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Sécurité Globale vs. Shahin Hazamy : un combat pour l’image

Sécurité Globale vs. Shahin Hazamy : un combat pour l’image

Illustrations : @grandir_grndr. Reportage : Alif HDD

Qu’est-ce qui fait marcher les sages, même sous l’orage, à part la rage ? Pour des gens comme Shahin Hazamy, c’est la déter à transformer la réalité. Il filme, il forme, il photographie… âgé de 26 ans, Shahin Hazamy est une victime de violences policières. Un jeune homme engagé, qui travaille au quotidien à changer les regards sur « la banlieue » et entreprend pour conserver sa liberté. En dépit des pressions policières, au détriment de sa sécurité et malgré les craintes de celles et ceux qui l’aiment, il ne lâchera pas l’affaire. Force à toi Shahin Hazamy. 

Nous en parlions il y a quelques jours. Le journaliste indépendant Shahin Hazamy, qui rapporte régulièrement les violences policières dans les banlieues, a fait l’objet vendredi dernier d’une interpellation injustifiée et violente. Les auteurs : des policiers. Le motif : son travail de journaliste. Il a tenu une conférence de presse avec son avocat, Me Nabil Boudi, l’après-midi du 19 avril, en amont de sa confrontation. Nous sommes allés à sa rencontre.

Une série de violences policières sans motifs

Dans le récit de son arrestation, Shahin Hazamy souligne l’importance de disposer de preuves en cas de contrôles abusifs, seul moyen de contester efficacement des sanctions injustes. Rappelons qu’une mesure phare de la loi Sécurité Globale récemment adoptée par l’Assemblée Nationale prévoit d’encadrer très fortement le fait de filmer les forces de l’ordre. « Si on filme pas c’est ta parole contre celle du policier et on sait qu’on ne gagne jamais », souligne Shahin.   

Son arrestation est émaillée d’une multitude de provocations : accusation de non-présentation immédiate du permis de conduire (avant même qu’il ait été demandé), accusation de refus de se soumettre au contrôle (les vidéos montrent clairement le contraire), bousculades physiques… « Ils ont tout fait pour m’énerver (…) J’ai demandé leur numéro RIO [ndlr; Il s’agit d’un numéro d’identification que les policiers, entre autres, sont normalement tenus de porter en évidence sur leur tenue. Dans les faits, un certain laxisme existe] (…) ils m’ont donné un numéro de plaque bidon ». 

On voit dans les vidéos Shahin Hazamy être ensuite immobilisé par la gorge, alors qu’il ne résiste pas. Une fois dans la voiture, il n’est plus possible de voir. On entend seulement un cri de douleur. Dans son communiqué, Shahin Hazamy explique avoir des problèmes de santé touchant cette partie de son corps (on entend d’ailleurs le voisin filmant la scène le crier aux policiers) et avoir subi des pressions physiques douloureuses sur les jambes une fois assis. A ces violences s’en ajoutent d’autres, verbales : « t’as de la chance que je sois en uniforme fils de pute, j’ai envie de te tuer ». En cause : le contenu de son travail et son rattachement supposé à la rédaction de Mediapart.

« C’est angoissant. J’ai face à moi des personnes, armées, qui ont le droit d’utiliser la force. Mes proches ont peur pour eux, ils ont peur pour moi. (…) Je ne me fais pas contrôler habituellement ». Shahin Hazamy

« Mais j’ai la tête dure, donc je continue ce que je fais, j’ai pas envie de lâcher. Ça décuple mes forces tout ça » poursuit Shahin. A l’issue d’une confrontation, durant laquelle Shahin Hazamy et Me Nabil Boudi ont pu « répondre aux accusations des policiers et montrer qu’elles ne tiennent pas la route », ils sont repartis avec un rendez-vous pour février 2022. Il explique être convoqué au tribunal pour « un jugement sur des supposés “incitations à la rébellion”. ». Son avocat et lui restent néanmoins « confiants » explique le communiqué.

Créer pour narrer son histoire

Le projet de Shahin Hazmay, c’est peut-être Djigui Diarra qui le raconte le mieux. Ce cinéaste de 29 ans, est venu à Cergy en soutien à l’un de celles et ceux qu’il nomme « des combattant.e.s pour la justice, des frères et des soeurs d’arme ». Il nous raconte son parcours : « Quand j’étais petit, je regardais des films de kung fu avec mon père. Puis y a eu Yamakasi, c’est pas un chef d’œuvre, mais mes aînés m’ont montré comme ça qu’on pouvait faire des films qui racontent nos histoires. Montrer qu’on existe, c’est narrer nos histoires. ». 

Djigui Diarra, 29 ans, cinéaste.

Il précise : « Avec le cinéma, tu lies l’image et le son, c’est hyper puissant. Or si tu vois à l’écran que des noirs et des arabes en mode voyous, miséreux, hors la loi, pas normaux… Dans le quotidien, c’est nous qui prenons ces stéréotypes dans la tête. » Des propos qui ne sont pas sans rappeler ceux d’un certain Alexis Manenti et qui justifie, pour Djigui Diarra, la nécessité de prendre la caméra.

Le « ghetto reporting », acte de création à part entière, s’inscrit sans conteste dans cette réflexion. Comme l’association qu’a créé Shahin Hazamy – entraides banlieues – et comme sa marque BGC, pour Banlieue Ghetto Cité, qui crée des vêtements inspirés de son premier amour : la photographie. « On vend des tableaux sur des vêtements » résume-t-il. Son projet : « on essaie de dépendre de personne », ses inspirations : « le quartier, les violences policières, les potes qui meurent dans des embrouilles de cité, les trucs que j’ai vécu, qu’on a tous vécu ». 

Déterminé à hacker le système

De la photo, à la vidéo, puis au journalisme, il n’y a qu’un pas. Parce qu’il est sur le terrain et que l’entraide est au cœur de sa démarche, parce que « tout le monde est connecté avec tout le monde », Shahin Hazamy est l’un des rares à pouvoir effectuer un réel travail journalistique dans les banlieues aujourd’hui. Il développe : « Martin Luther King disait que l’émeute est le langage de ceux qui ne sont pas entendus donc j’essaie de les mettre en lumière (…) parce qu’on me connaît j’arrive à filmer du côté des jeunes, même dans la révolte. ».

Cette question de la violence, toujours « condamnée » mais qu’il a subi, il en renvoie la responsabilité à l’Etat. « La violence est institutionnalisée. Avec mon avocat, Me Boudi, nous avons invoqué le contexte de la loi Sécurité Globale lors de la confrontation. La France est en train de devenir un état policier ». Français, né d’un père Iranien et d’une mère Algérienne (qui se sont évidemment rencontrés en France), il a grandi dans le 95 et évolue entre Paris et l’Ile-de-France. Son réseau porte plus loin, jusqu’à Lille par exemple. Son identité ne fait donc aucun doute. « Je me considère français, avec des origines, comme tout le monde. Je ne me pose pas la question. D’autres se la posent à ma place », s’amuse-t-il. 

Ouvert mais méfiant, il tente de rester humble et conscient – pour être libre. S’il reconnaît que « quand l’IGPN ouvre une enquête, quand un média cite ma vidéo, j’ai un impact de ouf », il refuse d’être un exemple ou un modèle. Il invente, il construit et il est heureux de voir que plusieurs dizaines de milliers de personnes le suivent et soutiennent son travail. « L’union fait la force » aime-t-il à rappeler. Franc et résolu à ne pas faire de concession, Shahin Hamazy – victime de violences policières – trace sa route et écrit sa propre histoire. Avec force et amour.

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