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Interview de l’artiste révolutionnaire Mario Guzmán par Veneno

Interview de l’artiste révolutionnaire Mario Guzmán par Veneno

“Lorsque l’on assume notre conscience de classe, on a une obligation de mettre en avant les problèmes sociaux.”

Quelle est ta formation artistique ?
Professeur en Arts Plastiques au Mexique.

Comment as-tu commencé la gravure et comment choisis-tu tes thèmes ?
Quand, en 1993, j’ai commencé mes études, je me suis intéressé aux arts graphiques et par la même occasion, à des ateliers de gravure et plus particulièrement à l’atelier de Rufino Tamayo, à Oaxaca, au Mexique. Ce n’est qu’à partir de 2006 que je m’y suis consacré presque entièrement.

De 1995 à 2005, j’ai travaillé sur le thème des descendants d’origine africaine, dans des ateliers de la côte oaxaquenienne. En 2006, alors qu’éclatait le conflit populaire des enseignants dans tout l’état de Oaxaca, j’ai décidé d’utiliser l’art graphique pour parler des sujets politiques. Je choisis mes sujets en fonction du contexte du moment ; certains sont personnels, inspirés d’événements qui m’interpellent ou bien d’autres, d’un genre politico-social, émanant de l’analyse d’événements qui se produisent et qui conduisent, comme en ce moment, à une crise économique issue d’une politique fasciste, privant la société de certaines libertés, pour mieux la contrôler et aussi pour éviter les révoltes sociales et le mécontentement des peuples. Je m’inspire de certains sujets comme la loi antimigratoire “Arizona SB1070” qui viole les droits de l’homme en criminalisant les immigrants qui ne posséderaient pas de papiers. Je m’inspire aussi de tout ce qui peut se passer dans le monde.

Qu’est-ce que le T.A.C.? Comment a-t-il été créé ?
Le T.A.C., c’est l’Atelier Artistique Communautaire. C’est un lieu dans lequel se retrouve des jeunes et dont on expose les œuvres qui ont été produites sur place. Sa vocation première est d’être un lieu d’apprentissage artistique, un lieu dans lequel on fait en sorte d’éveiller les jeunes à avoir une conscience sociale, de les faire réfléchir pour qu’ils puissent produire leurs œuvres, dans les meilleurs conditions possibles. 

Il a été créé face à la nécessité d’ouvrir un espace où les jeunes n’auraient à payer ni une inscription, ni un abonnement et qu’ils pourraient intégrer sans passer un examen, comme ce qui se fait à l’Université. Voilà cinq ans que mes camarades et moi, nous nous occupons de ce lieu. Au début, nous étions six et aujourd’hui nous sommes 25. Ça nous a permis de créer de nouveaux ateliers, non seulement dans les quartiers, mais aussi dans différentes communautés. On a aussi eu des projets de collaboration avec différents artistes mexicains et étrangers.

Galerie atelier Le T.A.C

Quel est l’objectif de URTARTE ?
URTARTE veut dire “Union des Travailleurs de l’Art”. Il fallait créer un système particulier, composé d’outils qui seraient là pour l’élaboration des projets. Mais pour pouvoir réaliser ces projets, il fallait s’organiser, se repartir les tâches, définir des responsables, expliquer les droits et devoirs des participants. Il fallait aussi penser au développement que URTARTE pourrait avoir dans les différents états du Mexique. Aujourd’hui, on peut la trouver dans le Chiapas, à Toluca, à Mexico et à Oaxaca. Nous travaillons actuellement sur une implantation à Puebla.

Elle accueille non seulement des artistes plasticiens, mais aussi des gens du théâtre, de la musique etc… Notre objectif est de mettre en place une organisation composée de différents secteurs de la classe ouvrière, pour soutenir les luttes sociales existantes dans notre pays au travers des manifestations artistiques, quelles qu’elles soient.

Quels sont les artistes qui t’ont influencé ?
Au Mexique, il y a eu des artistes impliqués dans les luttes populaires comme José Guadalupe Posada qui a fait parti de l’époque de la Révolution Mexicaine. Il fut l’un des pionniers de l’art politico-social, la LEAR (Ligue des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires). En 70, des collectifs qui ont soutenus des luttes conduisant à des avancées sociales sont apparues. Voilà une partie de nos influences ; on pourrait se considérer comme leurs héritiers en participant aux mouvements qui soutiennent les révoltes populaires.

Qu’est-ce qui t’a amené à ça ?
À un moment donné, ça a été comme un besoin d’appartenance à un courant social, dans lequel on partage des intérêts et un même destin. Le fait de lire des livres d’influence marxiste nous donne une attitude critique et engagée vis à vis de problématiques que nous prenons à notre compte, puisque nous appartenons justement à cette classe sociale. 
Ça a été un besoin aussi pour moi, pour nous, pour que le peuple prenne conscience de certaines problématiques, tout particulièrement à Oaxaca, qui est l’un des états les plus pauvres économiquement, là où il y a le plus de pillages des ressources naturelles. C’est une réalité que vit le peuple de cette partie sud du pays au quotidien.

