pixel
Now Reading
Vivienne Westwood, une décennie d’activisme mode

Vivienne Westwood, une décennie d’activisme mode

Depuis 2008, la créatrice anglaise Vivienne Westwood transmet ses combats politiques et écologiques à travers ses collections. Retour sur une décennie d’activisme.

L’épidémie de covid-19 a accéléré les échanges sur les relations interpersonnelles entre l’être humain et son environnement. Dans le secteur de la mode, la créatrice Vivienne Westwood alertait dès 2008 sur l’urgence d’agir pour une mode plus responsable, et plus largement pour une économie plus vertueuse en faveur de nos écosystèmes.

“Tout est connecté” : on pourrait résumer la pensée de la prêtresse de la mode punk en trois mots. 40 ans après la période punk et son duo de choc avec Malcolm Mclaren, manager des Sex Pistols, Westwood demeure à contre-courant de son époque pour élever les drapeaux rouges sur plusieurs questions d’écologie et de justice sociale à travers sa plateforme Climate Revolution, un carnet digital mêlant méthodes de créations, réflexions personnelles et récit activiste. 

“Faites quelque chose de votre vie” 

En septembre 2012, lors de la cérémonie de clôture des jeux paralympiques à Londres, la créatrice fait une apparition surprise. Elle joue Boadicée, commandante militaire reine des anciens Bretons d’Angleterre sur un chariot en flammes, construit à partir de matériaux recyclés. Elle est vêtue d’une robe de 7 mètres, enroulée sur elle-même. A l’intérieur de celle-ci se trouve sa performance : les lettres géantes formant les mots CLIMATE REVOLUTION sont cousues au sein de la robe-bannière, deux poches sont cousues sur l’envers supérieur. Andreas, son mari et son fils Joe ont brandi leurs lances dans les poches, et soulevé la robe bien haut, révélant la bannière au public et aux caméras du monde entier. Cette action choc marque le lancement de sa plateforme Climate Revolution. 

Le point de départ de l’activisme écologique de Westwood, c’est la lecture en 2008 d’un article du scientifique James Lovelock et en particulier de son livre  La Terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa paru en 1990. Elle s’empare de la question du danger pour l’espèce humaine du changement climatique et s’engage aux côtés de l’association Cool Earth pour la préservation des forêts tropicales, notamment avec les tribus Asháninka du Pérou. “J’ai décidé de m’impliquer avec ceux qui prônent l’approche Do It Yourself, écrit-elle dans son journal en 2008 et sur son site. Ces échanges vont l’amener progressivement à modifier son site “Active Revolution”, et faire progresser sa pensée jusqu’à la création du manifeste Climate Revolution. “Changer l’ordre du monde pour que la race humaine puisse survivre et évoluer, renverser les dirigeants financiers et mondiaux qui engendrent pauvreté et changement climatique : dette et destruction. Tout est connecté, revendique-t-elle dans son manifeste. Les crises économique et climatique sont la cause et l’effet l’une de l’autre. Le seul moyen de sortir de cette double crise est de combattre la révolution climatique.” La force de cette femme réside à la fois dans son ouverture, sa bienveillance mais aussi de sa façon de conférer à quiconque la lit un puissant désir de création, de confiance en sa capacité à construire de ses mains. 

Elle en tire un mantra, “get a life”, qu’on peut traduire par “faites quelque chose de votre vie” : tout au long de son journal, qu’elle tient en ligne de 2010 à 2016, elle incite à ne plus être de simples “consommateurs” et à aller manifester, en soulignant l’importance de s’engager, notamment à travers la culture. “En suivant notre intérêt profond, nous commençons à utiliser notre talent”, explique-t-elle. Elle mettra son talent pour la culture et la création au service de plusieurs combats politiques qui s’affichent sur ses collections : en 2013, un défilé “sauvons l’Arctique” avec un globe en forme de coeur surmonté d’un drapeau blanc, fait campagne contre la fracturation hydrolique un an plus tard avant de signer un défilé homme à Milan protestant contre l’élevage industriel scandant “Farms, not factories”

Extrait du manifeste Climate Revolution © Climate Revolution

On ne peut s’empêcher à la lecture de ses écrits de constater le fossé vertigineux entre les voyages aux quatre coins du monde, les mondanités, la condescendance de certains personnages qu’on croise aux détours d’une conversation et le combat de Westwood. En avril 2013, elle est invitée à une conférence organisée par Vogue, sur le thème “la mode peut-elle changer le monde” aux côtés de Livia Firth, Katharine Hamnett et Dick Page. A eux tous, ils avaient 45 minutes pour répondre à la question : “Quelle idiotie de poser une question aussi capitale puis de vous demander une solution en dix minutes” conclura-t-elle. 

