pixel
Now Reading
Rendre le réel insupportable, la guerre d’Itvan Kebadian

Rendre le réel insupportable, la guerre d’Itvan Kebadian

Il semblerait qu’une poignée de militaires défraîchis, en réaction à un sulfureux « laxisme général », voient se dessiner à l’horizon français le spectre redoutable de la Guerre Civile. Le plus surprenant (au-delà de leurs prophéties post-OAS totalement navrantes), c’est qu’ils n’ont pas tort sur un point : La guerre civile, nous sommes en plein dedans, et ce depuis un bon bout de temps. Tout le monde le sait, en tout cas les artistes comme Itvan Kebadian le savent, le peignent et le dé-peignent, de films en installations, de graph en poèmes. Le tout est de savoir les entendre.

C’est ce qui sous-tend le travail de Kebadian depuis ses premiers travaux « de rue » avec TWE : La guerre est là, violente, quotidienne, totale, et il convient d’en prendre acte. L’ennemi n’est pas tant l’état, le pouvoir, où une classe dominante, les plus souvent introuvables : Non. L’ennemi immédiat, implacable, c’est le monde tel qu’il est ici et maintenant, et qui ne tient plus que par la prolifération d’images qu’il produit inlassablement de telle sorte qu’elles s’annulent l’une l’autre. Ce fut longtemps le travail des seuls sociologues, mais dans le contexte inédit de cette guerre culturelle ouverte, c’est celui qu’Itvan entreprend : Rendre le réel insupportable.

La guerre d’Itvan Kebadian, comme celle de bien des street artists de sa génération, a d’abord été un combat de rue, une guerre de position. Investir un mur, baliser un territoire, l’annoter, le contresigner, se jouer des codes du Graph, élaborer avec les siens des stratégies d’apparition, de disparition ; toutes choses qu’il a apprises au jour le jour, mais sans jamais renoncer à peaufiner son art dans l’urgence. Et c’est en position de force donc, une fois repérées par le buzz la pertinence et l’efficacité plastique des opération commando, qu’Itvan a décidé d’ouvrir les négociations avec le monde de l’art et de s’en prendre désormais AUSSI aux murs immaculés des galeries.

Car le piège critique se referme vite sur les jeunes artistes venus des dites « cultures urbaines », ne renvoyant plus leurs travaux qu’à leur fraîcheur pop, leur appartenance minoritaire, ou leur habileté, neutralisant ainsi leur virulence critique en les cantonant à une vague culture djeuns qu’on rémunère de quelques subventions sympas. Kebadian en a vite pris conscience, se concentrant autant sur la qualité proprement plastique de ses œuvres, que sur la problématique politique de leur visibilité dans l’espace public. C’est ce qui marque cette nouvelle exposition à la galerie Dominique Fiat, judicieusement précédée d’une intervention dans l’espace urbain (en réaction à l’interdiction des manifestations pro-palestiniennes du printemps) : Elle prouve qu’un artiste d’aujourd’hui peut et doit être dans plusieurs endroits à la fois : Les rue de la ville, le white cube, le réseau, les écrans, les revues, la militance, tout en se gardant de l’inconséquence (le mal du nouveau siècle en général, et de ce monde d’après dont on nous rebat les oreilles jusqu’à l’écœurement, en particulier)

Un accrochage conséquent donc, et c’est chose rare dans l’affolement déconfiné de la scène parisienne : Sur un mur vierge, une succession de petits formats acérés, de dessins à l’encre de chine ivres de précision et d’énergie, storyboard tranchant des guerres en cours, ou d’un film perdu d’Eisenstein canal historique. Se démarquant d’un trait noir de tout carcan BD, Itvan met en crise son art du dessin, lorgnant même du côté des dessins préparatoires à La Liberté guidant le Peuple ou d’un néoclassicisme virtuose, tout en restituant l’actualité brûlante des luttes qui viennent, et la spécificité d’une épopée ultra-contemporaine. Masqué de capuches anonymes, frémissant et déterminé, le peuple esquissé sur ces petits formats saturés de colère se met en mouvement, se soulève, au sens d’un Georges Didi-Hubermann. La vitre du spectacle se brise au lancer suspendu de pierres charbonneuses, révélant la beauté qui sourd sous l’info en continu. Le mur fourmille d’encres, chaque dessin fourmille de gestes à venir, latents certes mais qui réactivent dés que l’on s’en approche, une vague de souvenirs et de dates : 89, 30, 48, 71, 68, 95, etc., sans que jamais la référence n’étouffe le fait brut de l’émeute, ni l’impact poétique du témoignage.

Un peu plus loin, une fois passés la rafale nerveuse des dessins, Itvan Kebadian amplifie le geste, annonce la couleur. Le trait se fait moins aigu, les œuvres s’agrandissent, et l’esquisse à peine tracée n’est plus là que pour hanter comme un fantôme houleux les larges à-plats colorés au pastel d’une composition abstraite, constructiviste et joyeuse. Du coup, la rébellion acérée des petites encres de chine explose ses bords en vastes zones de rouge ou de bleu, et gagne ainsi tout l’espace de l’œuvre, encadrée de noir : le noir du drapeau noir et du deuil des bavures impardonnées. Octobre passe. Faire-part. On pense maintenant plus à Tatlin ou à Rodchenko qu’à Ingres, même si la vigueur du dessin reste le détonateur de la révolte. Brandir, balancer, se manifester, voilà les maîtres-mots. La beauté des quartiers mise à l’ordre du jour, sans condescendance ni compromis.

Et ce qui passionne dans son cheminement singulier, c’est que Kebadian arrive à articuler un art percussif d’intervention dans l’espace urbain, et la recherche patiente, plus personnelle, exposée ici, sans que jamais l’une ne vienne illustrer l’autre. Ses pratiques s’hybrident, se nourrissent, compliquant la tâche d’une critique enfin dépassée par les les événements. Ni produit dérivé du Street Art US, ni tâcheron d’un néo-classicisme figuratif et réac, Kebadian répond au monde qui (nous) entoure en s’emparant des formes de la performance, de l’installation, du film, sans jamais choisir, mais en affutant avec constance l’arme fatale du dessin. Blitzkrieg. Il place la barre, un peu plus haut encore. Et ceux qui comme moi, suivent son travail depuis toujours, en seront encore une fois étonnés. Après tout, c’est le seul devoir de l’artiste : tenir, durer, étonner la catastrophe.

Auteur : Vincent Dieutre

Scroll To Top