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Douce France met les citoyens en armes

Douce France met les citoyens en armes

Qu’il est bon de prendre une dose d’optimisme en ces temps de dépits politiques et d’annonces cataclysmiques. Avec Douce France, Geoffrey Couanon crée un documentaire en forme d’outil de dialogue pour aller chercher les populations éloignées de l’écologie et les mettre autour de la table. Débattre, entendre et agir. « Ça galvanise ! », nous prévient le réalisateur.

L’affaire est tellement absurde que l’on la croirait tournée il y a 30 ans. Et pourtant : jusqu’en 2019, dans le triangle de Gonesse, très fertile surface agricole de 750 hectares dans le Val d’Oise, à cheval entre entre la Seine-Saint Denis et la Plaine de France, un consortium immo-industriel a voulu construire EuropaCity un méga-complexe de loisirs. Un temple de béton dédié au shopping, à la restauration et à l’amusement avec des parcs à thèmes types pistes de ski artificielles. Les paysans qui se trouvent sur la route du fun sont priés de dégager le terrain : 80 hectares de cultures céréalières étaient alors menacées.

A quelques kilomètres de là, Geoffrey Couanon, réalisateur, éducateur et animateur, s’empare du sujet et le présente à une classe de jeunes, directement touchés et qui pourtant n’avaient pas entendu parler du projet. Pendant un an, dans une grande enquête de terrain, cette classe du 93 part à la rencontre du territoire et de sa multiplicité d’acteurs, des champs à l’Assemblée Nationale.

Pour ces jeunes de 17 ans, demain est déjà ailleurs. On rêve d’argent et de voyages et honnêtement, une piste de ski et des boutiques, c’est alléchant. « Quand est-ce qu’on s’arrête ? », questionne l’un des professeurs en montrant sur des images satellites l’inexorable artificialisation des terres. « Quand il n’y aura plus de place », répond, catégorique, Jennyfer, ambitieuse candidate au monde de la finance. « Je m’en fiche de l’environnement », lance l’un de ses camarades.

Dans la tête de ces jeunes, la nature et l’écologie sont assez loin. Pourtant, à quelques enjambées, des champs à perte de vue. Geoffrey Couanon et l’équipe pédagogique de l’école les emmènent de l’autre côté du pont. Il leur font fermer les yeux pour s’imprégner de l’environnement. Le bruit du périph’ d’abord, puis la nature.

Au fur et à mesure, on voit les jeunes changer. Acquérir une conscience politique – « on a entendu la même chose mais tu t’es pris de sympathie avec la personne et tu oublies le vrai message », analyse de son œil fin Samy après une visite à la députée locale – ; une conscience activiste – ils embarquent avec eux des élèves plus jeunes pour faire signer des pétitions – ; une conscience écologique aussi. « On ramène souvent la banlieue aux problèmes, souligne le réalisateur. Mais c’est la solution. Le centre, ce n’est pas le centre-ville, ce sont les quartiers, les zones péri-urbaines. Ce sont là que les gens fabriquent, produisent, ce sont ces zones là les plus jeunes. On ramène une image positive, on rigole beaucoup dans ce film. »

On rigole, on se questionne, on échange, on rencontre. « Quand les gens apprennent à se connaître, ils peuvent se mélanger », philosophe Amina, attablée avec un néo-agriculteur – profession que les jeunes pensaient jusqu’alors datée et désuète. « Son métier m’a fait rêver », reconnaît finalement Samy.

Se mettre autour de la table

Une impulsion des consciences que Geoffrey Couanon espère faire perdurer. Depuis la sortie de son film le 16 juin, il l’emmène en tournée dans les régions de France pour « semer des débats un peu partout », avec pour objectif de sortir des milieux écologistes convaincus. Un travail de terrain « participatif », insiste Geoffrey Couanon. Des réunions par visio sont organisées pour que chacun puisse proposer un projet de projection, « des écoles, des cinémas, des entreprises, des mairies, des voisins » (pour participer, c’est par ici). Le réalisateur multi-casquettes a également publié un kit pédagogique afin d’accompagner l’encadrement des débats. « Le cinéma retrouve sa vocation sociale, se réjouit-il. Il est placé au cœur de la cité. Ça redonne de l’enthousiasme et de la capacité d’agir aux gens. »

Rassembler dans un pays où la discorde fait vendre. « C’est le sujet central à l’aube des présidentielles et avec la montée des extrêmes. Comment on retisse les liens entre des personnes et des cultures différentes alors que les médias et les politiques essaient de nous opposer ? Il y a une urgence à faire ce travail et à mettre l’écologie au cœur. Avec ce film, on met les gens debout, en action pour qu’ils se rencontrent. »

En attendant, après l’abandon du projet EuropaCity, Jean Castex a annoncé en mai dernier un nouveau projet pour le Triangle de Gonesse. Plus encore d’artificialisation des terres sous prétexte d’écologie, alors que la mobilisation citoyenne s’est endormie après une première victoire en guise de répit. « On parle d’une extension de Rungis en « circuit court ». C’est comme de parler de pesticides écologiques, c’est antinomique », s’indigne Couanon. Un vaste sujet sur lequel le réalisateur a beaucoup à dire mais ne veut pas s’attarder. « Des projets, il y en a partout sur le territoire. Les solutions ne viennent pas en opposant les Pour et les Contre mais en les mettant autour de la table. » Aux armes, citoyens.

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