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Cerveaux non disponibles : une philosophie de la contradiction

Cerveaux non disponibles : une philosophie de la contradiction

Suivi par plus de 447 000 personnes sur Facebook, 121K sur Instagram et 60K sur Twitter, Cerveaux non disponibles (CND) s’est progressivement imposé, surtout depuis la crise des Gilets Jaunes, comme une source d’information alternative aux grands médias traditionnels. Sa ligne éditoriale est relativement simple : ouvrir de nouvelles pistes et de donner à voir ce qu’il se passe dans le présent. Le média publie des articles, des directs de manifs, des reportages, mais s’attache surtout à relayer le travail de médias et citoyens indépendants, pour mettre en lumière les luttes et les contre-cultures contemporaines. Un amour pour la pensée complexe et la contradiction, que nous a raconté l’un des fondateurs du collectif derrière CND – que nous appellerons ici Victor.

HIYA! : On a beaucoup parlé de vous ces derniers temps, suite à la sanction par Facebook dont vous faites l’objet. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Victor : Depuis le 3 avril, nous avons en continu un message qui nous indique que nous sommes sur le point d’être dépubliés. Les nouvelles personnes qui s’abonnent reçoivent également des messages d’alerte et doivent confirmer plusieurs fois leur volonté de suivre la page. En parallèle, on observe une baisse de la portée de nos publications. C’était déjà le cas depuis quelque temps, mais là la baisse est massive. Concrètement, cela veut dire que les personnes qui nous suivent sur Facebook ne voient plus nos publications. Autrement dit, cela nous rend invisibles. [Ndlr; depuis notre entretien, les équipes de Cerveaux Non Disponibles ont lancé une nouvelle page, Cerveaux non disponibles 2, pour tenter de contourner la sanction].

Comment en êtes-vous arrivés là ?

Il s’est passé 3 choses. Nous avons d’abord reçu un avertissement suite à la publication d’une œuvre artistique rendant hommage à l’intervention de Corinne Masiero, qui s’est dévêtue lors de la dernière cérémonie des Césars. Motif invoqué : « présence de nudité ou d’actes sexuels ». Ensuite, nous avons commis une erreur factuelle sur le nombre de lits fermés en nous appuyant sur un article du Canard Enchaîné, qui datait de 2020 et non 2021 comme nous le pensions. Cela nous a valu un signalement pour fake news de la part de l’AFP, qui a un partenariat rémunéré avec la plateforme pour vérifier les informations qui y circulent. Enfin, nous avons partagé une vidéo d’une manifestation très tendue de féministes mexicaines, avec un titre un peu provocateur : « Détruire la société patriarcale et capitaliste… au marteau ! ». Cela nous a valu d’être sanctionné pour « appel à la haine ».

Ok, mais du coup, ces signalements et sanctions ne sont-ils pas justifiés ?

Oui et non. Il est vrai que le dessin de l’artiste « Débit de beau » est un nu, mais il a valeur artistique. Nous avons effectivement commis une erreur factuelle, mais nous n’avons pas eu la possibilité de la corriger. Nous avons été un peu provoc’, mais il s’agissait avant tout d’informer sur des luttes en cours et de partager une vidéo qui avait attiré notre attention. En fait, dans chacun de ces cas, nous sommes soumis à l’arbitraire. Facebook ne nous répond pas, il n’y a pas de possibilité de dialogue et les juges sont aussi les bourreaux. Si nous avons commis une infraction au droit des médias, nous serons heureux d’en répondre devant la justice. Mais cela n’arrive pas. Par ailleurs, on subit des campagnes de signalement massives de la part de groupes organisés qui ne partagent pas les idées que nous défendons.

Update 19/04 : depuis nos échanges, l’équipe a pu échanger avec Facebook et le signalement a été retiré sur la vidéos des féministes mexicaines. Les signalements de « fake news » demeurent cependant, en dépit du fait que les informations proviennent d’autres médias et ne sont pas erronées. L’audience des publications continue de chuter.

Tu penses qu’il y a quelque chose de politique derrière ces sanctions ?

