pixel
Now Reading
La fragilité de l’honnêteté

La fragilité de l’honnêteté

Il y a quelques semaines, les policiers manifestaient bruyamment, embarquant avec eux la presque totalité du spectre politique, dont une bonne partie de “la gauche” qui y aura perdu sa dernière once de dignité. L’une des conséquences de cette surexposition du mécontentement policier a été de faire passer à la trappe un scandale majeure : le bidonnage de l’enquête judiciaire sur l’attaque de Viry-Châtillon qui a envoyé en prison des jeunes personnes pendant de longues années. Les preuves de cette manipulation sont accablantes et spectaculaires. En particulier, les vidéos des interrogatoires montrent les policiers manipuler les jeunes détenus et expose la violence psychique à laquelle ces derniers ont été soumis.

Il faut voir et revoir cette vidéo révélée par la journaliste Pascale Pascariello pour Médiapart. L’une des scènes les plus significatives de ce huit-clos en commissariat est certainement le moment où l’un des jeunes hommes, Foued (nom donné par Médiapart), doute. Pourquoi doute t-il ? Il y a bien sûr le rôle d’une rare bassesse de l’avocat qui place dans la tête du prévenu la possibilité d’un black-out “qui arrive quand on a fait une grosse connerie”, “j’ai déjà eu un client qui a poignardé quelqu’un et qui n’a pas pu l’expliquer. Il ne se rappelait de rien. Le black-out complet”. Il ouvre ainsi une brèche chez la personne qu’il est censé défendre, brèche à l’intérieur de laquelle tout devient possible. Brèche dans laquelle les policiers n’ont plus qu’à placer leur récit mensonger.

Mais, à mon sens, il y a une autre explication dans le doute qui s’insère dans la tête de ce jeune homme : l’honnêteté intellectuelle. Celle-ci, en effet, se caractérise précisément par le doute et la capacité à se remettre en question. Contrairement à l’image d’Épinal qui veut que la vérité soit portée par des personnes aux fermes certitudes qui s’affrontent aux mensonges du monde, très souvent les vérités sont assez ambiguës. Elles portent plusieurs sens parfois difficiles à discerner, et les personnes attachées à elles doutent. Elles entendent ce que les autres peuvent voir ou interpréter d’un fait. Car l’honnêteté amène à une certaine confiance dans les autres pour saisir ces vérités (dans un mécanisme très commun –qui confine à la naïveté-, la personne honnête présuppose que l’autre l’est aussi).

L’honnêteté intellectuelle a besoin de temps, d’écouter les autres, se remettre en question, puis tirer ses conclusions –ce que les juges appellent l’intime conviction. Le prévenu dans le commissariat n’a pas ce temps, et les autres sont des menteurs patentés. Pour ces derniers, l’honnêteté intellectuelle n’a aucun sens, elle est une simple faiblesse à exploiter dans la construction d’une toute autre vérité: une vérité administrative.

L’administration demande des coupables, il faut un récit qui les lui offre. Que la réalité des faits s’accorde avec cette vérité administrative n’est que très secondaire par rapport à l’impératif de la mission. Il y a eu crime, il faut des coupables. Peu importe les faits. Et peu importe ce que pensent les policiers. En l’occurrence, ils sont convaincus de son innocence mais l’administration veut des coupables et leur rôle est de les lui fournir. Ici, seules des personnes au caractère moral bien trempé –elles existent- s’affrontent à cette logique implacable. Ces policiers n’en font pas partie. Ils sont l’ordinaire des commissariats. La banalité administrative.

Est-ce que ces policiers seront sanctionnés pour avoir totalement falsifier une enquête ? Peut-être, peut-être pas. S’ils l’étaient, ils le seraient pour avoir jouer leur rôle dans une chaîne de production de la vérité aussi ferme que fausse : celle de la police-justice-média. Des médias s’indignent, des politiciens demandent des coupables, les policiers les leur fournissent, la justice avalise.

Après, les personnes injustement condamnées, avec leurs familles, puis des avocats (honnêtes cette fois) doivent faire un long travail pour défaire la vérité administrative. La justice d’appel, lente et procédurière, a cassé les décisions du premier procès et rétabli un peu de vérité. Elle a reconnu le patient travail, dans des conditions adverses, des emprisonnés et de leurs familles.

Dans ce cas, la justice d’appel a fait son devoir. Mais combien d’enquêtes sont faussées dès le début par des policiers en France ? Une minorité ? La plupart ? Nul ne le sait. Mais les syndicats de police, en défendant fermement l’enquête des policiers faussaires, semblent vouloir dire qu’il s’agit là d’une norme. Une norme qu’ils ne veulent pas voir remise en cause. Ils défendent leur travail, leur rôle dans la construction de la vérité administrative. Si celle-ci est totalement déconnectée des faits, ce n’est pas leur problème. Avant tout compte leur rôle, leur prééminence dans le récit fictif qui fabrique des coupables.

La parole policière est judiciairement bien plus valorisée que celle des autres personnes. Et s’il s’agit d’un procès-verbal, alors elle est pratiquement sanctuarisée. La vérité policière devient ainsi, presque mécaniquement, une vérité judiciaire. Ces vérités sont fermes, laissant peu la place au doute. Elles sont intellectuellement malhonnêtes. Il suffit que ses agents soient aussi malhonnêtes, et alors ce sont des vérités de faussaire.

La parole policière sera t-elle plus systématiquement remise en doute après cette affaire ? Dans le paysage politique et médiatique actuel, la question semble presque incongrue. Bien sûr que non. Tout au plus, peut-être, quelques policiers seront sanctionnés, puisqu’ils ont été pris la main dans le sac. Ils feront office de pommes pourries pour sauver leurs collègues et, surtout, ne pas remettre en cause leurs paroles. Quelques faussaires d’une administrations de faussaires seront ainsi sanctionnés… ou pas.

On oublie souvent que le commandant Esterhazy, le véritable traitre de l’affaire Dreyfus, ne fut jamais sanctionné. Il s’échappa et, depuis Londres, continua son œuvre de faussaire, en devenant le correspondant en Angleterre du journal antisémite La libre parole (fondée par Édouard Drumont). Pour les antidreyfusards d’hier et ceux d’aujourd’hui, qui militent bruyamment contre la révision du procès de l’affaire Viry-Châtillon, la vérité n’a strictement aucune valeur. Seule compte l’administration, ce qu’ils appellent l’honneur de l’armée, hier, ou de la police, aujourd’hui.

View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Scroll To Top