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Jusqu’où le pouvoir peut-il prétendre exercer un contrôle sur la liberté des individus ?

Jusqu’où le pouvoir peut-il prétendre exercer un contrôle sur la liberté des individus ?

Que la liberté soit au commencement et au terme de toute philosophie, témoigne de son inscription parmi les préoccupations essentielles de l’humanité. Car celle-ci est posée comme le premier des biens : « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité », stipule Rousseau dans son Contrat Social.

Le sens originel du mot liberté (du latin liber) a d’abord signifié ne pas être esclave, ni traité comme un outil animé.

Le mot liberté possède un pouvoir de mobilisation extrême. Qu’est-ce que la liberté ? Est libre celui qui ne subit pas de contraintes et n’est pas empêché dans son action. Or la contrainte que m’impose autrui ne produit pas le même effet que si, à ma liberté, s’oppose la nature (« je ne sors pas aujourd’hui, il fait trop mauvais »).

Contre la nature, je peux agir, changer mon projet, sans perdre ma liberté. Contre la volonté d’autrui, je ne renonce pas à ma volonté propre, mais je la maintiens dans la révolte comme dans la soumission. Or, si je ne peux pas sortir parce qu’on me l’interdit, ma liberté est menacée politiquement.

C’est dans le rapport à autrui que la liberté se construit et se problématise. Ma liberté (ou ma non-liberté) se définit d’abord par rapport à celle des autres.

La liberté renvoie au pouvoir de décider librement, au pouvoir de faire et de choisir ce que l’on juge le plus important pour soi. Dans l’expérience du choix se découvre la liberté, celle des décisions que je dois prendre qui sont importantes pour moi, qu’en principe nul ne peut prendre à ma place.

Choisir, c’est alors juger entre plusieurs possibilités, afin de déterminer laquelle est la meilleure.

Pourtant, être libre, ce n’est pas seulement juger, mais encore agir.

Suis-je libre de faire ce que je veux, alors que je suis enchainé par un passé d’habitudes, d’éducation, etc. ? Après tout, nous ne sommes peut-être pas libres au moment d’agir parce que nous avons de mauvais usages – mais nous sommes libres de nous y tenir ou non.

Ce qui pose la question du choix : pouvons-nous choisir d’agir autrement que nous ne le faisons ?

Il ne suffit pas de se croire libre pour l’être. La croyance au libre-arbitre n’est peut-être, finalement, qu’une illusion. A quel désir correspond alors le désir du libre-arbitre ? Est-ce celui, comme le dit Nietzsche, de « porter entière et ultime responsabilité de ses actes et d’en décharger Dieu, le monde, le hasard, afin que, hardi, on tente de se saisir aux cheveux pour se hisser enfin dans l’existence » ? 

L’existentialisme supprime Dieu et définit l’homme. L’homme n’est pas originellement déterminé, il n’y a pas de fatalité pour lui. Il existe : cela signifie qu’il est le propre créateur de son existence. L’homme devient ce qu’il fait de lui, c’est-à-dire qu’il devient les actes qu’il accomplit et qu’il a choisis librement puisqu’il n’est déterminé par rien. Il est absolument libre. Pour les existentialistes, l’homme est créateur de sa propre existence. Mais cette liberté a un prix, la responsabilité : si l’homme est libre, il est responsable de ses actes, de ses choix. Ceci pose la question de l’éthique, de la limite à ne pas franchir. Liberté et éthique vont ensemble : être libre, c’est être absolument responsable de ce que l’on est, de ce que l’on fait.

Une liberté n’est pas donnée au départ, elle n’est pas immédiate, ni jamais absolue. Elle se développe et s’accroit.

Il y a la liberté d’expression, qui est une liberté publique, une « chose publique » (res publica) ou, bien sûr, politique, au sens où elle ne prend sens que dans la polis, la cité.

Le lien entre liberté d’expression et république est consubstantiel. Montesquieu écrit : « Toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un état qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n’y est pas. » Ce qui indique en négatif que la liberté n’est pas la « paix », elle ne fait pas que tout le monde soit tranquille comme on serait « silencieusement tranquille », c’est-à-dire surveillé, contraint au silence, enfermé dans une dictature qui impose une pensée unique ou des dogmes.

Aujourd’hui, les assignations à résidence, les perquisitions de jour comme de nuit, la dissolution d’associations (toutes ces mesures que le ministre de l’Intérieur et les préfets ont pu utiliser par exception dans le contexte terroriste des attentats de novembre 2015) sont devenus des mesures quotidiennes, utilisables par les autorités administratives sans aucune intervention d’un juge.

Depuis le début de son quinquennat, on voit Emmanuel Macron amputer nos libertés publiques au nom de la défense des valeurs démocratiques libérales.

La liste est longue et menace de s’allonger encore plus :

1. Intégration de l’état d’urgence dans le droit commun (2017)

2. Loi contre les fake news (2018)

3. Loi « anti-casseurs » (2019, censurée par le Conseil constitutionnel)

4. Conseil de déontologie journalistique (2019)

5. Loi Avia contre la haine en ligne (avril 2020, retoquée par le Conseil Constitutionnel)

6. Prolongation de l’état d’urgence sanitaire (4 novembre 2020, puis à nouveau à partir du 3 avril 2021, pour une durée de quatre semaines et dans une version plus souple).

7. Fin de l’école à domicile

8. Projet de loi contre les « séparatismes »

9. Loi de sécurité globale, dont l’article 24 qui interdit la diffusion des images des forces de l’ordre en exercice, ainsi que tout élément permettant de les identifier. Dès lors qu’il n’est plus possible d’informer précisément sur la façon dont les forces de l’ordre s’acquittent de leur mission, le risque est grand de voir des faits de violence tomber dans un grand silence liberticide.

Et on peut citer, comme une lointaine mélancolie, à nouveau Montesquieu : « Ce qu’on appelle union, dans un corps politique, est une chose très équivoque : la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien général de la société ; comme des dissonances dans la musique concourent à l’accord total. »

La libre expression républicaine implique la diversité, les échanges, le débat contradictoire, le conflit, la manifestation d’idées contraires. Mais on est enfermé dans une dictature qui impose une pensée unique, il est temps de ne pas accepter, de dire non.

Auteur : HORACKOVA BOJENA

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