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Extinction Rébellion : l’art au chevet de la Planète

Extinction Rébellion : l’art au chevet de la Planète

Le 1er avril 2021, une petite centaine de « rebelles » d’Extinction Rebellion menait une action coup de poing devant la Banque de France. Des litres de faux pétroles déversés, des activistes menottés aux fenêtres, des alpinistes pour suspendre des banderoles, des comédien.ne.s déguisé.e.s en banquiers, des méditants… Une performance artistique non-violente mais non moins puissante, pour dénoncer le rôle du système bancaire dans la crise climatique. HIYA! est allé à la rencontre des activistes du mouvement. S’il ne fallait retenir qu’une seule chose de nos échanges, ce serait que le changement systémique n’arrivera que par une révolution culturelle et que l’activisme artistique (artivisme) est notre meilleur allié dans cette bataille, qui devra être non-violente pour réussir.

Terpsik est une « rebelle ». Comme tous les membres d’Extinction Rébellion (XR), elle ne s’identifie que par son pseudo et, si elle a accepté de nous répondre, c’est au nom du mouvement qu’elle incarne le temps de cette interview. 

Aussi déstabilisant que cela puisse paraître pour des médias ou des acteurs politiques ou militants traditionnels, XR n’a pourtant rien inventé. L’anonymat est quasiment une norme dans toutes les formes de contre-cultures contemporaines. Des Daft Punk aux Anonymous, en passant par les graffiti artists et tous les habitué.e.s de l’underground, masquer son nom et son visage n’est pas se cacher. C’est s’opposer à une culture de la « starification », témoigner de son refus de jouer le jeu et – dans le cas des mobilisations – souligner la multitude plutôt qu’une ou quelques personnalités.

Cette stratégie en vaut une autre, mais elle porte en elle un paradoxe : comment faire porter son message en s’invisibilisant soi-même ? Pour Extinction Rébellion, c’est là que la résistance artistique prend tout son sens.

Le Beau contre le Violent : régénérer les luttes par l’art

« Dès la naissance de XR en Angleterre, l’artivisme est au cœur des modes d’action. L’idée c’est de toucher les cœurs pour mobiliser les esprits. La pédagogie est importante, mais une conférence n’aura jamais le même impact qu’une action symbolique. », nous explique Terpsik. 

L’action artistique est donc un moyen de concilier la force de l’image, l’impératif de non-violence et de s’attirer la sympathie des foules (et une certaine clémence des forces de l’ordre). Un constat que l’on sait partagé par les artistes contemporains contestataires, à l’image du travail du collectif LREM-NRV que nous avions relayé en décembre dernier, ou encore du collectif Blacklinesfrontliners des manifestations qui renouvellent les modes d’action des black-blocks, sous une forme artistique et non-violente.

Voir le post et lire le communiqué dans son intégralité sur le compte Instagram @extinctionrebellionfrance

Itvan Kebadian, artiste, co-fondateur des crews TWE et Blacklines et par ailleurs directeur artistique de HIYA! abonde : « cette opération spectaculaire d’Art Guerrilla dénonce les mécanismes, souvent invisibles, de la finance et du capitalisme contemporain, qui s’inscrivent dans un rapport de prédation du vivant.. L’œuvre d’Extinction Rébellion le rend visible de façon théâtrale, presque burlesque, en faisant effraction dans le présent. Elle rappelle que cette situation est le fait de choix politiques, conscients, dont la conséquence est la destruction des écosystèmes naturels et humains. Cette approche m’évoque le travail du mouvement Fluxus, qui a émergé dans les années 60 à New-York et qui défendait un art vivant et provocateur, pour faire bouger les lignes de la société. »

Cette esthétisation des luttes et l’opposition à la violence par la « force du symbolique et la charge émotionnelle » est au cœur de la pensée de XR. Comme le souligne Terpsik : « On remet du beau dans cet univers urbain angoissant et on reprend le contrôle sur l’espace public. Ça permet à chacun de s’approprier les messages : en peignant, en collant, en partageant les images… ». Une stratégie manifeste dans l’action #PoissonDavril, mais aussi avec le projet #loveplanet, lancé en janvier dernier par le collectif affilié  @streetartrebellion. Qu’on retrouve plus largement dans le travail des colleuxses ou dans les punchlines de rues que nous relayons régulièrement. 