“Buy less, choose well, make it last” 

Peu de designers de mode, à la tête d’une entreprise dont le chiffre d’affaires se compte en millions inciteraient à porter plusieurs fois la même tenue : Westwood reproche à la reine d’Angleterre de “ne pas donner l’exemple” en portant à chaque apparition une tenue différente. Elle y oppose un de ses mantras, “Buy less, choose well, make it last” qu’on traduira par “achetez moins, choisissez bien/mieux, faites durer”

© Vivienne Westwood (Instagram)

Ses défilés ont presque systématiquement un message politique fort, composés de pièces créées en soutien à des associations. Au fil des années, elle s’est emparée de l’outil marketing pour porter ses revendications des galas de charité aux podiums jusque dans dans la rue, en maîtrisant l’art du happening : lever un drapeau contre la fracturation hydraulique, s’ériger au sommet d’un tank, prendre la tête d’un cortège, Westwood sait que sa parole pèse. Sa plateforme Climate Revolution travaille avec d’autres ONG, et suit assidûment les manifestations de chacune en leur donnant voix au chapitre. 

Sortir de l’économie de consommation

“Au XXe siècle, le monde était le cadet de nos soucis. Nous prenions tout pour acquis, l’avenir y compris et nous voilà donc aujourd’hui devenus des espèces en voie de disparition” écrit-elle dans son journal. Elle décrit le vingtième siècle comme une ère de consommation, “où l’on subissait les choses” et invite à s’en échapper par la culture. Ses mots résonnent aujourd’hui avec l’époque sous covid dans laquelle nous vivons depuis un presque un an, privée de culture et orientée vers la consommation de masse, les plateformes de streaming mais aussi de vente en ligne. 

De son héritage punk, une posture demeure : l’éternelle défiance dans des gouvernements et des organisations qui ont déçu. “Il ne faut pas toujours croire ce que l’on dit, surtout le gouvernement – et avoir ses propres opinions” dit-elle. Pourtant, le punk, elle ne veut plus en entendre parler, ne plus s’attarder sur une période révolue : “depuis que le punk s’est écroulé pour moi, avec la mort de Sid Vicious et la séparation des Sex Pistols, j’ai dédaigné le mouvement en général et plus particulièrement ses pseudos rebelles et gourous qui prétendent véhiculer un message social.” Sa vision du punk est très claire, elle considérait cette posture comme “un point de ralliement politique” pour les jeunes, une “opposition contre la mauvaise gestion du monde, contre la corruption du pouvoir et la destruction que cela provoque.” C’est comme ça qu’elle s’affiche comme un soutien de longue date de Julian Assange, journaliste fondateur de la plateforme Wikileaks accusé d’espionnage par les Etats-Unis, après avoir révélé des documents classifiés sur la guerre en Irak. Elle se bat également depuis des années pour la libération de Leonard Peltier, militant amérindien inculpé pour l’assassinat de deux agents du FBI. 

© Victoria Jones/PA (Press Association via AP Images)

“Les idées ne tombent pas toutes cuites, il faut aller les chercher soi-même en s’engageant dans le monde et dans son passé”. : à 79 ans, Westwood n’a rien perdu de sa poigne et de son franc-parler, bien au contraire : elle écume les événements mondains, dîners et galas de charité pour faire passer ses messages aux puissants, et les alerter sur l’urgence de la cause climatique.

Quelles leçons tire-t-on de l’activisme de Westwood ? Face à la standardisation des vêtements et des biens culturels, le do it yourself, la culture et l’engagement sont des leviers forts de changements sociétaux. C’est une manière de dire non, de refuser la société de consommation. Elle montre également que l’engagement est inévitablement collectif, mais qu’il commence aussi par le fait de s’informer, de puiser l’information dans les arts et les écrits. La protestation rassemble, rapproche et connecte nos sociétés, comme elle le dit si bien : “Il faut aller aux manifestations – plus il y a de monde, plus vous pouvez passer un bon moment, et plus vous vous faites des amis avec qui vous pouvez ensuite aller au pub”.

Scroll To Top