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La fiction électorale et le silence des urnes

La fiction électorale et le silence des urnes

Lorsque les deux tiers de la population refusent de voter, le jeu des commentateurs consiste à interpréter cette désertion. Et, comme chacun sait, les commentateurs ont de l’imagination pour faire dire tout et son contraire à n’importe quel fait. Ils s’abstiendront cependant de dire qu’ils font partie de ce qui est rejeté. Ce rejet sera donc, au choix, celui des institutions en bloc, des politiciens, des promesses non tenues, voire de “la Démocratie” (avec une majuscule qui indique un totem, quelque chose de figée et non pas des organisations politiques en constante redéfinition comme le sont les démocraties –avec une minuscule-). Sans oublier que les électeurs sont mal élevés et préfèrent la plage au “devoir citoyen”. En clair, les commentateurs inventeront n’importe quoi qui ne les éloigne pas trop de leurs schémas périmés. Et, en renfort de leurs interprétations fictives, ils convoqueront des sondages tout aussi fictifs. Fiction pour fiction, je propose d’aller chercher dans la littérature quelques explications à ces élections.

La situation électorale actuelle fait irrésistiblement penser au roman de José Saramago La lucidité (Le Seuil, 2006). L’auteur portugais y imagine des élections où la presque totalité de l’électorat d’une ville s’abstient, puis vote blanc, ce qui est lu par les gouvernants comme une offense. Ces derniers, vexés et inquiets, finissent par répondre à cette population rétive en décrétant l’état de siège, puis leur envoyant l’armée pour rétablir “la Démocratie”.  Merveilleux absurde réalisme de Saramago qui résonne, presque mot pour mot, avec les déclarations de ces derniers jours sur l’électorat qui fragiliserait “la Démocratie”.

Ainsi, les mêmes qui ont consciencieusement extrait toute substance démocratique au régime s’en prennent violemment, sur le ton de l’admonestation ou de l’insulte, à la population pour ne plus vouloir jouer. Car il s’agit bien d’un jeu pour eux. Ces Chirac ou Macron n’ont jamais dit : “et bien, j’ai été élu contre la tentation fasciste d’une partie de la population, si bien que mon programme ne représente qu’une petite partie de notre pays. Aussi, je composerai avec les aspirations de l’électorat de gauche”. Non, eux ont dit : “j’ai gagné, je fais donc ce que je veux. Regardez les règles du jeu inscrites sur la notice, elles sont formelles : qui gagne décide.” C’est un jeu, et les joueurs sont vexés qu’on ne veuille plus suivre ses règles. La fable de Saramago est devenue notre réalité (ou, du moins, offre bien plus d’éléments pour saisir cette réalité que n’importe quel commentateur-télé déblatérant sur l’énigme de l’abstention massive).

José Saramago (1922-2010)

Mais on peut lire cette même situation sous le prisme d’une autre fiction, Le silence de la mer de Vercors. Premier ouvrage publié par les Éditions de Minuit en 1942 , en pleine Occupation, la nouvelle raconte le silence obstiné de Français (un vieillard et sa nièce) devant loger un officier allemand. Loin de la brute nazie, celui-ci est à la fois très cultivé et très francophile, et rêve d’une Europe réconciliée sous les hospices d’une culture aimée de tous (les grands auteurs germaniques de musique classique réunis aux innombrables auteurs de littérature française). Mais rien n’y fait: aux longs monologues élogieux de l’officier répond le lourd silence des hôtes contraints d’offrir le gîte. Le plus profond mépris s’exprime dans le silence.

C’est ce silence là qui résonne avec la massive abstention électorale actuelle. Aux beaux discours, aux promesses, aux tracts, en pitreries, au système dit “démocratique” répond le lourd silence des non-votants. Les commentateurs peuvent bien interpréter des “désenchantements démocratiques”, le seul terme qui s’impose est le mépris.

Politiciens, commentateurs-télé-radio, éditorialistes, sondeurs, etcetera, etcetera…, la vérité est que les deux tiers des électeurs et la totalité des non-inscrits vous méprisent. Ce silence est mépris. Et voilà quelque chose que vous n’avez pas volé. À une population qui vit l’un des drames majeurs de l’histoire universelle, l’enfermement d’une bonne moitié de l’humanité, des contraintes inédites et une prévisible crise économique gigantesque, vous parlez “islam”, “police”, “islamo-gauchisme”, “unité de la gauche” et tant de conneries. Restez donc dans votre petit monde hors sol, mais ne vous étonnez pas de recevoir le mépris en retour.

Cet espace médiatico-politicien est un occupant allemand auquel le silence de la mer est la seule réponse adéquate. Et il est probable qu’ils nous envoient les troupes imaginées par Saramago.

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