Comment prépares-tu une action de collage la nuit ?
Au début, on a réalisé que la production artistique était plutôt réservée à une élite dans le sens où pour assister à des concerts ou voir de la danse, il faut payer. En revanche, l’art graphique est plus facile d’accès. On peut le reproduire à l’infini, c’est pour ça qu’on a décidé d’amener l’art jusque dans la rue, pour les gens les plus modestes puissent avoir accès à ce type d’expression. On peut produire des œuvres monumentales de deux ou trois mètres de haut, c’est ce que nous développons d’ailleurs de plus en plus. On forme des équipes avec des camarades pour faire des interventions publiques, on cherche des maisons inhabitées ou en ruine, en espérant, de cette façon,  que nos réalisations resteront plus longtemps.
Avant, on prépare tout le matériel, on s’organise en formant nos équipes, en désignant à chaque fois un responsable, un qui fait le guet au cas où la police passerait dans le coin, deux camarades se chargent d’encoller le mur avant l’intervention. On fait ça la nuit pour que ça ait le temps de sécher.  Pour ceux qui essayeraient de décoller nos affiches, ça leur complique la tâche ! On fait en sorte de choisir les jours où il y a moins de patrouilles de policiers afin de garantir la sécurité des camardes qui font le boulot.

Collage du portrait d’Emiliano ZAPATA.

Pour quelle raison vous faites des grands formats ?
En observant la société, on se rend compte que les gens vont à toute allure, du travail à l’école et dans tout ce qu’ils font, alors en pensant à ça, on a fait des grands formats qui attirent l’attention des gens au passage, l’idée doit être créative et visible à une certaine distance.

Impression d’une gravure sur bois en grand format à l’atelier du T.A.C

Pourquoi il est important pour toi de suivre le courant artistique des muralistes dans tes peintures ?
On peut voir, dans mes peintures, leur influence. J’ai un réel engagement pour la cause des gens opprimés. J’ai réfléchi à la manière dont je pouvais m’adresser à notre peuple : le réalisme social exprimé par notre art est plus facilement compréhensible par les gens du peuple parce que nous n’utilisons pas d’images abstraites.
Dans l’ histoire du Mexique, comme dans celle des civilisations anciennes, l’intervention publique a une signification sociale. Nous nous inspirons de ces expériences puisqu’elles jouent un rôle important dans la vie sociale et ça touche plus de gens.

Est ce que tu penses que les artistes doivent être des témoins et s’exprimer face aux injustices sociales et aux abus autoritaires du gouvernement ?
Lorsque l’on assume notre conscience de classe, on a une obligation de mettre en avant les problèmes sociaux. Lorsqu’on adopte une morale progressiste, révolutionnaire ou critique dans les milieux artistiques, littéraire ou scientifique, il doit y avoir un rôle critique. Le monde nous incite à créer des images avec ce que nous observons à travers le monde.

Qu’est-ce que les événements et la violence présentent au Mexique et à travers le monde t’inspirent ?
Le capitalisme subit des étapes cycliques qui se manifestent par des crises économiques. L’humanité traverse, aujourd’hui, l’une des pires du système capitaliste et le bilan est assez apocalyptique. Ceux qui ont le pouvoir économique, la bourgeoisie, les capitalistes, exploitent plus et plus encore, pour gagner toujours plus, au détriment des travailleurs qu’ils n’hésitent pas à laisser sur le bord du chemin. Le nombre de sans-emplois ne cesse d’augmenter et ces derniers ont de moins en moins la possibilité d’accéder à l’éducation, à la santé ou à la culture.

On a l’impression d’une “Guerrilla” par l’image, vous êtes nombreux et organisés pendant vos interventions, votre objectif étant de délivrer un message politique. Tu peux nous en dire plus?
Nous avons voulu que notre organisation soit étendue, dans de multiples espaces.
On propose ces interventions comme une sorte d’atelier qui s’appelle “GÜILA”. Nous avons un collectif de femmes et notre but est d’être visibles sur le net, d’être présents sur plusieurs sites qui nous permettent d’être encore plus nombreux, mieux organisés pour des interventions publiques.
Pour en dire un peu plus à propos de URTARTE, on pensé à créer une coopérative artistique dans laquelle les bénéfices de certains produits, issus de la vente d’œuvres d’art, seraient répartis entre tous. Ça générerait plus d’activités, les jeunes bénéficieraient d’un soutien économique bienvenu, surtout en cette période de pandémie pendant laquelle le marché artistique se trouve très affecté.
Début novembre, une peinture murale a été réalisée par une trentaine de jeunes.
Cinq villages, les uns après les autres, ont participé à des interventions du même genre, et ce, malgré la pandémie. Quinze réalisations ont pu être faites par la suite, dans chaque village avec, parfois même, la participation des gens du village.

Stéphane Hessel a dit : “Créer, c’est résister, résister, c’est créer”. C’est ce que l’on peut ressentir quand on voit ton travail social et artistique. 
Je pense qu’il y a plusieurs interprétations quant à la démarche créative et collective. Notre travail est empreint d’une mémoire collective de résistance, à Oaxaca et au Mexique en général qui reste un ensemble d’états unis où il n’y a pas une politique économique indépendante. Ce que nous produisons se fond dans une mémoire historique, et quand on réalise cela, on se sent valorisé en tant qu’être humain. L’être humain ne résiste pas uniquement face à la soumission ; on observe qu’à partir de faits historiques, il finit par lutter et finit par gagner. Il y a des moments pour résister et d’autres qui conduisent à un lutte sans merci contre les oppresseurs. Dans notre Histoire, les hommes, par leur combat, on contribué améliorer la condition de notre peuple.

Facebook de la galerie T.A.C : https://www.facebook.com/urtarte.vntas.5
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