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« Le cygne noir », un autre éclairage sur les Black Block

« Le cygne noir », un autre éclairage sur les Black Block

Après deux ans d’anonymat, l’artiste Macadam sort de l’ombre pour revendiquer et nous livrer les dessous de son œuvre hautement symbolique : “Le Cygne Noir”. Un char qui s’est déployé aux milieu des lacrymogènes et des assauts de CRS durant la manifestation du 1er Mai 2019.

Maccadam:

En quelques mots, je suis étudiant, serveur, artiste et militant, bien que je lie les deux derniers statuts le plus souvent possible. Tout d’abord, le cygne noir et les deux autres chars aperçus lors des manifestations des gilets jaunes et du premier mai 2019 ne sont pas ma création pure. C’est une équipe qui est derrière cette création. Le cygne noir est donc l’un des trois oiseaux que nous avions choisi et sa symbolique est multiple. C’est d’abord une référence à “l’incident”. Quelque chose d’imprévu, qui surgit dans les médias et oriente le débat public.

Pour nous, c’était obliger les médias à parler de la poésie et du romantisme qui sous-tend la démarche des Black Block en y apportant une image artistique. Sortir de la réthorique de l’ultra gauche violente et barbare. C’était aussi un clin d’œil à Thinkerview. Un media dont on aime bien le format et qui se la joue un peu révolutionnaire.

Mais le sens premier de cette action c’est l’irruption de l’inattendu. On a trouvé ça dans le dictionnaire des symboles, on a trouvé ça cool, on l’a fait. Ce qui est important pour nous c’est de réhabiliter l’image des Black Bloc véhiculés par les médias nationaux : des casseurs violents et des débiles. Ce n’est pas ce que l’on vie quand on est à l’intérieur du mouvement. Tous ceux que je connais et qui participent aux différents cortèges de tête, sont tous des gens paisibles au quotidien, passionnés par la vie de la cité (au sens Grec du terme). Beaucoup d’entre eux sont bénévoles dans des associations, souvent très cultivés. Beaucoup d’étudiants, d’intellectuels et d’artistes y sont actifs. La violence qui en émane est quasiment toujours symbolique. Banque, assurance, marque de luxe ou multinationale du fast-food, les cibles sont toujours très identifiables. Les rares fois où j’ai vu d’autres cibles être attaquées, c’est toujours le fait de personnes isolées qui n’ont pas forcément conscience de l’action à laquelle ils participent. Très souvent, ces individus sont recadrés par les membres du Bloc eux mêmes. 

Quant aux violences à l’égard de la police, elles sont à l’image de la volonté de protéger les symboles de l’ultra libéralisme. Jeter des cailloux sur des mecs avec 30 kg d’armure dernier cri sur le dos, ce n’est pas vraiment de l’ultra violence. Je classe donc également ces attaques comme des actions symboliques. Pour moi, c’est une sorte de performance artistique où l’on mime à petite échelle la révolution que l’on aimerait voir aboutir à plus grande échelle. J’ai pris personnellement part régulièrement à ces affrontements, mais depuis le 1er mai 2018, je n’ai plus le courage de me bastonner contre ces hommes en armure. Je n’ai jamais vraiment aimé la première ligne.

Tout le monde a peur, et j’ai atteint ma limite personnelle ce jour-là. 

Je n’ai jamais été parmi les “chauds” et je ne cherche plus à être devant. Je participe plus calmement. Je trouve ça important de dire cette peur parce dans les discours nous sommes souvent qualifiés de lâches qui cachent leurs visages. Il faut au contraire beaucoup d’engagement et de courage pour retourner presque chaque semaine dans ce qu’on appelle tendrement le “sbeul”.

