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LPR#5 : “Deal of the week” par The Wa.

LPR#5 : “Deal of the week” par The Wa.

« The Wa » est né en France début des années 80, il étudie aux beaux-arts et pratique le graffiti. Suite à ses études il s’installe à Berlin en 2007, remet en cause les règles et les codes de l’art contemporain comme du graffiti pour développer un travail plus personnel de hacking de l’espace publique qu’il veut moins élitiste et plus humaniste. Son goût prononcé pour le voyage et plus particulièrement pour les « zones politiquement sensibles » l’embarquent dans de nombreuses rencontres enrichissantes aux quatre coins du monde qui l’aident à mieux comprendre qui il est et d’où il vient.

Interview non-traduite.

Crédit photo : ©The Wa

Dans quel contexte est née la pièce ?

Marseille 2009. Je suis de passage en France pour revoir des anciens camarades de classe. Faire des interventions dans l’espace urbain est un moyen qui permet de se réunir et de créer tout en partageant des moments de complicités, « faire des souvenirs pour quand on sera vieux ». Et toujours une réelle intention de vouloir mettre en forme des idées. Tout en ayant conscience qu’on était des experts en rien. Les projets sont réalisés avec une certaine « spontanéité émotionnelle ». C’était un moment où il n’y avait pas vraiment de scène établie, pas d’attentes de débouchés sur une éventuelle carrière dans le monde de l’art, avec tout ce que ça peut sous-entendre : sécurité financière, enrichissement de l’égo, institutionnalisation potentielle… Pour faire rapide des « jeunes » qui ont lu quelques classiques comme La société du spectacle, 1984, no logo … et qui ont besoin de faire ressortir un condensé sous une forme ‘’créative’’.

C’était peu de temps après la crise des Subprimes, période où on a pu voir beaucoup d’images de gens issus de la classe ouvrière qui se retrouvent à dormir dans leur voitures, licenciés, sans préavis, avec des crédits… Le monde a pu voir de manière concrète ce qu’est une bulle financière et toutes les conséquences qu’elle a sur les classes populaires quand elle éclate. Les mouvements anti-pub étaient actifs et tout une mouvance de urban-hacking se développe. C’est aussi une période où des dizaines de nouveaux termes débarquent dans le champ lexical de l’art urbain, on n’a pas vraiment de recul pour faire la traçabilité de chacun, knitting art, dripping art, paste up … mais il y a une constante effervescence, beaucoup de nouveaux concepts viennent interagir dans l’espace urbain. Tout est à faire.

“… je me vois comme quelqu’un du peuple qui affiche ses positions dans l’espace public avec la volonté de rétablir un dialogue, un débat… “

Je m’intéresse au mouvement anti-pub, par exemple les descentes le samedi dans le métro parisien où des collectifs interviennent dans les stations pour transformer les pubs, ça me fascine ! Les tutoriaux sur youtube apportent des solutions simples aux problème techniques, la culture « do it yourself » ( faire soi-même ) sont aussi très présents et à l’opposé de la tendance générale que j’avais vécue durant mon cursus scolaire. C’est aussi l’explosion du selfie et de l’auto-promotion sur les réseaux sociaux que j’observe de loin et avec beaucoup de scepticisme.

En gros :

  • pas de marché de l’art urbain : on en entend parler mais n’en voit pas la couleur…
  • il reste encore un goût d’esprit underground : il faut être reconnu par ses pairs ou les 4/5 blogs qui relayaient nos activités
  • et surtout on ne demande pas l’autorisation : on fait ! ….
  • une soif de s’approprier l’espace publique de n’importe quelle façon que ce soit.

Une période propice pour essayer beaucoup de choses différentes et où si on m’avait demandé d’expliquer mon « œuvres » en 8000 signes (espaces exclus) j’aurais tout envoyé bouler.

Crédit photo : ©The Wa

Quel est le concept ?

Deal of the week ( l’affaire de la semaine ), le titre faisait penser à une promotion dans un chaîne de magasin foireuse et faisait référence aussi à employee of the month, ( l’employé du mois ) l’art de mettre tout le monde en compétition …

L’idée est le résultat d’une équation à trois inconnues :
 – Que faire des panneaux publicitaires qui envahissent l’espace public pour nous matraquer de messages consuméristes, et comment détourner leur fonction pour qu’ils profitent aux citoyens ?

  • Mise en forme de la critique autour de la façon dont les dirigeants / actionnaires considèrent la main d’œuvre.
  • Réflexion autour de l’explosion des réseaux sociaux et comment la sphère privée s’exhibe sur la place publique.

Quel cheminement / réflexion vous a amené à cette idée ?

Au risque de vous décevoir, tout était fait de manière assez brutale, mon intervention n’a pas été la mise en forme d’une conclusion autour d’une étude minutieusement menée mais plutôt d’un ressenti avec une position critique sur un des aspects du monde dans lequel nous vivions et la recherche d’une forme pertinente, compréhensible pour le plus grand nombre.

