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Des militaires à la conquête des cœurs et des esprits

Des militaires à la conquête des cœurs et des esprits

Les interventions militaires de ces dernières semaines dans l’espace public ont été lues, à raison, en clefs politiques. Mais ce faisant, on a un peu oublié qu’il s’agit précisément de militaires, dont le langage suit surtout une logique contre-insurrectionnelle (qui diffère de la politique des partis). Or, sous ce prisme, le message est assez différent : ils n’annoncent pas un danger de guerre, ils sont en guerre, bien que leur objectif soit politique, et même électoral.

Une offensive à l’arme psychologique

Les différentes tribunes de militaires publiées ces dernières semaines par l’hebdo Valeurs Actuelles occupent une grande place de l’espace médiatique. Du côté des partis politiques, chacun a pris position. Sans surprise, à l’extrême-droite (qui inclut une bonne part de la droite) on loue le “courage” des interventions militaires et on adhère aux contenus des textes. Côté gouvernement, après avoir tâché d’en minimiser l’impact, on s’emploie à attaquer la forme –anonyme- la seconde intervention des militaires dans le débat public sans remettre en cause le fond. Ce qui donne lieu à une curieuse communication de Gerald Darmanin, se prenant lui-même en exemple de courage politique[1]. On imagine ces militaires, qui se présentent comme la “génération du feu”, très impressionnés par l’héroïsme du carriériste des cabinets ministériels. Enfin, à gauche, particulièrement chez la France Insoumise, on dénonce des “factieux” ou des “séditieux” et, globalement, on s’alarme d’une tentative de déstabilisation, voire de putsch. On y insiste aussi sur le caractère supposément très minoritaire de l’attitude de ces militaires qu’il faudrait épurer d’une armée pour l’ensemble saine.

Du côté universitaire, on souhaite plutôt contester le diagnostic des militaires sur une guerre civile qui viendrait[2]. Là, il y a une vraie erreur sur le statut à accorder aux textes militaires. Discuter avec eux du paysage politique et des éventuels dangers qui menaceraient le pays n’a aucun sens car eux ne conçoivent pas ces textes comme partie d’un débat mais comme des armes, plus précisément des armes psychologiques (dont j’invite le lectorat à lire le “manuel” d’usage[3]). Autrement dit, il ne sert à rien de discuter de la réalité du diagnostic –guerre ou phantasme- établi par ces militaires car la publication de ces textes implique qu’eux-mêmes se considèrent déjà en guerre. Ces textes sont performatifs, leurs propres existences relèvent de l’action psychologique. Ce sont des salves dans une guerre déjà en cours.

Une guerre contre-insurrectionnelle

 Le type de guerre dans laquelle ces militaires évoluent (indépendamment de sa réalité) s’appellent contre-insurrectionnelle. Bien qu’ils parlent plus volontiers de “guerre civile”, ce qui supposerait des forces à peu près équivalentes qui s’affrontent, le modèle du genre étant la “guerre de sécession” aux États-Unis (où elle est plus justement appelée The Civil War), ils s’inscrivent totalement dans la contre-insurrection (qui elle est conçue pour écraser un ennemi d’une puissance militaire infiniment moindre).

L’armée française a une longue expérience dans ce type de conflit, qui puise dans l’histoire coloniale et ses opérations dites de “pacification”. Surtout, entre les guerres d’indépendance d’Indochine et d’Algérie, l’armée fixe les grands principes de cette forme de guerre dans ce qui est appelé la Doctrine de Guerre Révolutionnaire (DGR). Celle-ci postule que la guerre se gagne moins en tenant militairement un territoire qu’en contrôlant sa population. Aussi, celle-ci est à la fois l’objectif (il faut la conquérir) et l’arme principale (il faut qu’au moins une partie d’entre elle participe activement à cette conquête). Dès lors que la population est l’enjeu central de la guerre, toutes les techniques pour connaître et contrôler ses mouvements (le mouchardage et le flicage, entre autres) et ses pensées (censure et propagande, entre autres techniques que les militaires regroupent sous l’expression “arme psychologique”) sont à déployer. Par exemples, la première tribune –dite “des généraux”- relève de la “propagande blanche” (“quand la source est connue et officiellement revendiquée” indique le manuel de guerre psychologique) tandis que celle des militaires d’active relève de la “propagande grise” (“si dans un souci tactique, le doute est entretenu sur sa source”) ou noire (“si elle prétend émaner d’une autre source que la véritable”).

Mais comment se fait-il que des militaires français soient aussi imprégnés des principes de la pensée contre-insurrectionnelle alors que la DGR avait été bannie de l’armée à la fin de la guerre d’Algérie ? En effet, particulièrement après la tentative du putsch du 21 avril 1961, la DGR avait été tenue responsable de la politisation des militaires et elle est devenue taboue au sein de l’armée. Mais, d’une part, elle a été exportée notamment aux États-Unis (pour sa guerre au Vietnam) et en Amérique latine (le plus connu des officiers français à avoir œuvré à cette exportation est Paul Aussaresses mais il est loin d’être le seul). D’autre part, elle est restée un outil essentiel dans le “pré carré” africain de la France, tous les chefs d’États africains affidés à l’Élysée ont reçus des officiers spécialistes en contre-insurrection pour former leurs “gardes présidentiels”. La Françafrique est fille de la DGR.

