pixel
Now Reading
Le Jazz Rock malgré son nom, est une danse qui est née sur le sol français

Le Jazz Rock malgré son nom, est une danse qui est née sur le sol français

Christian Andongui aka Truand, pionnier du Jazz Rock, partage avec nous son parcours.

Né au Congo, Truand a toujours dansé. Il n’a pas le sentiment d’avoir appris, c’était quelque chose de culturel et de naturel pour lui.

« Les danses populaires au Congo, tout le monde les pratiquait. On dansait déjà le soukouss, on bougeait le bassin tout ça. Pour nous, c’était normal. Mon père il travaillait tout le temps… Et quand il rentrait et qu’il voulait jouer avec nous, c’était : danser. Donc on dansait le soukouss, les danses traditionnelles des Mbochis (ethnie du haut du Congo) où on bouge beaucoup le haut du corps, alors que les danses populaires c’est plutôt le bassin et les pieds. »

Arrivé en France en 1979, à Aulnay-sous-Bois, Truand avait toujours envie de danser mais la musique en France à cette époque ne lui correspondait pas du tout.

« On avait l’habitude de danser sur des musiques rapides au Congo, la seule musique qui donnait la dynamique c’était le Rock, c’était bien rythmé. »

Le rockabilly, puis la danse funk furent donc les premières danses que Truand a commencé à pratiquer dans les caves d’Aulnay-sous-Bois en bas de chez lui.

« Ce qui était bien à Aulnay c’est qu’en bas des bâtiments il y avait des caves. Il y en a qui faisaient des garages avec, d’autres qui s’en servaient pour faire des soirées, donc ça a commencé par là. Même mes premières boîtes de jour ou de nuit c’était à Aulnay. Et là on partageait, on a commencé à danser funk, surtout reggae vu que c’était facile à danser. On a appris aux Antillais à danser le soukouss, et eux nous ont appris le Zouk. »

Au début des années 80, le hip-hop commençait à faire son apparition. Ce fut pendant cette période que Truand et ses amis ont commencé à partir danser sur Paris. Paris fut le lieu où tous les danseurs des banlieues d’Île-de-France se rencontraient lors d’après-midis dansantes, notamment au Bataclan.

« Plus que le lieu, c’était le concept de Chabin (DJ Chabin) qui nous intéressait. À chaque fois qu’il faisait une soirée il mentionnait le terme Bataclan. Moi je n’ai pas été de la première génération où il se produisait à la Grange aux belles. C’était les anciens qui y allaient, mais ça s’appelait déjà Bataclan. Et après quand il a bougé à Oberkampf, Mairie de Montreuil etc, c’était toujours Bataclan, et ça a duré pendant 2 ou 3 ans. Mairie de Montreuil : c’est là où il est resté le plus longtemps, et c’est là aussi qu’on a fait la transition avec le hip-hop. On a commencé à entrer dans le hip-hop petit à petit. C’est là qu’on a commencé à progresser car les danseurs étaient un peu plus pointus. Il y avait un peu de tout: des gens qui faisaient de l’afro jazz, du jazz, du jazz rock, du reggae, du zouk. Donc chacun prenait les pas des autres. Il y avait des petits pas qui étaient à la mode, il fallait que tu saches faire « le petit pas ». »

Truand nous dit qu’il y avait aussi un dress code pour les danseurs de jazz rock :

« Avant c’était le jean 501 de Levis ! Tu mettais une grosse ceinture de cow boy ou double ceinture. Et les shoes pour nous, chez les congolais, on s’habillait beaucoup donc on mettait souvent la paire de base de Weston ou la paire de Golf ! Elles étaient bien pour danser. Parfois, j’ai pu mettre aussi des bottes allemandes et en haut tu faisais un truc fashion pour que ça donne quoi. Mais en Jazz Rock c’était plus style bariolé hin! Il n’y avait pas le style bien habillé. Nous on était bien habillé dans le milieu congolais, mais par contre dans le jazz rock c’était bariolié.. Il fallait avoir un style ! Même si c’était déchiré voilà… tu trouvais ton truc. Mais il fallait au moins avoir un jean 501, et la manière dont tu le portais ça montrait déjà si t’étais un jazz rockeur ou pas. »

Truand nous explique également que c’était uniquement les gens qui connaissaient le milieu de la danse qui dansait le jazz rock. Les habitants d’Aulnay-sous-Bois connaissaient cette danse via une petite boîte, mis en place par des amis de Truand, qui s’appelait le Gladys Night. Ce fut le lieu où les gens se retrouvaient pour danser le jazz rock.

« On avait aussi beaucoup de pote congolais et camerounais qui étaient des enfants d’ambassadeur, donc ils faisaient des allers-retours aux Etats-Unis. Ils commençaient à ramener des petits pas, des petites ambiances et c’est eux aussi qui nous ont fait basculer dans le hip-hop petit à petit. C’était vers 81 82 83, car quand le Jazz Rock poussait encore, le hip-hop était déjà là. »

L’apprentissage de cette danse, Truand la doit à ses aînés et notamment aux danseurs Bertin et Emery.

