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Piotr Pavlensky, dissident ?

Piotr Pavlensky, dissident ?

 Il y aurait, semble-t-il, dans notre « démocratie spectaculaire » une place officielle pour la dissidence créative

Piotr Pavlensky, artiste-actionniste russe a reçu le prix de la « dissidence collective » en 2016 : c’est le prix Vaclav Havel décerné par la Human RightsFoundation à Oslo.

Le « dissident » Havel appartient au passé communiste.  Ce passé dans lequel la dissidence signifiait son opposition au régime communiste dans un pays de l’Est, nous parait lointain, aussi lointain que la dictature.

Pour Piotr Pavlensky, « la dissidence, aujourd’hui, a changé de camp même si c’est toujours la mécanique du pouvoir qui est dénoncée (dans ses œuvres), l’État est toujours là et il est de plus en plus fort contre le peuple, contre tous les opposants et autres indésirables » Piotr dénonce les mêmes mécaniques de domination qui sont à l’œuvre, même si elles sont plus subtiles, derrière de nombreuses nouvelles de nouvelles démocraties.

En octobre 2017, exilé en France, Pavlensky a mis le feu à la Banque de France, place de la Bastille, pour réveiller l’esprit révolutionnaire français et pour faire naitre une révolution qui puisse déferler jusqu’à la Russie, tel un puissant incendie. Il appelle cet acte « Éclairage ». Il se fait alors arrêter par la police le matin même.

La photographie qui nous parvient en pleine nuit de son « attentat visuel » artistique ressemble à un Caravage dans son clair-obscur, ressemble à un rêve éveillé dans son impact,qui à nos yeux parait irréel.

Cette œuvre qui a certains égards fait penser à l’Apocalypse, s’intitulait « Eclairage ».

Si Apocalypse signifie révélation, c’est peut-être simplement la révélation de tout ce qu’on sait déjà: que sur les ruines de la prison de la Bastille s’est érigée une nouvelle prison financière : « J’ai fait Éclairage car pour moi, cette banque à la place de la prison, c’est juste un changement de symbole. Le pouvoir use toujours du symbolique. Il y a la guerre tactique et géopolitique, la guerre idéologique, la guerre symbolique et psychologique, c’est notre présent. Chaque jour le peuple se fait insulter car c’est une façon pour le pouvoir de répéter :  C’est nous, les plus forts. ».

Cette banque est le symbole répressif du présent et remet en question les valeurs de la Révolution française. La finance a fait une contre-révolution. Et Pavlensky met le feu aux fenêtres : « Pour moi, le feu, c’est lumière et chaleur. Je comprends le feu littéralement. C’est pour cela que j’ai appelé cette action « Eclairage ». Eclairer, c’est toujours contre l’obscur et c’est aussi une communication avec la peinture du Caravage. »

Vaclav Havel, dissident, a été emprisonné par le régime communiste. Il a écrit des pièces de théâtre contre ce régime. Aujourd’hui, Piotr Pavlensky veut faire revivre la révolution.

Chaque performance de Pavlensky est dirigée contre la mécanique du pouvoir. Il intervient par effraction dans le présent. Pour lui, il y a un lien indissociable entre l’œuvre artistique et la politique. Ce qui est important, c’est le contexte dans laquelle la performance a été produite, l’hors-champ. L’hors-champ, c’est la société elle-même. La société devient alors le matériau de l’intervention artistique. C’est une continuation de la politique par l’œuvre d’art. En mettant le feu à la Banque de France, il s’agit d’atteindre le plus grand impact visuel possible. En ce sens, l’incendie artistique de Pavlensky devient le présage à tous les embrasements qui suivront, tous les feux insurrectionnels allumés par les Gilets jaunes.

Avant de s’exiler, Pavlensky avait été emprisonné en Russie pour ses performances qu’il appelle des actes politiques. Ses images, ses œuvres sont toujours construites à la manière d’un rêve.

Pour soutenir le groupe féminin rock PussyRiot emprisonné après avoir chanté un couplet anti-Poutine dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, Pavlensky s’était cousu les lèvres ; pas besoin de parler pour dire.

