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Des beats, de la fête et de la contestation : le baile funk est la bande son de notre été

Des beats, de la fête et de la contestation : le baile funk est la bande son de notre été

“S’il y a une révolution, elle est paradigmatique.” De la mécanique de sa rythmique aux fêtes dans les favelas de Rio et São Paulo, Felipe Maia, journaliste, ethnomusicologue et DJ décrypte pour Hiya le brûlant baile funk.

Vous avez besoin de baile funk dans votre vie ! Musique issue des banlieues brésiliennes, dont Rio et São Paulo se disputent le devant de la scène à la manière d’un duel East Coast/West Coast, le baile funk est une énergique infusion du funk de la Motown, des rythmes rebondissants de la Miami Beats et des traditions percussives effrénées du Brésil. Une musique jeune, expérimentale, crue et contestataire… On vous emmène au cœur de la bande son de votre été avec Felipe Maia, journaliste originaire de São Paulo et installé en France depuis 5 ans, ethnomusicologue et DJ résident sur Rinse avec son émission Baïle. Vamos.

D’où vient le baile funk ?

« Baile » en portugais brésilien c’est « soirée », « fête » et funk c’est le funk de James Brown, de la scène Motown, le funk des années 60 et 70. Ce genre de musique est entré au Brésil par les soirées des banlieues de villes comme São Paulo et Rio. Au fur et à mesure, la musique change : vers la fin des années 70 mi-80, elle devient plus électrifiée et va jeter les bases pour ce qui vient après : le Miami Beats.

A la fin des années 80, on observe une réappropriation de ces musiques et on commence à produire nos propres musiques avec les tubes de soirées – comme DJ Marlboro et ses versions basées sur les Miami Beats.

Il y a une rythmique typique très reconnaissable…

Le cœur de rythmique de baile funk est la rencontre du hip hop, le Boom bap, avec des traditions et des cellules rythmiques des musiques brésiliennes. On parle ici de traditions séculaires depuis les musiques africaines. Il y a d’ailleurs une phrase selon laquelle la différence entre les musiques noires américaines et brésiliennes est simplement la direction prise par les bateaux.

Les premières boucles sonores qui vont déclencher le baile funk sont les volt mix, venues d’un morceau de Californie de DJ Battery Brain. Cette boucle va jusqu’à Miami avec le groupe 2 Live Crew. A la fin des années 80 dans les soirées de Rio, ce sont vraiment les tubes du moment et les DJ commencent à séquencer ces boucles pour les mettre dans leurs propres morceaux.

Ces boucles vont ensuite évoluer, avec des instru plus percussives, acoustiques. On aura l’atabaque, qui donne plus de corps. Le tamborzão, avec la grosse caisse, la caisse claire et les congas, arrive dans les années 90 et va devenir le point focal de ce que va être le baile funk pour les années à venir. Il va ensuite évoluer avec par exemple les beat de boca, beat de la bouche, de Mr. Catra.

Pour avoir un beat de baile funk, il faut toujours cette contrametricité, c’est à dire quelque chose entre les temps 0 et les temps 1, et une différence de timbre entre les deux éléments.

Ça ressemble à quoi, une fête de baile ?

A São Paulo, on a les fluxo, une soirée presque organique qui a lieu au cœur des grandes favelas comme Heliópolis, la plus grande favela d’Amérique latine, ou Paraisópolis. La musique est diffusée par des voitures qui portent des gros soundsystems, les paredões.

A Rio, les soirées sont aussi dans les favelas mais dans des lieux délimités : les terrains de foot ou des terrains plus ou moins vides au cœur des favelas. Les DJ sont sur des scènes.

C’est la folie, il y a beaucoup de gens, la plupart sont de très jeunes filles ou hommes venus pour danser. Il y a de l’alcool, de la drogue comme dans toutes les soirées électroniques, ça commence à minuit et ça peut durer jusqu’à 11 heures du matin.