Le fait d’avoir quitté le milieu « élitiste » du graffiti, qui selon moi souffrait terriblement du poids de ses codes de conduites ( style, train mieux que mur, vol plutôt qu’acheter son matériel, chrome mieux que couleur …) des codes qui ne parlaient qu’aux graffeurs. En mettant le graffiti de coté ( une rupture était nécessaire ) et en réaction à toutes ces restrictions je souhaitais être vraiment compris par le plus grand nombre. L’art dans l’espace urbain s’adressant à un public le plus large possible pousse à réaliser des formes simple de lecture, c’est à dire accessibles, un peu comme un publicitaire le ferait, ce qui devient peut-être une autre restriction, paradoxalement. Tomber dans un autre formatage que celui du graffiti. La question de la liberté est une grande question pour moi, surtout en termes de création artistique, c’est assez difficile d’aller à l’encontre de tous les formatages qu’on peut subir. Mais l’excitation que produisait le fait de réaliser un graffiti de manière illégale devient une sorte de condition sine-qua-non dans mon travail.

Crédit photo : ©The Wa

Les influences culturelles et des actualités qui me marquaient, généraient un véritable besoin de créer en permanence avec pas mal d’énergie et avec surtout l’idée de refuser de questionner sans cesse comme pendant ces cinq ans lors des réunions de classes aux beaux-arts. Produire, essayer, quitte à se planter mais apprendre des erreurs, tel était l’état d’esprit à ce moment, je me souviens d’une phrase de Nelson Mandela qui m’avait beaucoup inspiré dans ces années-là : « je ne perds jamais, soit je gagne soit j’apprends ».  

En somme je me vois comme quelqu’un du peuple qui affiche ses positions dans l’espace public avec la volonté de rétablir un dialogue, un débat…

Ce projet en particulier était le contrepoint de plusieurs équations. Avec l’idée de critiquer la manière dont est considérée la notion du travail et son marché, de jouer sur la fonction de ces panneaux publicitaires, c’est à dire de les faire répondre à un besoin et non l’inverse, et aussi de formuler quelque part une sorte d’antiphrase, tendance des réseaux sociaux, à savoir intégrer dans le réel une situation préoccupante et non avantageuse, en opposition à l’acte de se présenter sur son meilleur profil virtuellement.

L’annonce dans le journal précisait que le CV serait vu par des milliers de personnes. Bien sur la question du respect de la vie privée des gens s’est posée, et même si l’annonce énumérait le résultat elle n’indiquait en aucun cas la méthode. Cela a été pour moi la partie le plus délicate dans ce projet… L’installation a été remarquée par un journaliste qui avait mené son enquête et avait contacté chacune des personnes en collectant leurs coordonnées qui étaient inscrites sur le C.V. Il m’a retrouvé de cette façon-là, j’ai dû m’expliquer avec lui, du coup j’ai pris contact avec les personnes qui m’avaient transmis leur C.V pour leur expliquer ma démarche, ils ont approuvé et l’ont vu positivement.

Aujourd’hui encore je me remets un peu en question quant à ma façon de procéder, ce genre de travail demande une certaine prise de risque, comme aller à l’encontre de ses principes. Je suis pour le respect des individus et de leur vie privée, je ne prends quasiment jamais les gens en photo car j’ai l’impression de leur voler leur intimité. Pourtant dans ce projet ma démarche s’est inscrite dans une dynamique totalement opposée. « Je me suis forcé à me contredire pour éviter de me conformer à mon propre goût », dixit Marcel Duchamp.

Crédit photo : ©The Wa

Comment avez-vous réalisé l’intervention en termes de mise en œuvre ?

J’ai commencé par louer un espace publicitaire dans un journal de petites annonces, ça fonctionnait comme ça l’époque ! Une fois que j’ai reçu les CV j’ai dû choisir leur format par rapport à mon budget, les problèmes économiques faisaient aussi partie du processus créatif et faisaient partie du jeu. On peut donc voir que le CV est moins large que le panneau. Je n’avais aucune expérience pour ouvrir des serrures ou quoi ce soit, mais en tapant « ouverture panneau sucette » sur youtube il était très facile de trouver un tutoriel pour réaliser « sa propre clef’ ». Découvrir la facilité avec laquelle il était possible de faire ses propres outils m’avait surpris, tout comme la complaisance des annonceurs, car je me suis souvent fait la remarque sur différents projets : au départ je me dis que c’est vraiment compliqué de réaliser une idée et en fait pas du tout. Du coup je suis arrivé à la conclusion que dans ce cas précis, les annonceurs ne se sentent pas du tout menacés, lorsqu’on voit le peu de moyen investis dans la sécurisation de leur matériel, Le media parle de vague de ravages, les responsables de communication annonçaient une guerre contre le vandalisme mais rien n’était fait de leur part pour « sécuriser » leur matériel, c’est vraiment l’ère du panoptique.

