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Alice Diop, cinéaste et femme souveraine

Alice Diop, cinéaste et femme souveraine

Jusque là, la banlieue était filmée par ceux qui n’y vivaient pas. Depuis quelques années, ça change et Alice Diop en est le plus brillant exemple.

Alice Diop filme la Seine-Saint-Denis. Ses films interrogent la société française. Dans le contexte d’une parole politique qui n’inspire plus confiance, Alice Diop croit encore plus dans la force politique que peut être le cinéma. Et c’est son moyen d’action.

Alice Diop est originaire de la Cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois. Elle nous dit que cette question de la banlieusarde qui fait des films sur la banlieue pour en dénoncer l’isolement et la violence, est extrêmement présente en France. Mais elle a envie de s’exprimer à l’endroit du cinéma. Bien sûr que la banlieue et les violences policières sont des thèmes importants. Son cinéma en témoigne, mais elle veut parler à partir des formes et pas à l’endroit d’un discours.

Son dernier film, « Nous » (primé au festival de Berlin), traverse ces territoires. Son désir de faire ce film est venu après la lecture du livre de François Maspero « Les passagers du Roissy-Express », paru en 1990, où l’auteur raconte sa traversée de cette partie de l’Ile de France traversée par le RER B. Maspero décloisonne l’imaginaire de la banlieue qui a toujours été enfermée dans un récit sociologique. Ce livre résonne avec la vie d’Alice Diop, qui a retraversé ces lieux qu’elle connait bien. Ce fut comme un acte politique : Dans son cinéma la banlieue n’est plus un mot-valise, elle n’est plus vue de l’extérieur. Quant à elle, en faisant un film sur la ligne B, elle a voulu mettre du sens plutôt que des discours tout faits à ces espaces familiers.

À la fin des années 80, François Maspero se rend à la Cité des 3000 et photographie une petite fille de huit ans, à l’endroit même où se trouvait l’appartement d’Alice Diop. Une petite fille qui aurait  pu être elle… Il y a aussi des archives dans le film, des images lorsqu’elle avait 14 ans, les archives témoignent qu’elle a fait partie de ce « nous ».

Alice Diop est partie d’elle-même pour faire ce film, de son histoire, de sa personnalité intime. Elle a grandi sur cette ligne B et le film traverse son histoire. Une traversée qui lui est familière. Le film c’est ça : collecter des récits, la mémoire, la trace de ces personnes avec lesquelles elle a vécu.

Pour échapper à la compilation de portraits sociologiques, il fallait qu’elle s’inscrive dans le film, qu’elle y inscrive aussi sa famille. Elle nous dit qu’elle a beaucoup résisté, mais en sachant qu’il y aurait un lien, c’est un film sur son regard, sur la manière dont elle regarde ces lieux où elle a habité et qui l’ont habitée. II y a quelque chose d’intime, même sans les archives personnelles : la nécessité de ce film, c’était de s’interroger sur ce « nous », mais aussi de donner une existence cinématographique à des gens qu’on ne regarde pas.

Elle a grandi à Aulnay, d’une famille d’immigrés en provenance du Sénégal. Ses parents sont morts trop tôt, probablement à cause de la vie qu’ils ont eue : « On ne garde pas de traces de nos vies, car personne ne nous dit que c’est légitime de les garder. »

Elle voulait rencontrer des personnes singulières, et c’est avec toutes ces subjectivités qu’elle a construit son film. Plusieurs personnes, rencontrées en préparant le film, se succèdent : Ismaël, un Malien sans papiers, arrivé en France il y a vingt ans, qui dort toujours dans un terrain vague et parle au téléphone avec sa mère à Bamako, où il n’est jamais rentré. Alice Diop filme aussi sa sœur, infirmière à Drancy. En la suivant, on découvre une réalité sociale : des personnes âgées, généralement des Blancs qui habitent des pavillons – elle est souvent la seule personne que ceux-ci voient dans la journée.

Pour Alice Diop, c’est une manière de faire rentrer dans l’histoire de la France d’autres personnes, de dire que leurs vies sont importantes. Elle a voulu donner une existence à des gens qui viennent enrichir le récit national.

La question est alors la suivante : qui a le droit à la légitimité d’un récit, et que sont les récits qui nous manquent ?

Alice Diop filme des royalistes célébrant, comme chaque mois de janvier, la mémoire de Louis XVI à la basilique de Saint-Denis. « Il me semble que le passage de mes parents sur Terre mérite autant qu’on s’y intéresse que celui de Louis, guillotiné en 1793 et dont le testament est lu chaque année. » dit-elle.

