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Destruction rapide et courte vie pleine. Une histoire d’amour entre une tour des Bosquets et un ancien rugbyman

Destruction rapide et courte vie pleine. Une histoire d’amour entre une tour des Bosquets et un ancien rugbyman

C’est une histoire dans une autre histoire qui traverse une multitude de nouveaux récits qui tel celui d’Ulysse nous embarque à la recherche d’un Graal, heureusement introuvable. C’est l’histoire d’Aristide Barraud, un enfant issu de la classe ouvrière, devenu professionnel de rugby dans le prestigieux club d’une ville italienne autrefois ville-monde, Venise, qui croise le 13 novembre 2015 les balles des terroristes au Petit Cambodge dans une autre ville-monde, celle-ci en phase de déclin. Paris.

S’ensuit une période de reconstruction pas sans résistance à l’évoquer : soins intensifs, rééducation et trait définitivement tiré sur le rugby pour « s’offrir » une nouvelle vie. Longue période hasardeuse, d’études d’histoire, de recherche, d’écriture ; un autre croisement s’opère. Celui de sa rencontre avec la cité des Bosquets à Montfermeil et l’histoire de sa tour mythique, la B5, autre lieu-monde qui reste encore à définir tant il recèle sur une surface dérisoire une multitude d’histoires qui franchissent les frontières et les imaginaires. Est-ce la raison pour laquelle, dans un contexte d’oubli et d’exclusion, cette tour libère tant d’amour ?

La cité des Bosquets à Montfermeil raconte une histoire d’abandon et de trahison, de désinvolture administrative et politique sans précédent. Au début des années 60, l’Etat favorise la spéculation immobilière grâce à des prêts attractifs à 2 % pour permettre l’accès à la propriété des classes moyennes. 1966 affiche une surproduction, l’année même où est achevée la copropriété des Bosquets. Les sociétés financières et les petits propriétaires bailleurs bradent des centaines d’appartements non vendus à des sociétés financières basées à l’étranger, en l’occurrence des fonds de pension américains, qu’eux-mêmes à la suite de l’effondrement des prix revendent à des marchands de sommeil qui louent à des populations essentiellement pauvres et immigrées. Les impayés des charges de copropriété entraînent dès les années 70 un manque d’entretien criant, tel des coupures d’eau et de chauffage, des infiltrations d’eau, le délabrement des façades, des halls d’entrée, des ascenseurs… Une cité-cauchemar pour ses habitants.

La machine est lancée, une histoire sans pardon de rejet et d’exclusion avec tous ses ingrédients (on les passe). Le racisme institutionnel se déchaîne et enferme la « jeunesse des banlieues » dans une formule-valise qui ignore tout de la singularité de chacun, des diversités sociales dont le seul point commun est une misère partagée. Le lieu est tenu à l’écart de la nation, à la manière des léproseries analysées par Michel Foucault dans Surveiller et Punir : il est un principe de séparation et un refus de reconnaître l’individu, une volonté de le rayer de la carte, de le « nettoyer au karcher » pour reprendre l’expression d’un ex-président qui aujourd’hui rend compte devant les tribunaux de ses actes de délinquance. Les conséquences sont graves et creusent des « cratères » à jamais dans les rues et dans les âmes.

À partir des années 90 Les Bosquets subissent une vaste opération de « toilettage » par la « mise au sol » des immeubles de grande taille, cause des voitures brulées et des révoltes dans certains esprits. La tour B5 est en cours de démolition lorsque Aristide se glisse tel un fantôme dans cette grande âme de béton qui vibre encore de ses habitants. C’est un choc amoureux entre cet homme blessé et cette vie déchirée qui rayonne dans des traces, des morceaux, des passages, des chambres, des couloirs, des éclats, des lambeaux.

En elle (la tour) je me suis retrouvé.

Une déflagration a traversé mon corps du nombril au regard. Quelque chose de trop important, trop dense.

