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Art et censure

Art et censure

Il semblerait que Savonarole soit aujourd’hui dans l’air du temps, et que son sinistre bûcher – où les florentins, pris de passion purificatrice (jusqu’à Boticelli), vinrent brûler tous leurs objets de plaisir et de luxe (bûcher sur lequel le moine finira par brûler) – devienne métaphore. Les censeurs lèvent la tête : nettoyer les musées, les bibliothèques et les cinémas des œuvres d’art moralement « ambigües » devient tendance, et les récents débats sur « faut-il distinguer l’artiste de son œuvre » finissent en aboiements, tournant en rond dans un magma moralino-conceptuel inextricable. Bref, afin de réfléchir un peu, posons l’objet du scandale, non pas vu du côté de la morale, mais de l’art.

Notre prise de position : si l’art n’a plus le droit de regarder en face les transgressions morales (avec toute l’ambiguïté inhérente à ce regard « de l’art »), on peut en même temps supprimer le mot « art » du vocabulaire. Et avec, toute la profondeur du drame d’exister (et mettre au pilon quelques siècles d’œuvres qui en témoignent).

En parlent beaucoup, de l’art, ceux qui n’y connaissent rien. En pensant l’Etre selon les trois catégories classiques du Vrai, du Bien et du Beau ,on en a profité pour mettre les artistes sous la surveillance des deux autres.

Mais que se passe-t-il si, malgré cela, l’on considère que la différence entre ces trois pôles les rend irréductibles l’un à l’autre ? Radicalement. Structurellement. Et donc que l’art n’est ni bien, ni vrai, que le bien n’est ni vrai ni beau, que le vrai n’est ni beau ni bien ? Ici, chacun tient à l’autre par le troisième, et depuis son lieu propre collabore à ce qui ne tiendrait pas sans cette triangulation .

Notre enjeu est de  rappeler donc que l’Art ne peut rendre de compte du Vrai et du Bien QUE DE N’ÊTRE NI L’UN NI L’AUTRE. Que c’est cette hétérogénéité inhérente à l’acte artistique qui maintient ce triangle
actif. (Autrement dit, si l’art ne se courbe ni devant la Vérité, ni devant la Morale). Ce qui soulève la question d’une éthique propre à l’art, et donc aux artistes, quant à la responsabilité de maintenir ouvert cet écart qui permet à une culture de ne pas se transformer en enfer totalitaire.

Donc, à ceux-là, néo-inquisiteurs occupés à déceler les failles et les contradictions propres à la relation artistes/art, la position irrécupérable de l’art rappelle que, sans lui, les deux autres se confondent. Seul l’art peut ouvrir l’écart entre eux, en ouvrant un écart avec chacun d’entre eux. Sauf que ne se fondant ni du Bien, ni du Vrai, sa place propre est insituable selon ces catégories. La place de l’art est l’Ailleurs immédiat.

Aux chiens de garde du politiquement correct qui croient être du côté des « vertueux » : supprimez le sens du mot art – continuez vos exigences de « correction » – et vous verrez comment la rigueur de vos jugements se retournera bientôt sur vous-même, vous (nous) enfermant en une implacable prison. N’oubliez pas que le dernier à brûler dans le Bûcher des Vanités fut celui qui l’a allumé.

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