On parle de funk mais le style et la culture me semble plus proche du hip hop. Peut-on faire le parallèle ?

On peut faire ce parallèle avec l’origine des sonorités, les Boom bap qui vont devenir les tamborzão. Et puis il y a l’esthétique des débuts : les gamins en maillots de baskets et casquettes. Ça ressemble à la culture hip hop des années 90.

Ceci dit, le côté le plus rassembleur entre rap et funk est plutôt cet élan, cette force contestataire en soi. Des soirées à l’organisation presque organique, dans une favela, dans un pays raciste où la police est connue pour être violente, c’est très hip hop. S’il y a une révolution, elle est paradigmatique.

Le baile funk est-il contestataire ?

Il y a une certaine séparation entre rap et funk au Brésil dans les années 90. Le rap prend la voie d’une musique contestataire, ancrée à São Paulo avec le groupe le plus connu du Brésil, Racionais MC’s, une sorte d’IAM et Suprême NTM réunis. Rio va prendre la voie du baile funk, plus festif avec des paroles sur les soirées – même si certains morceaux racontent l’histoire des favelas comme « Rap Das Armas », qui raconte comment la police n’arrive pas à entrer dans les favelas et qui s’est fait connaître grâce au film Tropa de Elite.

Depuis les années 2010, São Paulo a repris le baile funk et l’a intégré dans une structure plus professionnelle. Cela a amené une forte diversification des sujets : il y a encore le baile funk qui parle des soirées, de criminalité, de sexe de façon explicite et pornographique mais aussi du baile funk avec des thèmes plus politiques.

Cette musique n’est pas toujours bien vue au Brésil…

Aujourd’hui, c’est le genre le plus populaire après le sertanejo (sorte de country brésilienne, Ndlr). En même temps, c’est un genre qui connaît beaucoup de discriminations.

Les artistes bien vus dans le mainstream font des compromis. Ils savent que pour y arriver ils doivent parler de certains thèmes, ne doivent pas dire de gros mots, adoucir leurs morceaux, même dans la sonorité – il n’y pas ces beats très crus. De l’autre côté, on a le baile funk Proibidão, « interdit ».

L’exemple d’Anitta est assez frappant. Quand elle a commencé, elle était MC Anitta. Au fur et à mesure, elle quitte le « MC ». Avec son équipe, elle avait en tête de devenir une artiste pop qui met le baile funk dans le mainstream.

Tu parles de discrimination. Quelle forme prend-elle ?

Elle peut prendre une forme soft. Par exemple, quand je dis que je fais des recherches sur le baile funk, souvent les personnes rigolent : ce n’est pas pris très au sérieux.

Cela peut aussi être extrême et violent. Il y a deux ans, neuf jeunes ont été tués lors d’un raid de la police pendant une soirée dans une favela à São Paulo. La police n’était pas préparée. J’ai déjà eu l’occasion d’être dans une favela pendant un raid et c’est atroce. Ils jettent des bombes lacrymogènes, les favelas ont des rues très étroites donc personne ne sait où aller. Dans cette soirée-là, la police a serré la foule dans un coin, personne ne savait ce qu’il se passait. Les jeunes se sont fait piétiner.

Depuis le mois dernier, il y a eu 14 ordres de garde à vue contre des MC et DJ de baile funk à Rio. Pour différentes raisons, la plupart d’entre elles c’est parce qu’ils avaient donné des concerts pendant la pandémie, mais d’autres artistes d’autres genres ont fait pareil [sans être réprimandé]. Il y en a eu d’autres à São Paulo. Un autre DJ très connu, DJ Rennan da Penha, a été emprisonné pendant 6 mois pour des liaisons supposées avec le crime local, pas nécessairement prouvées.

Qu’en est-il des médias ?