Devant l’Assemblée de Saint-Pétersbourg, il s’était enroulé nu dans du fil barbelé pour protester contre le système législatif répressif. Sur la place Rouge, il s’était cloué le scrotum devant le Mausolée de Lénine, métaphore de l’apathie politique régnant en Russie. Il avait escaladé, nu, le mur de l’hôpital psychiatrique. Assis sur le mur de l’hôpital, il s’était coupé le lobe de l’oreille pour protester contre l’utilisation politique des hôpitaux. Il se sert de son corps pour produire une série d’évènements. Il dit : « Je veux montrer ce que le gouvernement fait de son pouvoir et de ses actions violentes. Je me dois d’imiter son code visuel pour le dénoncer. C’est le devoir de l’artiste de lutter.

Les vraies extrémistes, c’est eux : le pouvoir. Il faut s’attaquer à leur toute-puissance. »

S’il y a une place officielle pour « la dissidence créative », il n’y pas pour autant de place pour les dissidents créatifs. Pour ces actes, Pavlensky a subi des dizaines d’expertises psychiatriques.

Une méthode plus subtile que les « démocraties » ont trouvé pour censurer les auteurs tout en permettant à côté que ces œuvres soient reconnues dans l’après coup. Pavlensky dit : « D’abord, on a dit que je suis un grand malade. J’ai compris que la psychiatrie, c’est la langue du pouvoir qui peut te condamner. C’est la langue du jugement, la langue spéciale qui dit : – Toi, condamné. »

Son action artistique se prolonge dans le processus politique. Chaque œuvre se joue au moment de la performance. La performance, ce n’est pas seulement mettre le feu au FSB ou à la Banque de France, mais elle continue à l’arrivée de la police, et aussi longtemps que restent visibles les traces de son acte.

Chaque œuvre doit apporter un choc. C’est ce que prônait déjà le mouvement Fluxus (qui a émergé à New York dans les années 60). Pour eux, la frontière élitiste entre l’art et la vie devait être abolie ( C’est cette idée qui anima aussi les Situationnistes en France à la même période). Ils préconisaient des actions de propagande qui provoquent des désordres sociaux. La culture était une arme absolue. Leur projet politique était de détourner les outils de communication au profit des citoyens plutôt que des administrateurs.

A Paris, Pavlensky ne veut pas faire de l’art « décoratif », il ne veut pas être un agent de décoration. Pour Pavlensky, un agent de décoration, c’est celui qui affirme : « Les médias sont libres, nous sommes dans un système libéral, nous sommes dans un pays libre. Et le pouvoir utilise la culture pour faire de la propagande, c’est le pouvoir qui décide si le thème de l’artiste est bon ou pas. Maintenant, beaucoup d’artistes font de l’« art moralité », c’est de l’art utile. Or l’art, c’est un autre type de pensée. Le pouvoir ne soutient pas l’art, jamais. » 

Son dernier acte politique était de faire démissionner le candidat La République en Marche à la Mairie de Paris, Benjamin Griveaux, avec une vidéo intime. Cette technique, bien connue en Russie, est celle du kompromat (ou « dossier compromettant »). Ce n’est pas un « acte décoratif », ni un « acte moral » comme les déteste Pavlensky. C’est un acte qui met plutôt mal à l’aise, mdans la mécanique du pouvoir, il y a pas mal de choses qui mettent mal à l’aise . Cette dernière œuvre de Pavlensky, en plus de nous incommoder, nous questionne sur la porosité de la frontière entre art et politique. Dans un monde « Inséparé » dans lequel ces lignes conceptuelles que l’on connaissait se dissipent et les frontières réelles se resserrent.

C’est dans ces lignes que s’inscrit le mouvement Black Lines, ce collectif de street artists dont le mode opératoire est de réagir à l’actualité par effraction et par le prisme de l’art.

« L’enjeu est majeur. Nous savons que le devoir de vigilance doit être absolu quand le pouvoir devient autoritaire. »

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