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L’incendie d’OVH, une question de culture

L’incendie d’OVH, une question de culture

Tout le monde sait qu’il faut injecter des milliards pour garantir notre souveraineté numérique. Pourquoi les acteurs économiques et politiques refusent-ils de prendre cette décision alors que nous avons les moyens de le faire

Octave Kabla, le P-DG et fondateur d’OVH, peut être fier de la société qu’il a bâtie. Ce fleuron de la tech française a réussi avec très peu de moyens à porter avec quelques autres acteurs les espoirs du Cloud européen face aux géants américains et chinois. OVH Cloud, c’est une économie familiale de la « débrouille » qui a forcé la porte de l’Europe, une entreprise qui produit ses propres serveurs et des services à bas coût pour concurrencer les géants américains.

Beaucoup de grandes entreprises ont joué le jeu et stocké ce qu’elles avaient de plus précieux – leurs données – dans les data center d’OVH, comme l’Éducation nationale, Météo France, nombre de sites de jeux en ligne. Pour plusieurs raisons, la première étant (peut-être) la solidarité européenne et la seconde la crainte (plus sérieuse) de voir leurs données s’échapper aux États-Unis par des « back doors » malgré l’invalidation en 2020 de l’accord Safe Harbor, puis le Privacy Shield, deux textes qui permettaient le transfert des données de l’Union européenne vers le territoire américain.

Dans la nuit du 14 mars 2021, 29 000 serveurs, 3,5 millions de sites web sont affectés par un incendie qui ravage le bâtiment SBG2 de l’entreprise. Avec la probabilité (non confirmée) que certaines données soient définitivement perdues. Une possible introduction en Bourse était annoncée pour le 15 mars. Cet accident signe la fin du Cloud européen et de notre indépendance numérique, et nous savons désormais qu’il faut en passer par les opérateurs étrangers Google, Amazon, Microsoft pour garantir la sécurité de nos données. OVH, malgré le génie de son président-fondateur, n’a pas les moyens de ses ambitions ni la capacité de faire de l’ombre aux géants du secteur.

Des milliards seraient nécessaires à la création d’une souveraineté numérique européenne, une mobilisation à l’image de la mobilisation contre la pandémie qui a permis à nos économies de ne pas s’effondrer. Un choix éminemment géopolitique dont l’avenir de l’Europe dépend. Pourquoi cette décision n’est-elle pas prise ? Pourquoi l’Europe avec son marché de 500 millions d’habitants fait-elle le choix, alors qu’elle en possède les moyens, de ne pas s’imposer face aux États-Unis ou à la Chine ? La raison n’est nullement technologique ou financière, elle est avant tout culturelle. Il n’existe aucune fatalité européenne ni un manque de moyens comme on nous le ferait croire, il existe simplement un pouvoir consanguin qui risque très gros si l’Europe change de culture et d’allure, si le statu quo qui règne en Europe vole en éclat et que les pouvoirs économiques en place changent de main.

De fait, tout le monde s’accommode parfaitement de ces non-choix, les cercles du pouvoir ultralibéraux qui ont déjà acté en sous-main notre dépendance à l’oncle Sam, les souverainistes de gauche ou de droite qui détestent les changements et en font un programme politique on ne peut plus efficace qui nous tire vers le bas, les administrations qui pourraient être obligées d’ouvrir les portes de leurs « cabinets » comme dans la récente affaire Duhamel. Tout cela constitue un méta-pouvoir homogène qui n’a aucun intérêt au changement.

C’est la signification profonde de l’incendie d’OVH, un leadership conservateur et tétanisé par l’idée du changement. Nous risquons de payer le prix fort si une révolution culturelle ne s’impose pas rapidement dans les allées du pouvoir culturel et économique. Nous passerons tout simplement et pour longtemps à côté de « l’histoire », comme nous pourrions être en passe de le faire si nous ne nous réveillons pas.

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