C’est une grande différence entre le nord et le sud du monde. Dans des pays comme le Royaume-Uni, les États-Unis, la France, ces musiques-là, le rap, le grime, ont eu besoin de légitimation par la radio. Au Brésil, elle n’a pas cette puissance. Le baile funk est une musique qui s’est fait connaître sans la radio, elle a un lien très fort avec Internet.

En 2017, tu expliques que ce sont des titres « bricolés en quelques heures dans des studios de fortune par des ouvriers de la production, puis distribués sur des groupes WhatsApp pour des fans insatiables de nouveautés ». En 2021, ça se fabrique et distribue toujours comme ça ?

Dans le monde du baile funk, il n’y a pas forcément de label. KondZilla est né comme une boite de prod de vidéo clip et est aujourd’hui l’une des chaines les plus puissantes de YouTube. Ils ont réussi à saisir toute l’esthétique du baile funk de São Paulo et l’ont professionnalisé. Ça a payé : ils ont reçu des récompenses, l’argent arrive et les marques s’intéressent à cette compagnie qui parle si bien à la jeunesse de banlieue.

Aujourd’hui, il y a aussi GR6. Alors que Kondzilla a pris la voie « pop », en lien avec les marques et avec des MC populaires comme MC Fioti. GR6 a surtout des MC de baile, de fluxo, avec des paroles agressives, explicites. A São Paulo, on peut aussi citer Gree Cassua.

A Rio, c’est plus pulvérisé. On a beaucoup de boîtes de prod, beaucoup de DJ. Chaque favela, chaque communauté a un coin où les DJs se rencontrent et sortent des morceaux. Il y a aussi des DJs, comme Rennan da Penha, qui ouvrent leurs boîtes de prod.

Il y a des nuances. On a encore des home studio avec des prod super DiY. Il y a aussi ce côté raffiné, sophistiqué des boites de prod comme KondZilla. Et puis il y a les cas entre les deux : des gamins de 17 à 23 ans, très bons producteurs, qui ont eu un tube sur Youtube et se sont fait embaucher.

Cette production assez erratique me semble faire partie de l’esthétique du genre…

Tout ce qui est produit dans un environnement où il n’y a pas de règles sera expérimental. Dans le baile funk, la seule règle est celle du rythme contramétrique et de différence de ton entre les deux éléments. On a beaucoup de sous-genres qui se développent à partir de ça.

En 2017, se développait à Rio la nouvelle vague de baile funk, le funk 150. Normalement, le funk est à 130 BPM. Ce changement de vitesse sera fondamental, un truc très simple qui va donner énormément d’énergie au mouvement. Aujourd’hui on voit des baile funk à 170 BPM. Je pense qu’on va aller jusqu’à 180 puis retomber à 90 !

Il y a un gros croisement entre la scène grime et le baile brésilien. De quelle nature est cette connexion ?

Il y a cette connexion entre les DJ de Londres et du Brésil depuis longtemps, du fait de ce côté clubbing expérimental et « Londres, capitale du monde ». En 2004 M.I.A et Diplo ont fait un baile funk qui a cartonné en Angleterre et quelques DJ brésiliens sont allé jouer en Angleterre.

Depuis 1 an et demi on a vu la naissance d’une scène basée à Rio, São Paulo et Salvador, la ville a la plus grande population noire en dehors d’Afrique. On a une rencontre avec cette esthétique londonienne très ancrée dans les West Indians, la Jamaïque, qu’on va adapter à travers le baile funk.

Qu’en est-il de la France ?

En France aussi, la rencontre est aussi naturelle que le grime et le funk. Quand les producteurs français écoutent le baile funk, ils entendent du rap et veulent poser sur ce beat.

Depuis 3-4 ans, beaucoup de rappeurs ont repris des beats de baile funk. Koba laD, Lartiste… Sadek a même enregistré un album à Rio.

Pour plus de baile, retrouvez Felipe Maia sur Instagram.

Bientôt, notre playlist rap français x baile funk… Restez branchés !

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