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Post vérité

Post vérité

La « post-vérité, c’est chacun la sienne. Sans référent commun pour articuler l’ensemble, ne reste plus que le rapport de forces pour la faire valoir, et donc la polémique.

Le phénomène est inhérent à la trouble période de transition entre deux paradigmes. Lorsque le Référent du premier, qui permettait d’articuler les sensibilités diverses de façon cohérente, perd sa valeur d’autorité , alors toutes ces sensibilités se bricolent vite fait des interprétations « alternatives », légitimées subjectivement par « je pense par moi-même, indépendamment des médias de masse, m’appuyant sur mon ressenti intime ».

Mais en fait, cette singularité intime revendiquée se manifeste par un panurgisme évident : l’« anti-système » luttant contre la « pensée unique » n’est (comme son nom pourrait le laisser deviner) rien d’autre qu’un autre système qui s’ignore, en phase de coagulation. Fasciste ? Il faut bien trouver des mots pour tenter de nommer l’Autre de la Démocratie, en pleine crise, mais fasciste est un mot du siècle dernier. S’il nous alerte, il peut nous tromper. 

Kuhn (concepteur de la notion de changement de paradigme), montre combien le paradigme venant, radicalement incommensurable au précédent, est logiquement inconcevable par ce dernier. Autrement dit, en ces temps charnières, on ne peut lire ce qui vient avec les lunettes conceptuelles du passé. Cela dit, si la raison ne peut prévoir, l’art peut pressentir, comme le montre Rabelais. C’est peut être là une des fonctions de l’art, que d’être ce présent qui pressent, de savoir flairer, dans les contraintes et failles de la raison présente, les frémissements fous d’une rationalité naissante, plus haute, plus vaste, encore inconcevable.

La revendication de la liberté d’expression est typique d’une fin de paradigme. Ainsi la Renaissance. Sortant du joug religieux au risque de l’inquisition, elle s’ouvre à la pluralité foisonnantes des connaissances et des cultures . Elle prélude ainsi, de par son excès d’ouverture, à l’abrupt retournement galiléen, qui change d’un coup toutes les perspectives. La fameuse « naissance de la modernité » commence avec le défixement de la terre de son ancestrale position centrale, pour se retrouver tournoyant dans la banlieue du soleil. Et simultanément Monteverdi, qui décolle la musique de sa fixation aux règles modales, pour ouvrir la dynamique tonale (et donc Bach, Mozart, Beethoven), témoigne bien du même geste, dans un tout autre champ.

Cette « liberté d’expression », mise en jeu depuis ces temps (et se complexifiant progressivement avec la progression du niveau de culture de chacun), constitue le vecteur dynamique de l’actuel éclatement. Quel retournement nous attend, qui implique aujourd’hui non seulement l’Occident comme au tournant du XVIIe siècle, mais la planète entière ? Y aurait-il , capable de décentrer le problème, et d’ouvrir une dimension nouvelle qui simplifierait tout d’un coup ? 

L’explosion de la parole officielle par la multitude des paroles qui s’expriment sur internet est un mal pour un bien. La parole officielle est nécessairement mensongère lorsqu’elle se réclame de la raison universelle, car celle-ci ne rend pas compte des raisons, donc des motivations particulières. Jusqu’à présent le mensonge était toléré parce qu’il n’était pas omnipotent. Mais dès lors qu’il s’immisce toujours plus loin dans nos vies privées, il est criblé par les éclats de vérité des personnes qui n’entendent pas qu’on leur dise quoi faire, quoi dire et quoi penser.

Evidemment la transition est difficile, pleine de dangers. Mais le pire serait d’aller là où nous allons : vers la constitution d’un Ministère de la Vérité, quand la vérité est toujours singulière.

La seule issue possible à mon sens : distinguer le savoir de la vérité. Le savoir est notre commun mais la vérité est singulière. Sans vérités singulières, le savoir ratiocine et s’amenuise. Sans les vérités singulières de Bach, Mozart et Beethoven, point de “dynamique tonale”. Sans les vérités singulières de Copernic et de Galilée, point d’héliocentrisme, et sans celle de Poincarré, point de vérité singulière d’Einstein, et sans celle d’Einstein, point de relativité. Alors certes, ce sont des êtres d’exception, des génies qui n’ont rien de commun avec le commun des mortels qui s’exprime sur internet. Mais tourner le dos à la multitude des vérités singulières au motif qu’elles seraient communes, et parfois ordurières, reviendrait à négliger l’acquis scientifique du XXIè siècle. Car il ne fait plus de doute aujourd’hui  qu’après avoir été éjecté du centre de l’univers par Copernic et du sommet de l’évolution par Darwin, que nous soyons tout à fait au centre de nos réalités. Il ne s’agit plus comme autrefois de se décentrer pour mieux nous voir en adoptant le point de vue de Dieu  mais de se recentrer sur nous-mêmes car nous ne pouvons plus ignorer, comme le disait Bohr, que « la nouvelle situation en physique nous rappelle avec force cette ancienne vérité que nous sommes à la fois observateurs et acteurs dans le grand drame de l’existence. »

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