Pour cette installation et en suivant les instructions du tutorial ( encore visible aujourd’hui https://www.youtube.com/watch?v=j7LAnDTxcW8&t=0s ) j’avais acheté un tube IRO de 16mm et des longs clous, coupé des sections de 25cm de tube ( la serrure du panneau se trouvant à 18 cm à l’intérieur ). Le clou permettant d’avoir une prise pour la rotation comme un levier.

La réalisation s’est faite avec l’aide d’un complice, mal déguisé en employé jc decaux, sans véhicule, transportant les affiches dans des tubes en cartons usés, pas de vestes orange mais même pantalons et T-shirt différents. C’est parti pour la mission, samedi après-midi 14h sur la canebière, on s’approche des panneaux sucettes repérés quelques temps avant. L’excitation monte, je place la clef dans la serrure, un bon coup de chaussure faisant office de marteau dans le tube, mon « complice » chausse du 47 … tourne la clef, crrrrick … ca marche ! Le panneau s’ouvre ! Je retire l’affiche existante, la roule et la range dans le tube de carton pour faire « pro », mon complice place les bouts d’adhésifs transparents ( récupérés chez un autre pote ) aux 4 coins du CV et colle les coins en hauteur, je place mes mains en hauteur de façon à tendre la feuille puis colle les coins du bas. On redescend la vitre et met un petit coup pour refermer le panneau. C’est le moment où on réalise une idée : ce n’est pas très complique en soi. Mais durant l’exécution chaque geste est calculé, un mélange de peur, d’adrénaline, d’excitation, crée une sensation unique comme celle qui était recherchée lors de la réalisation d’un graff.

On oublie pourquoi on fait ce qu’on fait et tous les concepts les stratégies, le message … on vit ( le moment ). On est loin d’un gros coup en bande organisée juste un peu de désobéissance civile en quête d’un peu de sens commun. Mais l’acte en lui-même donne sens à la vie. Et s’il y a des conséquences auxquelles il faudra faire face et bien tant mieux car ça donne une saveur unique à l’acte. A final l’installation s’est passée sans problèmes c’est l’heure de fêter ça !

Crédit photo : ©The Wa

Y a t-il une/des anecdotes particulières autour du projet ou de ses conséquences ?

Il y a plusieurs anecdotes autour de cette installation, entre autres celle du journaliste qui a émis des critiques sur le fait d’exposer les gens de cette façon sur la place publique J’ai observé la réaction des gens devant l’installation, beaucoup parlent d’appeler, mais après avoir discuté avec les personnes qui m’avaient donné leur C.V, la seule personne ayant pris contact avec eux était le journaliste.

Je pensai faire preuve d’un certain cynisme dans ma démarche, la main d’oeuvre mise au niveau d’un paquet de lessive mais apparemment ça n’a choqué que moi puisqu’en 2017 à l’entrée de l’agglomération de Metz, un propriétaire de panneau de pub lumineux a diffusé des CV de personnes handicapés pour les aider à trouver un emploi … ( https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/les-cv-s-affichent-sur-des-panneaux-publicitaires-1505147916 )

Aussi mon complice avait un ami dont le père travaillait à JC decaux, m’a dit que les CV avaient été récupérés et avaient donné lieu à une réunion, la question était de faire payer les responsables pour ça ( les demandeurs d’emploi ) mais le conseiller en communication les aurait prévenus que cela pourrait nuire à leur image et n’ont donc engagé aucune poursuite.

J’ai le sentiment qu’il y a une forme de romantisme très ancré dans votre travail et/ou votre attitude, Je me trompe ?

Et reste un cœur à prendre, mon numéro 06.71…….

Comment pensez-vous que le street-art et son industrie vont évoluer dans la décennie qui commence ?

C’est difficile à dire, je ne me sens pas à l’aise à l’idée de faire des prédictions avec ce que j’ai pu observer mais je pense aussi que dans notre société, la tendance est à la radicalisation, pour le street-art il y a de plus en plus de matraquage pour s’auto promouvoir contre une quasi-invisibilité de certains autres dont le travail peut être moins spectaculaire que les grosses stars mais plus réfléchi. On dit que l’art est le reflet du monde donc j’ajouterai que la façon dont la scène s’organise est un vrai reflet de notre société.

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Pour en savoir plus sur The WA :
Site Web : the-wabsite.com
Instagram : @waone2waone2

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LA PILULE ROUGE qu’est ce que c’est ? Pourquoi ? A quoi bon ?
Relisez le texte manifeste disponible ici.
Et retrouvez la liste des interviews déjà publiées sur le profil des auteurs.

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