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Dézinguées les idées préconçues sur le CNSAD

Dézinguées les idées préconçues sur le CNSAD

Chaque année en juin, le petit monde des agents, des « réals » et autres « talent scouts », se précipite dans la jolie salle du Conservatoire National d’Art Dramatique pour repérer, lors des spectacles de fin d’études, les corps et les visages qui feront le théâtre et/ou le cinéma de demain. Il y a bien longtemps que je ne m’y étais pas rendu, fort de vagues préjugés sur l’institution, sur le ton théâtreux qu’elle imposerait, sur le copinage des recrutements et toujours victime de la consonance Conservatoire/Conservateur qui trotte dans les têtes chercheuses. Mais l’énergie du déconfinement, le besoin impérieux de retrouver les scènes et le non-distanciel, m’ont décidé à y aller voir de plus près

Et j’ai bien fait. Non seulement j’ai assisté à un très beau spectacle mais j’ai pu y voir dézinguées une à une toutes mes idées préconçues sur le CNAD, sur les nouvelles générations d’acteurs en devenir, sur le théâtre comme arme politique toujours à même de bousculer le ronronnement culturel post-Covid. UNE JEUNESSE EN ETE, jeu de massacre aussi bordélique qu’efficace pour se remettre à niveau.

D’abord, il y a la crew, les corps, l’un des Ateliers de 3ème Année, une dizaine d’actrices-acteurs de 23 à 28 ans, bien décidées à se la jouer « collectif », à ne pas céder à la logique concurrentielle des castings, à se mêler de tout du texte aux lumières, à remettre en cause la tyrannie du metteur en scène, à faire feu de tout bois théâtral, et surtout à bruler les planches en mode élitisme pour tous (Jean Vilar). Car on n’entre pas comme ça au Conservatoire National d’Art Dramatique. La plupart ont du s’y prendre à deux, trois ou quatre reprises pour pénétrer dans le saint des saints. Le concours est difficile, très difficile (1500 inscrits pour une trentaine retenue), assez sélectif en tous cas pour neutraliser les passe-droits fils-de et l’endogamie parisienne. Certains ont fait leurs classes dans d’excellentes écoles en province (en région, je sais, je ne m’y ferais jamais) ou dans les conservatoires d’arrondissements, d’autres ont financé « Florent »* en cumulant les petits boulots, ou les figurations dans le meilleur des cas. A l’heure où les grandes écoles semblent se refermer sur elles-mêmes, tout en s’enferrant dans la condescendance des quotas, force est de constater qu’ici au CNAD, la promotion 2020-21 tend à la jeunesse française dans sa diversité un miroir à facettes absolument paritaire, bigarré et juste, mais dont la cohérence première est autant l’acharnement à défendre la beauté du théâtre public, que la célébration United Colors of Benetton d’un Actor’s Studio à la française.

*excellent cour privé de théâtre

Assez représentatif de l’ensemble de la promotion et d’une année scolaire en démerdentiel, un petit gang s’est donc soudé autour de Simon Roth, metteur en scène coopté et tenace, pour déconfiner Molière et se confronter direct au matériau théâtral le plus brûlant qui soit : le réel, du moins la réalité d’un été français, d’un territoire qu’on a arpenté en stop, et qui se révèle sur scène façon puzzle. Choses vues, brèves de ronds-points, rencontres à l’arrache, on reprend toute idée de théâtre à zéro. Avant de jouer le spectacle, il leur a fallu le vivre, l’écrire, puis apprendre à l’incarner, à en penser ensembles la dramaturgie. Une Jeunesse en Eté est peut-être autant une tentative audacieuse de théâtre documentaire qu’un manifeste générationnel, une « affirmative action » menée en douce, dans la clandestinité des confinements. Et les étudiant.e.s, de toutes origines, gabarits et désirs, ouvrent en deux heures de spectacle, un genre de ZAD théâtrale autogérée, entre Djamel Comedy Club et chronique à la Tchekhov. Rien ni personne n’est pris de haut dans cette Cerisaie qui se délite en bordure d’autoroute. Ça roule.

On a bien une piste (une expérience de cinéma-vérité et de théâtre documentaire, nous annonce le flyer) ; maisrésumer le spectacle reste une cause perdue, et qui s’en plaindra ? Disons que tout commence dans une cité au nord de Marseille : On y est revenu enterrer un vieux comorien. La famille dispersée tente de se ressouder, de transmettre aux petits un semblant d’origine, ça ne marche pas vraiment, chacun ses priorités, son job, sa débrouille, ses écouteurs. On s’apostrophe du balcon à l’orchestre ; les accents se croisent ; tout part en vrille joyeuse, vire apéro dans la nuit comorienne de Marseille. Une Jeunesse en Eté démarre sur les chapeaux de roue, en stop toujours, en stand by parfois du côté d’un salon de coiffure, d’une visite en prison à l’être aimé, d’une engueulade familiale qui tourne opéra-minute. Ça ne traîne pas, mais on flâne sous le soleil exactement, entre les genres précisément. De Karaoké en play-back, ça danse, ça slame parfois, et certaines voitures nous déposeront aux bords des larmes, en culs-de-sac mélancoliques. Être jeune en été, tu sais c’est pas si facile. Surtout dans cette France2020-là, en vacances forcées, fragmentée, âpre, mais qui tente tant bien que mal de faire société. Ta beauté, ta pauvreté, disait Neruda ; On a tous été jeune, souvent pauvre, mais quand ? Les actrices-acteurs ont tout noté. Alors on nous emmène hors-scène faire un tour, tchatcher au bar du théâtre, on se fait des films, on se désynchronise de l’écran vidéo qui veille, en clin d’œil à Jean Rouch (le film Chronique d’un été (1961)).

Sans jeunisme aucun donc, mais avec une candeur réjouissante, les jeunes actrices-acteurs (et leurs complices scénographes ou techniciens) épuisent tous les trucs du théâtre contemporain et se révèlent au passage de redoutables bêtes de scène : Les mascarades, les métamorphoses, les déplacements, les projections, les coqs à l’âne, tout s’enchaîne dans une fluidité nonchalante et savamment maîtrisée que Simon Roth, en régie, ponctue d’interventions bienveillantes tel un DJ ou un meneur de bal. Au delà de toute extase black-blanc-beur-lgbt-me2 auto-satisfaite, et de leur professionnalisme indéniable, les jeunes recrues du CNAD enfin dé-sclérosé, semblent aussi bien prêts à dire en live la France qui vient, qu’à monter Sophocle ou Racine. Ils ont la Grâce.

UNE JEUNESSE EN ETE

mise en scène : Simon Roth

avec :

Martin Campestre, Saïd Ghanem, Marushka Jury, Richard Le Gall, Bénicia Makengele, Lucie Mancipoz, Geert Van Herwijnen, Rony Wolff, Chloé Zufferey

Servane Dècle (assistante mise en scène), Anna Darcueil (vidéo), Arnaud Beauvoir (son)

UNE JEUNESSE EN ETE sera repris à la MC93 de Bobigny en 2022, au festival la Mascarade de Nogent l’Artaud, et un peu partout en France

Auteur : Vincent Dieutre

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