Ce que je sais, c’est que nous sommes souvent rattachés à l’extrême-gauche, même si en réalité nous sommes apartisans. On peut être engagé, même de façon radicale, sans pour autant se réclamer d’un parti ou d’une frange politique en particulier. Par ailleurs, je sais aussi – pour l’avoir vu – qu’il existe des groupes qui ont pour objectif affirmé de nous faire tomber. Et en même temps, je constate que les médias « mainstreams », qui sont aussi les fact checkers, ne sont pas eux-mêmes exempts de tout reproche. Eux aussi commettent des erreurs factuelles. Eux aussi font circuler des idées violentes – il suffit d’allumer les chaînes d’infos en continu, qui inondent aussi les plateformes – pour s’en rendre compte. Je ne sais pas si c’est politique ou non, ce que j’observe c’est que nous ne sommes pas tous soumis aux mêmes règles (en vertu de quoi ?) et que les médias qui cherchent à bousculer l’ordre établi sont plus souvent cible de sanctions. Pour l’anecdote, à la veille du G7 de Biarritz en 2019, en pleine crise des Gilets Jaunes, nous avions été plusieurs médias partageant des positions similiaires à voir d’un coup notre audience chuter sans explication [Ndlr ; Emmanuel Macron avait reçu Mark Zuckerberg en amont de ce sommet pour discuter de comment « lutter contre la haine en ligne »].

Quel est le projet derrière CND ?

Notre point de départ, c’est que le changement est nécessaire et qu’il n’arrivera pas par les structures traditionnelles, qu’elles soient politiques, syndicales, médiatiques… Le monde est en ébullition, il y a de plus en plus de personnes qui agissent, qui partagent de l’information de qualité, qui expriment des sensibilités alternatives. Le monde est complexe, la vérité est difficile à établir : il faut faire avec, accepter les contradictions et tâcher de rester cohérent et ouvert. Les médias grand public ne reflètent pas cela et c’est pour ça qu’on existe. On ne cherche pas à être contestataires, mais plutôt critiques ; il ne s’agit pas de tracer une ligne entre le vrai ou le faux, mais plutôt de relayer celles et ceux qui contribuent au renouvellement de nos systèmes de pensée.

Quelle place voulez-vous occuper dans l’écosystème médiatique ?

Le but n’est pas d’avoir une vision dichotomique entre bons et mauvais médias. Dans chaque rédaction, il y a des personnes qui font leur travail du mieux qu’elles le peuvent et généralement de façon sincère. Mais de quelle liberté dispose-t-on vraiment quand on est une profession précarisée dans une structure possédée par un milliardaire ? C’est pour ça qu’on reste en dehors de toute structure, CND n’a aucune existence juridique. Nous sommes un groupe de citoyen.ne.s et nous posons en amplificateur de visibilité pour le travail de personnes qu’on juge pertinentes. Ce fonctionnement nous permet d’avoir 0 recettes pour 0 dépenses (ou presque, pour l’hébergement du site etc, on met de notre poche), donc de rester totalement libres.

Dans la tension que tu soulignes entre l’individuel – des gens qui font de leur mieux – et le systémique – des contraintes sur lesquelles aucun.e d’entre nous n’a vraiment de prise -, quel échappatoire ?

C’est une évidence de dire que le monde est de plus en plus chaotique. C’est un peu flippant, mais c’est aussi le signe qu’il se passe des choses. Si on ne sait pas d’où surviendra le changement, c’est aussi parce que ça bourgeonne dans tous les sens. La fragmentation en cours dans l’écosystème des médias, avec de plus en plus de créateur.trice.s, est une opportunité de balayer l’existant et de construire du neuf. Par rapport aux plateformes aussi, des alternatives existent (Mastodon, l’email, les logiciels libres…). On les explore et on fait en sorte de créer des liens plus directs avec notre communauté, même si abandonner totalement les GAFA n’est pas encore possible aujourd’hui. Idem dans les luttes, on soutient tout ce qui est en faveur de l’émancipation (antiracisme, féminisme, écologie…) et le fait est qu’il y a de la matière.

Merci beaucoup Victor pour cet entretien. On comprend bien que malgré un certain cynisme, tu es plutôt optimiste, les conditions pour le changement sont réunies. Finalement, qu’est-ce qu’il manque pour provoquer la bascule pour toi ?

Il n’y a jamais eu de révolution politique sans révolution culturelle. Mais aujourd’hui, je trouve que le monde de la culture – dans sa globalité, en dehors de quelques artistes engagé.e.s – ne contribue pas au changement. Si on veut que le monde change, il faut que les esprits se transforment et c’est le rôle des artistes que de façonner les imaginaires. Ils et elles se sont endormis. Dans la culture aussi on aurait bien besoin de casser les structures pour faire émerger quelque chose de nouveau.

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