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Les dictatures commencent toujours par la mort des poètes

Les dictatures commencent toujours par la mort des poètes

Si,  les trois catégories majeures du Vrai, du Bien et du Beau président à l’entendement humain, dans la réalité des groupes, ces trois catégories deviennent des fonctions sociales: certains se plaçant sous l’égide de la Vérité (scientifiques, philosophes), d’autres de la Morale (juges, religieux) les derniers du Beau (les artistes). C’est d’eux, dont il est question…


Ici, les Idées rencontrent la contingence des rapports de force entre ces trois fonctions, qui ne peuvent fonctionner que de leurs distinctions réciproques.

Prenant corps au sein de ces rapports de force mouvants, l’éternité abstraite des catégories fondamentales doit tenter d’assurer la stabilité de leurs communes différences, sous tensions permanentes dans l’organisation du « Pouvoir », (au sens de pouvoir se maintenir comme groupe).
-Ces rapports de force se contrebalancent du fait que c’est la spécificité de chacun qui permet aux deux autres de se distinguer l’un de l’autre.

Si l’intuition pure peut identifier ces trois pôles les uns aux autres (le Un EST le bien qui EST le vrai qui EST le beau), la réalité politique montre les enjeux distincts (et mutuellement tensoriels) de ces trois pouvoirs, chacun ayant pour fonction de MAINTENIR OUVERT L’ÉCART ENTRE LES DEUX AUTRES, malgré la tension inhérente à cette position. C’est ici que cette réflexion interpelle l’artiste, politiquement parlant.
La tentation Du Pouvoir est de maintenir l’intuition pure (« le vrai EST bien qui EST beau ») – comme lieu de contrôle des trois sous-pouvoirs, et pour maintenir l’Unité, en exclure le Faux, le Mal et le Laid.

Et, singulièrement en temps de crise, de favoriser cette alliance redoutable et perverse : collusion entre ceux qui s’inscrivent d’office dans les rouages politiques (moralistes et experts) en tentant d’en exclure les artistes.

Si les artistes ne savent répondre depuis leur lieu propre, QUI N’EST NI SCIENCE NI MORALE, alors la distinction s’effondre, le Vrai et le Bien fusionnent, donnant au Pouvoir ce fantasme : « le Vrai EST Bien, qui EST Vrai » (experts et moralistes se confortent sur les plateau télés)… alliance qui se fait dans le dos du Beau.

En lui ôtant sa fonction, d’une part en favorisant les artistes qui, démissionnant de leur place radicale (et essentielle à la dynamique globale), se mettent à son service (les artistes-valets, les ornementeurs du pouvoir), et d’autre part en muselant ceux qui restent gardiens irréductibles de la Tierce fonction de l’Art.

Pour assumer les tensions propres à cette place tierce, les artistes se retrouvent porteurs des poubelles des deux autres pouvoirs : le faux et le mal.
C’est de cette matière qu’ils peuvent par la fiction toucher plus vrai que vrai, en faisant entendre un bien plus que bien, capable d’interroger le Mal du dedans, et lui rendre sa dignité d’expérience humaine. (Rabelais, Shakespeare, Dostoïevski).

C’est une place humainement fragile, dans ce triangle. Au nom du Bien qui est Vrai, les dictatures commencent toujours par emprisonner, torturer et mettre à mort les poètes.
Savoir maintenir consistant ce non-lieu-ni-vrai-ni-bien, c’est aussi savoir entendre une beauté plus belle que belle dans la laideur, et dans la beauté une laideur pire que le mal . Et maintenir ainsi l’humanité à l’ouvert qui la fonde comme telle.

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