Des militant.e.s déguisé.e.s en banquier.e.s récitent un texte dans le cadre de la performance.
Photo : @le_duq_ Vidéo disponible sur @extinctionrebellionparis

« Nos actions sont des performances, pensées et millimétrées. Dans le cas de la Banque de France par exemple, le rendu un peu “sale” était voulu, pour montrer la laideur de leur inaction. Avec XR, on agit, on reprend la parole et on se réapproprie l’espace public pour toucher les gens. C’est une nouvelle façon de faire vivre la démocratie – au-delà des marches et des pétitions qui ont un impact finalement limité. » complète Extinction Rébellion.

L’organisation par le consensus : une piste pour renouveler les formes de la démocratie ?

Chaque personne rejoignant le mouvement XR est invitée à contribuer de la façon dont il ou elle l’entend – que ce soit par l’art (peinture, écriture, musique, théâtre…) ou autre chose (finance, communication, relations internationales…). Jusqu’à l’exemple, amusant, des « méditants », ces hommes et ses femmes qui méditent durant les actions et agissent par l’inaction la plus totale.

Les 4 revendications et les 10 principes d’organisation du mouvement portent en eux ce désir d’inclusivité, pour focaliser les actions sur ce qui relève du systémique. XR revendique ainsi mode de fonctionnement hybride, qui couple la force de l’horizontalité et le refus des hiérarchies et dominations, à une structuration efficace visant à pérenniser le mouvement et ses revendications dans le temps. Comme l’explique la « rebelle » : « chacun.e doit pouvoir trouver sa place et se sentir à l’aise avec les actions. On fonctionne selon des principes d’auto-organisation, avec des comités locaux et/ou spécialisés qui agissent de façon autonome et une décentralisation complète. ».

Une banderole Blacklines (par @LaskTWEcrew) accrochée lors de la Marche pour le Climat du 28 mars dernier, sous celle mise en place par les militants de XR

Une piste pour notre démocratie ? Les membres de XR le pensent : « on a vu avec la Convention citoyenne pour le Climat que 150 citoyens tirés au sort, quand on leur donne la possibilité de travailler et de réfléchir avec des scientifiques, prennent les décisions qui s’imposent comme les plus efficaces. Au-delà du déni de démocratie d’avoir renoncé à appliquer leurs propositions, est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer un système où des assemblées locales prennent des décisions qui sont ensuite remontées et débattues de façon démocratique ? Plutôt qu’une administration descendante ? Pour nous ça fonctionne, est-ce que ça ne pourrait pas marcher pour toute une population ? ».

On peut tout de même s’interroger sur la façon dont pourraient être gérés les désaccords (normaux en démocratie) à plus grande échelle. Et surtout se poser la question de comment construire et faire fonctionner de telles assemblées, lorsqu’elles ne sont pas composées de personnalités militantes, convaincues a priori par un programme d’action focalisé sur une seule problématique. Ceci dit, « quand on voit le scandale de la sécurité globale, on se dit qu’organiser un débat qui permette de discuter pour trouver des solutions et concilier le mal-être ressenti par les forces de l’ordre et la préservation des libertés aurait pu être utile… », argumente Terpsik. 

Désobéissance civile et crise sanitaire : it’s complicated

Le principe de la « culture régénératrice », autour duquel se bâtit la philosophie de XR, c’est finalement l’ambition de déconstruire le système pour reconstruire un monde meilleur, plus juste et plus respectueux de l’Autre et de l’environnement. Avec la désobéissance civile collective pour méthode. Terpsik complète : « nos consensus d’actions évoluent avec le temps et face à l’urgence, on cherche avant tout à nouer des liens de confiance et permettre à chacun de participer, même si on soupçonne la personne de faire partie des RT (renseignements territoriaux ; nldr). »

Comme on peut s’en douter, le contexte actuel complique les actions – au-delà des risques sanitaires. « Ce qu’on observe c’est que les amendes sont utilisées pour casser les mouvements : quand on prend 100×135€ d’amende, ça peut nous tuer. C’est un moyen d’éviter les procès – qu’on appelle pourtant de nos voeux. [Depuis « l’Affaire du siècle »], l’Etat Français a changé de stratégie et cherche à tout prix à éviter d’être mis en cause de façon publique. ». Onze « rebelles » ont passé près de 24h en garde à vue suite à l’action du 1er avril et l’une d’entre elles devrait être jugée en septembre.

Récit complet à retrouver sur Instagram

L’opportunité d’en faire un procès politique et de faire porter plus largement les messages ? Cela reste à voir. « Les forces de l’ordre font leur travail de forces de l’ordre. Et avec les médias, c’est covid covid covid depuis un an. Évidemment ça complique la mobilisation, c’est la même chose pour tout le monde » conclut Terpsik.

Nos remerciements à @extinctionrebellionparis pour avoir accepté de répondre à nos questions et à @le_duq_ pour les photos.

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