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“Escalader les immeubles pour y peindre son nom” Interview de ENERI par Veneno.

“Escalader les immeubles pour y peindre son nom” Interview de ENERI par Veneno.

Le fait de prendre des risques en s’appropriant un bâtiment en entier, le tout avec un style agressif me plaît beaucoup. Cela représente bien São Paulo.

Bonjour, peux-tu te présenter ?
Bonjour, je m’appelle Irene, je signe à l’envers (Eneri).
Je suis née et j’ai grandi à São Paulo, au Brésil. J’ai 24 ans, je suis artiste et pixadora*.

Quelle a été ta formation artistique ?
Je n’ai pas vraiment obtenu de diplôme d’enseignement supérieur, j’ai fait la moitié d’un diplôme de psychologie puis j’ai quitté l’école lorsque j’ai commencé le pixar et que je m’y suis pleinement consacrée. J’ai par la suite préparé un diplôme d’art, mais j’ai fini par abandonner à cause de la pandémie.


Comment et quand as-tu commencé le graffiti ?
J’ai commencé à prendre conscience des mouvements artistiques qui existaient ici à Sao Paulo en 2013. J’ai assisté à quelques fêtes où j’ai cotoyé les pixadores, jusqu’à ce que je me retrouve au coeur de la pixação* (un jour par semaine, les pixadores, les tagueurs et les graffeurs se rencontrent, échangent leurs expériences et dessinent).
Je m’y suis intéressée et j’ai cherché à comprendre les différences entre les styles, le matériel et les règles. Les murs semblaient m’appeler de plus en plus chaque jour !
Je me suis donc impliquée durant plusieurs mois jusqu’à ce que je trouve le courage de me lancer, d’abord dans le tag. À ce moment-là, j’aimais déjà grimper, mais je grimpais uniquement là où je me sentais en sécurité : les fenêtres des rez-de-chaussée…  
En 2015 je recherchais la polyvalence en développant quelques « throw up*» et le pixo*. En 2019, j’ai intégré l’escalade dans mon parcours.

Comment définirais-tu ton style ?
Mon style est polyvalent, même si ce moment, je me concentre sur le pixação et sa typographie, je n’aime pas me limiter à un seul style, que ce soit dans la rue ou dans tout autre domaine artistique.


Tu fais partie des femmes qui n’ont pas peur de prendre des risques pour l’amour du graffiti. Comment et pourquoi t’est venue l’envie de peindre des façades d’immeubles ?
Depuis mes débuts, j’ai été très attirée, par l’idée d’envahir la ville et pour l’impact que ça a. Le fait de prendre des risques en s’appropriant un bâtiment en entier, le tout avec un style agressif me plaît beaucoup. Cela représente bien São Paulo. J’ai toujours rêvé de m’approprier cette forme d’expression. J’ai progressé peu à peu en respectant mes limites et j’ai fini par réaliser mon rêve.

J’ai pu apercevoir sur certaines photos que tu grimpais sur les immeubles avec d’autres femmes pour y peindre…
Comment se porte la scène graffiti féminine à Sao Paulo ?
Êtes-vous beaucoup de femmes à pratiquer ce style ?
La scène graffiti féminine ici est très active, bien que nous soyions encore une minorité, notamment dans le domaine de l’escalade. Mais il y a une progression importante et de plus en plus de femmes conquières leurs espaces. La rue est déjà un environnement hostile pour nous, puisque nous sommes considérées comme des cibles faciles. Cela ne changera jamais, tant que nous n’aurons pas le courage de nous imposer et de résister.

Crédit photo : @opcao_sopancada

Une des particularités des pichadores est la construction d’échelles humaines.
J’ai remarqué que tu utilisais cette technique pour taguer encore plus haut.
Que peux-tu nous dire à ce sujet ?
C’est beau à voir je trouve. Avec une ou plusieurs personnes qui s’entraident en formant ces échelles humaines, nous arrivons à atteindre des endroits qui seraient inatteignables tout seuls.


Justement avec cette technique, tu mets ta vie entre les mains des personnes qui t’accompagnent. J’imagine que tu dois avoir une confiance aveugle en ces personnes qui te montent sur leurs épaules ? Comment cela se passe-t’il ?
Le Pixação est un style caractéristique de Sâo Paulo, où la typographie des lettres est le point central, contrairement au graffiti qui se concentre sur les couleurs et les formes. Il suit l’esthétique d’ici. D’autres styles de pixação au Brésil se sont développés en fonction de la ville dans laquelle le pixadore vit.
À Sao Paulo, le respect que nous avons pour ne pas repasser les traits de quelqu’un d’autre a fait que les pixadores devaient grimper plus haut, car les espaces au sol étaient trop saturés. Pixo revendique la liberté d’expression, en l’amenant partout où vous pouvez l’imaginer, et pas seulement dans des espaces prédéfinis. J’aime le fait que se soit un style accessible et ouvert à tous ceux qui le veulent et qui cherchent à occuper le maximum d’espace avec le minimum, sans avoir besoin d’une variété de matériel et de couleurs.

Ce qui me passionne le plus dans ce mouvement, c’est qu’il vient de chez nous, il n’est pas importé. Nous sommes conditionnés, encore aujourd’hui, à être une colonie. Indirectement, on nous apprend beaucoup plus sur la culture provenant de pays considérés comme les puissances mondiales. Ainsi, ils tentent d’effacer l’histoire de la population indigène et noire.
Nous n’étudions l’histoire que du point de vue de ceux qui ont colonisé ces peuples.
À cause de ce manque d’informations sur une grande partie de notre histoire, la population d’ici finit par avoir du mal à avoir une identité culturelle, valorisant davantage ce qui vient de l’extérieur tout en repoussant les styles créés ici à l’intérieur. Cela arrive aussi avec la musique, la samba et le funk qui sont très discriminés, même aujourd’hui, par beaucoup de Brésiliens.
Tous nos styles artistiques jusqu’alors étaient importés de l’extérieur.
L’art du pixo est le premier qui est né et a été créé par des gens d’ici, sans avoir besoin de chercher d’autres cultures.