« Ils ont été mon déclic. Je dansais un Jazz Rock très barbare*, et eux ils avaient capté que les danseurs du bataclan faisaient du moderne jazz, du jazz, du classique, ils tournaient. Ils allaient à Paris Centre et ils nous disaient « venez, c’est là-bas que les autres s’entraînent, là-bas où ils prennent les cours de jazz et tout ». Mais moi la chance que j’avais à Aulnay, c’est que dans la ville à côté, le Blanc Mesnil, il y avait un congolais qui faisait du jazz, du moderne jazz pur américain de l’époque. Il s’appelait Rock. Emery et Bertin ont commencé à prendre ses cours, et moi j’ai eu la chance de pouvoir m’entrainer dans les caves avec ces trois-là. Rock nous a montré le jazz, puis on a fait la fusion car on a vu que pour accéder au Jazz Rock il fallait ajouter du Jazz. C’est là qu’on a décidé vraiment d’ouvrir une salle et d’être plus pointu au niveau du Jazz Rock quoi. »

*Barbare : ce sont les petits pas / un style concentré sur les jeux de jambes.

D’après Truand, il n’y avait pas beaucoup de personnes qui dansaient le jazz, qui pouvait se permettre de faire un grand écart ou un saut.

Ca sera en 1985 que Truand et ses amis (Bertin, Emery et Olivier) formeront leur groupe de jazz rock, qu’ils nommeront Passe-Passe en 1986.

« Et tout de suite quand on a monté le groupe, on voulait des filles avec nous, on n’avait pas encore nommé le groupe. On a décidé que pour former les filles, il fallait créer des cours de danse. Donc on a ouvert les premières grandes salles à Aulnay, derrière le marché et une autre aux « Etangs ». C’est là où tout le monde a commencé à danser.  C’est dans ces salles que le groupe Passe-Passe est né quoi. On a donné le nom en 1986 parce qu’on commençait à faire les shows. Les shows n’étaient basés que sur le Jazz Rock, malgré que l’on soit tous des danseurs de hip-hop en même temps. Bertin c’était un super smurfeur, Emery il savait bien breaker. Dans Passe-Passe, il y avait donc des danseurs de jazz rock, un peu de jazz, de hip-hop et de break, ensuite Passe-Passe est devenu vraiment spécialiste en Jazz Rock. »

La transmission de la danse jazz rock a été très compliquée selon Truand. Cette danse a même été menacée d’extinction.

« Tout le monde dansait le petit pas jazz rock mais quand le Moderne Jazz est arrivé avec les films comme F.A.M.E , tout le monde s’est mis à faire du Jazz au Bataclan. Certains sont partis prendre des cours. Et comme le Jazz était plus exposé, plus ouvert, c’était plus à la mode avec les tournées, les grands écarts etc… Donc il y a beaucoup de Jazz Rockeurs qui sont partis vers le Moderne Jazz inconsciemment, car ça faisait plus classe, plus danse. Et c’est là qu’on a commencé à perdre le petit pas, et ensuite le hip-hop est arrivé et le Jazz Rock s’est arrêté. Mais nous on était à Aulnay, et à Aulnay on avait déjà deux salles de danses et on formait beaucoup de personnes au Jazz Rock, au hip-hop et au moderne jazz aussi. […] Et c’est comme ça qu’on a su garder le Jazz Rock, parce qu’on avait notre refuge et que c’était quelque chose à nous quoi. »

Truand ajoute également que la plupart des danseurs de jazz rock ont arrêté de danser dans les années 90.

« Les seuls qui restaient c’était Richard M’Passi, Alex Benth, Sylvain et Passe-Passe et on faisait pleins de shows avec les GBF, les Macadam, les groupes de Thony Maskot. Mais sinon il y avait plus de Jazz Rockeurs. Si tu enlèves mon groupe à moi, il n’y avait pas plus de 10 jazz rockeurs. Après nous, on a retrouvé Robert et Murielle, qui était vraiment une doyenne, une génération encore au-dessus de nous. »

Ça sera ensuite avec le groupe 1 Point C Tout, créé par Thony Maskot, que Truand et Bertin continueront d’évoluer, et donneront ainsi la touche de jazz rock au groupe.

« C’est comme ça que les gens ont recommencés à voir du Jazz Rock à Paris. Et même dans toute la France, quand on partait faire des shows avec 1 Point C Tout. Mais j’avoue que pour nous, c’était dur des fois… »

Bien que cela ait été difficile pour Truand de continuer à faire briller le jazz rock parmi les groupes de danse hip-hop dans les années 90, aujourd’hui il reste beaucoup de danseurs internationaux qui ont appris le jazz rock chez les Passe-Passe. Certains l’enseignent même à l’étranger, et notamment dans certains pays asiatiques. Malheureusement, la scène jazz rock n’est pas développée et pas du tout médiatisé.

Malgré que le jazz rock ne soit  plus mis en avant par les médias, pour Truand, la relève est tout de même assurée par toutes les personnes qui ont pu passer par la Formation de danse professionnelle créée par Thony Maskot (Cf. l’article « Thony Maskot »).

Scroll To Top