Une nouvelle histoire s’écrit alors. L’homme se libère, se remplit de ces vies encore suspendues dans les espaces malmenés qui exercent sur lui un effet créatif et apaisant. Il fait ce qu’il aime faire, écrit, pose des phrases sur les murs, les portes, les papiers peints, à l’endroit, à l’envers, là où il sent la vie, la solidarité, l’insomnie, l’injustice et la colère. Il photographie, colle, refait, déchire, il occupe l’endroit, y passe ses nuits, s’imprègne d’une force nouvelle à laquelle il ne peut résister malgré ses réticences, ses doutes, « qui suis-je, quelle est ma légitimité pour occuper des intimités qui ne sont pas miennes, celles d’autres ». Il lui fallut du temps pour comprendre pourquoi ces intimités étaient communes à tous les êtres et au-delà des lois, universelles, qu’elles s’inscrivaient dans la grande histoire humaine qui donne à notre pays le meilleur de lui-même.

Tu as senti cette chaleur en toi et tu t’en es nourri jusqu’à l’extrême, mon frère.

Aristide n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire de « tout ça » lorsqu’« ils » sont entrés dans le bâtiment pour raconter une autre histoire, la troisième.

As-tu fixé tout ça sur pellicule ?

Non

Dépêche-toi !

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Il a pris des photos de tout ce « fatras luminescent » et dans la foulée est entré à Kourtrajmé. « Ils » sont les visiteurs JR et Ladj Ly. L’histoire du rugbyman touché par trois balles avait déjà croisé celle des Bosquets et la tour B5, il croisait alors celle des Misérables, un Victor Hugo derrière sa caméra comme une arme de combat. Un film comme un homme dont la générosité lui interdit de faire le moindre cadeau. Ladj Ly a grandi dans cette tour qui les abreuvés tout autant de haine que d’une volonté sans fin de construire là où ça ne se dit pas. L’avenir, le talent, demain, le mélange. JR l’impressionne et avec lui il se forme à l’image.

La tour cisaillée s’est évanouie, partie, bye bye la B5, on va te servir une autre histoire. J’ai déambulé avec Aristide à travers les barres d’immeubles, les palissades du chantier qui voient naître le Grand paris, avenue Paul Cézanne, promenade de la Dhuis, rue Utrillo, des visages en grand format noir et blanc collés aux bâtiments dont il m’explique l’histoire, les liens avec le quartier, on a croisé ses copines.ains, rappeur, gamins, photographe, tous impliqués dans la construction de son travail, ça cheke, ça sourit, ça se file des rencards, demain on colle. Demain est en construction, demain est une nouvelle ligne d’horizon, celle qui outrepasse les murs des musées, des théâtres, qui se répand, fait bouger les regards. C’est là que ça se passe les gars, pas au Palais de Tokyo, pas à la fondation Pinault où l’on coupe les racines de l’art, l’enferme, l’expose, où on tue l’histoire. Pas mal de gars ont été assassinés, comme Basquiat qui fut arraché de la rue pour être emprisonné dans les couloirs sans âme d’une puissante multinationale, dans des espaces verrouillés par le profit ou chez des collectionneurs qui n’auraient pas craché un kopec s’ils l’avaient croisé dans la rue et la misère.

Aristide, dans une relation intime au quartier et à ses habitants, révèle sa poésie en live, ça se fait maintenant, là, sur le champ en superposant les instants sans autre souci que le présent et la vie de tous les gens. Et si l’art c’était ça tout simplement une autre histoire que celle que l’on racontait jusqu’alors et qui a fait son temps. Des histoires partagées qui s’inscrivent dans des traces sans prix et en plusieurs langues, un truc qui reste impalpable sinon dans les chimies incontrôlables du cerveau. C’est de cela dont il est question ici et maintenant : courte vie pleine, bâtiment 5 est un parcours photographique entre des barres d’immeubles organisé par les Ateliers Médicis, lieu de recherche, de création et de partage situé à Clichy-sous-Bois et Montfermeil qui vise à faire émerger des voix artistiques nouvelles, diverses en favorisant la rencontre entre les artistes et les habitants. Précipitez-vous, cela se tient du 18 juin au 15 octobre, ne déambulez pas seul entre les portraits, arrêtez-vous à la cafétaria et faites-vous raconter l’histoire de chacun de ces portraits et leurs liens avec la tour par ceux qui la connaissent.

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