Crédit photo @Ossophotos

Comment expliquerais-tu le style « pixação » ? Les lettres sont inspirées de l’alphabet latin ; qu’est ce qui te plaît dans ce style ?
Accordes-tu une importance à l’esthétisme des lettres au même titre que la performance ou la prise de risque ?
Oui, c’est vrai ! Puisque nous prenons le risque nous essayons de faire de notre mieux. Comme la plupart des pixadores, je suis très exigeante avec moi-même pour arriver à un esthétisme qui me plaît, même si les conditions sont rudes.



Peux-tu nous parler de ton style de vie ? Je suppose que le graffiti a une place très importante dans ta vie, je te vois toujours très active et ça fait plaisir à voir !
Comment gères-tu ce style de vie au quotidien ?
À mesure que j’ai pris goût au mouvement, la peinture occupait une place de plus en plus importante dans mon quotidien. Certains facteurs ont fini par me diviser… La famille a fini par le découvrir. À un moment, j’ai décidé d’assumer le fait d’être autant impliquée et je m’y suis consacrée à cent pour cent, parce que c’était ce que j’aimais le plus faire au monde (et c’est toujours le cas).
Parfois, c’est compliqué à gérer, car il y a les bons et les mauvais côtés, mais c’est quelque chose de naturel pour moi.

Quelle technique utilises-tu pour peindre ? Spray, rouleau, extincteur ou les trois ? Quelle est celle que tu affectionnes tout particulièrement et pourquoi ?
La bombe de peinture c’est ce que je préfère mais j’aime aussi beaucoup le roller. Je n’ai encore jamais essayé l’extincteur. Malheureusement, toutes les fois où j’ai essayé cela a mal tourné avant même de commencer ! Ahahah
Quand j’ai commencé, j’adorais faire des tags au marqueur type « Squeezer ».

Crédit photo : @soci_clt 1

Peux-tu nous parler de OS ? Est-ce ton crew ?
C’est un collectif de pixação (c’est comme un crew) appelée “Os mais fortes” et mon autre collectif c’est “Círculo vicioso” (cercle vicieux). Ce sont deux collectifs très connus ici à São Paulo. Ils sont déjà en place depuis très longtemps dans le pixo, beaucoup plus que moi.
J’ai pendant longtemps admiré les deux. Je suis aujourd’hui très heureuse qu’ils m’aient invitée à intégrer leur équipe.
En tag je signe PSM qui signifie “Pra Sempre Maloqueira” (Pour toujours mauvaise fille) (maloqueiro est un mot utilisé pour décrire les personnes considérées comme banlieusardes, quand on le met au féminin, maloqueira, est utilisé pour parler des femmes qui se comportent de manières inconvenantes aux yeux de la société).
Et « Loko é poko » (fou et petit) représenté par un petit personnage fumant.

Dans tes œuvres sur papier, tu reprends des extraits de chansons pour les réécrire avec tes typographies. Peux-tu nous expliquer le concept ?
Dans mes travaux sur papier et sur toile, j’ai cherché à apporter au-delà de la typographie, d’autres éléments qui font partie de ma vie quotidienne et de la culture brésilienne. J’ai commencé par la série typographie sonore et, au fur et à mesure, j’ai vu à quel point cette culture est vaste.
Je pourrais passer toute une vie à produire sur des musiques que j’aime.
Outre cette série en collaboration, j’ai l’intention d’aller explorer d’autres choses. Je publierai bientôt les résultats. J’ai aussi pris plaisir à explorer en dehors de la rue. Plus je me développe, plus je vois des possibilités, c’est une évolution et un apprentissage permanent.
Mes œuvres sont en vente ici : https://www.eneripsm.com.br/

As-tu une ou plusieurs anecdotes à nous raconter de quelque chose que tu aurais vécu lors d’une de tes sessions peinture ?
La session d’escalade des fenêtres que j’ai faite uniquement avec des femmes a été pour moi inoubliable. Nous sommes souvent habituées à la présence masculine dans ce genre de sessions. Je n’ai aucun problème avec ça, mais il était important pour moi de vivre ce moment d’autonomie entre femmes. De m’éloigner un peu de ma zone de confort. C’était très bien ! Jack et Lala sont deux femmes qui m’inspirent énormément.

Qu’aimerais-tu dire aux personnes qui souhaiteraient faire la même chose que toi ?
Je dirais que la prudence est essentielle, ressentez votre intuition. Si vous ne vous sentez pas à l’aise, ne le faites pas. Il y a plusieurs possibilités et c’est peut-être quelque chose que vous n’êtes pas encore prête à faire, peut-être dans le futur. Le calme est également essentiel, n’oubliez pas de respirer et de contrôler vos pensées lorsque vous sentez que l’adrénaline est trop élevée.

Crédit photo : @xstilex et @lukasxureza

Instagram : https://www.instagram.com/eneri.psm/
Facebook : https://www.facebook.com/eneripsm/

“La pixação”* : c’est une forme de graffiti née à São Paulo dans les années 1960 et pratiquée presque exclusivement au Brésil. Le mouvement se distingue par deux dimensions essentielles : le style unique de son alphabet et le fait que les pichos sont peints sur des points élevés et inaccessibles.

Une pixadora”* : Femme qui pratique l’art de la pixação.

“Le pixo”* : Ce sont les lettres de l’alphabet utilisées par les pixadores. Elles ont un style rectiligne et vertical.

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