Ainsi, la DGR n’a jamais tout à fait disparu de l’armée. Surtout, depuis le début des années 2000, elle a fait un spectaculaire retour dans la pensée militaire française, cette fois de manière tout à fait officielle. D’abord par le biais des Étatsuniens, dont la doctrine des troupes d’occupation en Irak et Afghanistan s’inspire explicitement de la DGR. Puis, à partir de 2008, les “livres blancs” de la défense établissent un “continuum” entre sécurité extérieur et intérieur. Autrement dit, la doctrine officielle brouille totalement les frontières. Si bien que si des militaires se sentent aujourd’hui habiliter à intervenir dans la politique intérieure, c’est en grande partie parce qu’ils y ont été incités par la propre doctrine officielle.

Le rôle clef de Valeurs Actuelles

On l’aura compris, dans le type de guerre en question, les médias jouent un rôle central. Ainsi, loin de se contenter de relayer des “opinions” de militaires, l’hebdo Valeurs Actuelles a organisé la mise en scène et a constitué une base de données qui est un objectif militaire. Au niveau symbolique, l’hebdo a choisi le 21 avril qui résonne à la fois avec le putsch des généraux de 1961 et l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour aux présidentielles de 2002. En termes plus pratiques, VA appelle directement à signer la tribune dite des “militaires d’active” du 11 mai. Ces signatures ne sont pas seulement un moyen de peser sur le débat, il s’agit d’une méthode contre-insurrectionnelle qui a besoin qu’une partie de la population soit active. Autrement dit, la base de données servira à mieux cibler le public dans les suites de la campagne actuelle.

VA est une arme idéale pour les militaires car l’hebdo a été légitimé comme journal mainstream par l’interview en exclusivité donnée par Macron. Le président a ainsi ipso facto rendu présentable le journal et en a donc très considérablement amplifié la puissance de feu. Par ailleurs, le journal n’a pas à craindre les aléas financiers liés à ses ventes ou des procédures judicaires qui pourraient couler un autre journal déguisant des appels à l’insurrection (c’est illégal). Il est adossé à la fortune du milliardaire franco-libanais Iskandar Safa. Quand on connaît les juteux contrats de sa compagnie avec l’Arabie Saoudite (auquel il fournit des vaisseaux de guerre, sans compter les yachts de milliardaires dont les nababs de la région sont friands), on peut se demander à quoi joue sa “danseuse”. VA se présente comme le journal les plus férocement antimusulman, mais sa construction capitalistique le lie avec ce “daesh qui a réussi” qu’est l’Arabie Saoudite. Quant aux militaires qui publient dans l’hebdo, soit ils sont aveugles, soit ils n’ont que faire des véritables puissances islamistes pour préférer s’en prendre aux musulmans vivant en France.

Les élections, évidemment

Reste à comprendre l’objectif général à la fois de VA et des militaires. Là, sans surprise, il s’agit rien d’autre que de faire élire Marine Le Pen l’année prochaine. Ici la stratégie est très simple et n’a besoin d’aucune coordination entre les différents secteurs d’extrême-droite. Il suffit aux plus actifs (parmi les médias, policiers, militaires) de mener une course à la surenchère, afin de saturer l’espace médiatique des thèmes chers à l’extrême-droite et, surtout, de faire apparaître leur candidate comme seule capable de tenir toutes ces troupes déchainées. En effet, à ce rythme, bientôt Le Pen apparaitra comme modérée en comparaison à toutes les brutalités verbales des médias. Et si les activistes policiers et militaires continuent de s’imposer à l’intérieur de leurs institutions plutôt passives, alors Le Pen semblera un rempart contre la possibilité d’un coup d’État (quelque soit par ailleurs la capacité réelle à mener un tel coup de main).

Auteur : Jérémy Rubenstein

Jérémy Rubenstein est l’auteur d’un ouvrage (à paraître chez La Découverte) sur la Doctrine de Guerre Révolutionnaire, la contre-insurrection à la française née durant les guerres d’indépendance d’Indochine et d’Algérie, et ses multiples vies jusqu’à aujourd’hui.

Crédit photo : Général Ausseresses – le Monde

Nota Bene et Mea Culpa (22 mai)

Un ami a justement remarqué que mon utilisation de l’expression “guerre civile” prête à confusion, en l’opposant à “guerre contre-insurrectionnelle” et en la considérant uniquement comme un affrontement entre forces équivalentes. Il s’agit d’un raccourci qui induit en erreur. Il n’y a pas de définition canonique de la “guerre civile” (émise par l’ONU ou l’armée française par exemples) et l’expression est souvent utilisée pour désigner des affrontements armés entre forces très déséquilibrées (étatiques ou non). J’aurais dû dire que les militaires conçoivent précisément un affrontement  très déséquilibré, dans leur jargon “guerre asymétrique”, dont l’une des modalités –celle choisie par eux- est contre-insurrectionnelle.  Cette erreur mienne sera l’occasion d’un prochain article sur la notion de guerre civile.


[1] https://www.bfmtv.com/politique/gouvernement/nouvelle-tribune-de-militaires-darmanin-denonce-le-manque-de-courage-des-signataires_AV-202105100147.html

[2] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/comment-le-spectre-de-la-guerre-civile-prepare-un-glissement-autoritaire-20210506_6UAZQBP2ABHDTJVCQGZ2LJFTQE/

[3] Un document de l’armée de 1957 codifie l’usage de l’arme psychologique « Instruction provisoire sur l’emploi de l’arme psychologique. TTA 117 », téléchargeable ici https://www.ege.fr/sites/ege.fr/files/fichiers/tta117.pdf

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