Belleville, à Barbès ou à Strasbourg Saint-Denis, ouais. Pour moi il y a certains quartiers de Paris où tu ne peux pas te sentir à l’aise en tant que femme racisée tout simplement, notamment quand tu portes des vêtements traditionnels – ce que je porte souvent. A Stalingrad et dans ces autres quartiers, je me sens chez moi, je vais aller voir le tonton là-bas il va me mettre ienb, que là-bas je peux boire un bon thé à la menthe, que je vais pas payer 5 balles mon café…Ce sont des quartiers qui me font me sentir chez moi. 

Tes anciennes collections c’était du chiné mais pas forcément de l’upcycling : L’upcycling c’est un procédé que tu voudrais reproduire pour tes prochaines collections ? 

Là je suis sur une lancée, je ne referais pas de marche arrière sur cet engagement. Ca n’a pas été officialisé sur le site, mais aussi j’ai ce genre de pièces qui sont faites avec des couvertures rebeus – elle montre un pantalon oversize à motifs – ces pièces sont les seules de la marque qui ne sont pas upyclées de la nouvelle collection. Je suis en train de remonter des prototypes, pour un pantalon acheté une couverture sera offerte à un sans-abri. Ce n’est pas upcyclé mais on veut quand même faire bouger les choses. 

© Dünya Boukhers

Quelle est ta vision du style ? 

Je n’aime pas trop les termes de mode ou de style. Pour moi le vêtement c’est un transmetteur social fort, pour moi qui vient d’un milieu modeste ça a été un échappatoire à ma condition sociale. Je ne fais pas cette marque pour avoir du style, je fais cette marque pour que les gens se sentent bien dans les vêtements, c’est vraiment un élévateur social. Après on ne va pas se cacher que d’un point de vue mode c’est très graphique, c’est très construit, l’ADN est très fort, ça vient de mes inspirations et de mes voyages, je suis aussi hyper passionnée par l’histoire, l’empire Byzantin, l’égyptologie…Je ne suis pas allée en Algérie pendant très longtemps quand j’étais jeune, et ça a créé une vraie dépendance pour ce qui vient d’ailleurs, et notamment du Moyen-Orient. Je me suis nourrie de cette culture différemment, en faisant des recherches et avec ce que j’avais sous la main.

J’ai vraiment ce souci de me battre contre la stigmatisation et le racisme en ne prenant pas justement que des mannequins blanches, de prendre des mannequins racisées qu’on ne voit pas ailleurs. Maintenant c’est devenu stylé pour les marques d’avoir du Gucci, il y a eu aussi un gros pic avec le BLM, où tu vois qu’il y a un parti-pris des marques, ça fait longtemps qu’elles accordent plus de place aux mannequins noir.e.s mais les arabes c’est très très récent. La représentation, c’est un gros combat pour ma marque et pour moi. 

Sur ton compte Instagram on voit beaucoup de collectifs, de créations hybrides, comme un grand réseau.

C’est exactement ce qu’on a envie de faire. On est une génération qui fait plein de trucs dans des milieux différents mais toutes nos idéologies se rejoignent : je pense à Freddy’s Kitchen, avec qui j’ai pu travailler sur différents médiums notamment en l’invitant aux kif kif market, mais également en cuisine où il m’a beaucoup appris. J’ai travaillé en tant que sous-chef l’année dernière à ses côtés à la Chope des artistes, qui est d’ailleurs un lieu de rencontre bien représentatif de notre génération qui souhaitons faire bouger les choses, et que j’affectionne particulièrement. Il y a aussi Calyfornie illustratrice et tatoueuse, avec qui je travaille sur les kif kif market aussi, qui est une amie d’une lycée et une femme vraiment très inspirante pour moi.

Je pense aussi à a Revue Hawa, un média indépendant avec qui j’ai pu collaborer récemment, rapportant les histoires de la diaspora du Moyen-orient et de l’Afrique du Nord fondé par Khedidja et Asma, au groupe de musique Nyokô Bokbaë, qui mélange Wolof (dialecte sénégalais NDLR), inspiration zouk et r&nb 90, qui se veut genderless, et qui veut aussi casser les codes dans l’industrie musicale, il y a Boy Fall, Le Diouck, et Bamao Yende. Je les ai habillés sur leurs tout premier concert, et on a continué à bosser sur certains projets, notamment un clip « Okocha » que j’ai réalisée l’année dernière.

Il y a aussi Aladine 3000, très talentueux, qui est graphiste designer et qui fait du motion 3D, il est aussi co-fondateur de Mektoub Studio, notre petit studio de création qu’on a crée l’année dernière qui mêle vidéos, motion 3D, clip, documentaires. On travaille sur plusieurs projets actuellement dont certains qui se dérouleront en Algérie.. Je pense aussi à Reda, qui a une énergie incroyable, il est producteur et réalisateur, on s’est rencontré sur les bancs du lycée et on a tout de suite matché, car on venait du même milieu et on essayait déjà de casser les codes à l’époque, même si on les subissait plus qu’autre chose (rires), maintenant on a grandi et on construit des projets inclusifs ensemble au Consulat. Les personnes qui m’entourent sont très inspirantes. On a les mêmes valeurs et l’envie de faire bouger les choses dans nos domaines respectifs, là est notre force je pense. On en a tous marre des idéologies fermées dans lesquelles on a grandi et évolué, on essaie de casser ces codes, via notre art, notre parole et notre audimat. Au fil des années on a réussi à créer un vrai réseau, une « communauté », où on s’aide et s’entraide, on se supporte et s’envoie de la force, c’est une valeur inestimable à mes yeux.Je pense qu’on a des choses à faire en commun, il y a une belle énergie, et dans mon domaine, la mode, il y a un beau revers de la médaille, les choses bougent doucement, on voit un peu plus de gens racisés, il y a des combats différents qui reviennent sur le devant de la scène et je trouve ça motivant. Ca donne envie de se battre. 

Retrouvez les créations de Dünya Boukhers sur Instagram et sur son e-shop.

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