Au sud de la ligne B, qui va vers Saint-Rémy-lès-Chevreuse, elle n’a rencontré personne. Les lieux sont beaucoup moins investis à l’extérieur, les gens vivent chez eux, pas comme au nord de la ligne. Au sud, il y a une difficulté à trouver des lieux avec les autres. La cinéaste filme différemment dans ces endroits, plans larges, regardant de loin. Elle filme une seule rencontre, avec des amateurs de chasse à courre dans la vallée de Chevreuse. Ces scènes, dans le film, résonnent d’une manière plus que violente.

Dans son documentaire La mort de Danton (2011), Steve vient aussi de la Cité des 3000. Il veut devenir acteur et suit des cours de théâtre à Paris, au cours Simon. Steve est comme un autoportrait en creux, il veut être acteur, son désir à elle, c’est de faire des films.

Quand elle était à la Sorbonne, la seule Noire au milieu des Blancs, il lui était difficile d’échapper au cadre qui avait été prévu pour elle. De même, Steve est le seul Noir du cours Simon. Comment rendre compte de ces lieux, comment interroger la relation presque raciste avec laquelle les autres élèves du cours Simon traitent Steve ? Mais ça, les autres élèves n’en n’ont pas conscience – ils n’avaient pas à s’en cacher, parce que c’était quelque chose de très intériorisé à laquelle ils ne pensent même pas.

Ce que fait Steve n’est pas facile : se sentir légitime, là où il n’est pas légitime. 

C’est aussi un film sur la langue. Le premier plan montre Steve, déjà élève au cours Simon, un bouchon de champagne dans la bouche : il s’entraîne pour changer sa manière de parler, et quand le film se termine on le voit déclamer dans la rue un texte de Büchner. Il finit par jouer le personnage de Danton hors scène, dans la rue, puisque son professeur a estimé qu’à l’époque de la Révolution, il n’y avait pas de Noirs.

Dans Vers la tendresse (César du meilleur court-métrage 2017), Alice Diop filme comment les garçons de Seine-Saint-Denis parlent de leur vie amoureuse ou sexuelle. Elle pose des questions à quatre jeunes hommes. « C’est quoi pour toi la tendresse ? » était l’une de ces questions.

Le film ne montre pas comment les hommes de la banlieue voient l’amour, aussi quelles sont les singularités de ces quatre personnages. C’est toujours l’individualité qu’elle veut approcher. Ainsi quatre jeunes parlent de l’amour. On suit leur univers, où les corps féminins sont juste des silhouettes un peu fantomatiques : « Nous, on ne se mélangeait pas. À force de rester entre potes, je réagis mal, c’est quoi une femme en réalité… » Les déambulations des personnages nous mènent à l’intérieur de leur vie quotidienne, tandis qu’en voix off, on entend leurs récits qui dévoilent une part insoupçonnée de leurs personnalités.

Pour préparer le film, Alice Diop avait enregistré leurs discussions : « J’avais apporté ma petite caméra afin de conserver une trace de nos conversations, comme l’aurait fait un dictaphone. Je n’imaginais pas que ce qu’ils me diraient serait aussi bouleversant, que la matière de mon film était là ». Au montage, elle a gardé ces entretiens en voix off. La mise en scène porte ces voix enregistrées en direct, et l’aspect documentaire des voix à ce moment-là, c’est l’instant magique qui ne peut pas se répéter. 

Dans un autre documentaire, La Permanence (2016), Alice Diop filme des consultations de médecine à l’hôpital Avicenne de Bobigny. Le médecin généraliste reçoit deux fois par semaine et sans rendez-vous les migrants dont les maux de tête, les insomnies ou le mal au dos trouvent le plus souvent l’origine dans leur exil. Le médecin essaie, accompagné d’une psychiatre, de réparer des corps et des psychés, avec une lucidité sur les limites de son action. Alice Diop a passé un an dans cet hôpital. Tout a lieu à l’intérieur, dans ce cabinet médical, mais l’extérieur, ce hors-champ de misère et de violence, est plus que présent.

Le cadre d’Alice Diop n’est jamais en champ-contre-champ : on est soit face au médecin, soit face à la personne, et il y a un long travail de préparation, l’équipe du film faisant presque partie de cet hôpital. Quand les gens témoignent en regardant la caméra, c’est comme s’ils s’adressaient aux spectateurs, et derrière eux, à la société.

Le film se termine sur la salle d’attente vide : la permanence s’arrête tous les vendredis soir. Et après, où sont ces personnes ?

Les films d’Alice Diop montrent des situations tendues et se terminent comme des questions, pour que le spectateur ressorte non pas avec des réponses mais avec des interrogations.

AUTEUR : HORACKOVA BOJENA

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