Pour ce qui est de mon adhésion au cortège de tête, il a d’abord pris naissance dans les livres et dans l’éducation. J’ai fait un bac éco, et si j’étais au courant qu’il y avait des riches et des pauvres, je ne savais pas avant de l’étudier à quel point les inégalités étaient un système. Ni que ce qui était le productivisme est devenu le capitalisme, une machine bien faite pour écraser les hommes dans ses rouages. Pour que cela fonctionne, il faut que certains en profitent et que d’autres triment. J’ai tagué en 2014 sur la banque de France une des données du rapport Oxfam qui rapportait que les 83 personnes les plus riches de la planète possédaient autant que la moitié des plus pauvres. Aujourd’hui ils sont moins de 20. Le délire continue. 

Et puis il y a eu l’histoire. J’ai beaucoup suivi les conférences d’un historien ; Henri GUILLEMIN. Il m’a fait découvrir plus en profondeur l’histoire des luttes, de la révolution française a la Commune. J’ai compris avec lui que rien n’empêcherait une révolution de surgir. J’ai alors décidé d’aller aux manifs. Presque toujours seul au début. J’ai découvert l’inutilité des manifs République bastille avec les cortèges syndicaux. J’y voyais une évidente soumission au pouvoir et aux règles imposées pour exprimer sa colère.

Puis est arrivé François Hollande et son petit Macron de poche. Là, j’ai ressenti l’humiliation de la trahison. Prétendument de gauche, il a mis en place plus de lois libérales que Sarkozy lui-même. Mais c’est grâce à cela que la rue s’est embrasée. La loi Elkomrie et la loi travail a jetté un nouveau type de militants sur le pavé. Loin des centrales syndicales. La manifestation a pris un nouveau virage, plus romantique, plus puissant, plus violent aussi. Je m’y suis totalement retrouvé. 

J’ai alors rencontré beaucoup de jeunes, qui comme moi, ne se retrouvaient pas dans l’utopie libérale du pouvoir ou dans cette vaste blague que sont les cortèges syndicaux. J’y ai apporté ma modeste pierre. Et j’ai donc, comme tout le monde rencontré la police. Des pauvres mecs eux aussi, mais a la conscience tranquille, acheté à petit prix par le pouvoir. 

Mon travail artistique s’est totalement orienté dans la direction de ce combat.

Voilà quelques années que je pratique un art militant, que ce soit par mes fresques, mes banderoles, ou ma participation aux chars à plume. Je crois en l’action qui fait irruption dans l’actualité pour faire passer nos messages. C’est un peu pour les mêmes raisons que j’ai rejoint BlackLines qui pour moi est un rassemblement d’artistes militants qui peignent l’actualité et la lutte sur les murs de la ville. J’y ai trouvé des compagnons d’art, au même titre que j’ai trouvé dans le cortège de tête des compagnons de lutte. On est un peu le cortège de tête de l’art de rue. Ouvert à tous ceux qui prônent l’action pour faire aboutir la révolution.

Pour les chars il y a bien sûr eu l’inspiration des phénix de la loi travail. Char très coloré qui était incendié à chaque manifestation. Pour le reste, je ne sais pas trop quels artistes m’ont inspiré. Sans parler d’inspiration, je vais te parler d’artistes que j’admire mais dont je ne partage pas forcément la pratique. J’aime beaucoup les Yes Men dont l’humour sert la lutte avec une finesse qui ne saute pas aux yeux tout de suite. Piotr Pavlenski aussi est pour moi un artiste tout en puissance, prêt à mettre son corps et sa santé au service de la lutte et je respecte ça. Son texte accompagnant sa performance lors de l’incendie de la banque de France est magnifique et froid de vérité. Pour le reste, ce sont surtout la littérature, des études, des conférences et des documentaire qui m’inspirent.

Si j’ai un dernier mot, ce serait pour rendre un hommage à ceux qui subissent la répression. A ceux qui se rient du pouvoir. A ceux que la prison n’empêche pas de lutter. A tout ces anonymes qui m’ont donné l’occasion d’y croire. Ne serait-ce que quelques instants. A tout ces gens, je tiens à leur dire merci. Pour conclure je terminerai par ces mots que j’emprunte à quelqu’un que j’aime beaucoup : Le noir est couleur chaude. 

Tendrement, Macadam.

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