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Honey, un peu de miel sur ton mur.

Honey, un peu de miel sur ton mur.

Est-ce être une jolie fille et bien peindre pose un problème ? C’est ce que nous avons demandé à Honey.

Bonjour Honey. Tu peins depuis Août 2018, comment as-tu découvert le writing ?

Ça a été assez inopiné en fait. Je faisais une balade avec un ami à Mauerpark, c’est un lieu où les gens peuvent peindre légalement à Berlin. Je me suis posée devant une pièce que j’aimais bien. J’ai parlé à l’artiste, je lui ai dit que depuis petite j’ai toujours eu envie de peindre avec une bombe. J’ai grandi en écoutant du Hip-hop, mes amis étaient breakeurs, certains faisaient de la musique, d’autres étaient graffeurs. Mais quand j’étais jeune, j’ai toujours pensé que le graffiti c’était un « truc de mec », je ne connaissais pas de femmes writers. Donc en Août 2018 au parc, il faisait beau, le mec me dit qu’il me prêtera une bombe la prochaine fois si on se croise. Plutôt sympa. Deux semaines plus tard, je retourne au parc et il a tenu sa promesse. Il m’a prêté quelques bombes en me disant d’essayer. Pour faire court, depuis ce jour, je n’ai pas arrêté. Je pense que pas un jour ne se passe sans que je peigne ou que je dessine. Je suis pour toujours reconnaissante pour ce moment, je sens que j’ai trouvé ce pour quoi je suis faite dans ma vie.

Pourquoi as-tu toujours eu envie de peindre ? Qu’est-ce qui t’intéresse ?

Le graffiti m’a toujours fasciné. Les blocks letters, les couleurs éclatantes, la taille des réalisations… en grandissant dans une ville comme Berlin, tu ne peux pas ignorer cette forme d’art. Quand tu prends les transports, tu vois ça partout. Et ça a retenu mon attention assez tôt, aussi parce que mes amis eux-mêmes peignaient, faisaient des tags, ou simplement rayaient les vitres du train quand on traînait. J’ai toujours eu un petit côté rebelle quand j’étais jeune, alors j’ai trouvé le graffiti plus intéressant qu’une toile peinte à l’acrylique accrochée dans une galerie.

Quelle est ta motivation ?

J’ai l’impression que ça vient naturellement. C’est pas comme si j’avais besoin de me motiver pour réaliser une corvée. C’est ce que j’aime et ça me rend heureuse. Si je ne peins pas, je ne me sens pas bien. C’est une addiction positive. Je ne peins pas pour impressionner les autres, devenir connue ou prouver quelque à quelqu’un, c’est simplement ma passion. Peindre fait de moi une personne entière. Ça me rend heureuse tout simplement.

Peindre c’est comme un dialogue avec les spectateurs, le fait qu’ils apprécient ta peinture ça ajoute un sentiment de satisfaction je suppose ?

Bien sûr c’est très agréable d’avoir des retours positifs sur mon travail. Tout spécialement lorsque ce sont des writers que j’admire, c’est génial! Mais j’ai aussi des retours très sympas de writers débutants. Quand je réalise que mon travail peut avoir un impact sur autrui, je me sens honorée et reconnaissante.

Comment les autres t’ont-ils accepté à tes débuts ? Existe-t-il une différence aujourd’hui ?

Ça dépend vraiment. Je pense que c’est la même chose partout et dans chaque pays, il y a des gens très bien et des connards. C’est comme aujourd’hui, il y a des gens qui m’ont supporté à mes débuts. Je suis allée peindre avec eux et ils m’ont appris des trucs pour que je progresse. Ça a fait naître des amitiés et je suis vraiment reconnaissante qu’ils aient été là pour m’aider quand j’étais personne. Et puis il y a ceux qui étaient vraiment septique à mon sujet, mes motivations et mon endurance à être une artiste. Pour l’anecdote, certains ont même débuté une rumeur disant que j’étais de la police en couverture pour récolter des informations. C’est la plus drôle jusqu’à présent.
Au début il y a eu un autre groupe qui a rependu des rumeurs plus largement et elles étaient vraiment blessantes. Tout ça c’était quand je m’améliorais et que mon nom était plus connu. Ils se sont sentis menacés. « Une fille dans le graffiti ? Une fille intelligente ? Une fille qui peins des murs et pas des toiles ? Une fille qui écrit sans dissimuler sa féminité ? » C’est pas possible, on doit la stopper. Du coup ils ont créé des faux comptes de haters, ils ont écrit des commentaires inappropriés, ils ont fait partir des rumeurs, ils ont créé des memes pathétiques, et ils m’ont menacé moi et mes proches. Honnêtement, j’ai été blessée. Je comprenais pas pourquoi des gens que je ne connaissais pas avaient ce comportement cruel à mon égard. Lorsque les menaces sont devenues sérieuses, j’ai pensé à tout arrêter. Et finalement j’ai pris le temps de regarder qui ils étaient, aucun intérêt, aucune intelligence… Aujourd’hui quand je reçois ce type de message, je le prends avec le sourire, ils sont jaloux ces ordures. Je me sens désolée pour eux, leur seule façon d’être bien c’est de critiquer les autres, c’est triste et malheureux. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je suis si touchée quand des jeunes filles me disent que je les aies inspirées pour débuter. Allez-y les filles ! Allez peindre ! Je suis de plus en plus heureuse de voir des filles writers, si je peux aider, je suis partante.

Tu es vite devenue trés douée avec tes lettres, quel est ton secret ?

Haha 🙂 merci darling ! C’est gentil. J’apprécie. Quand je regarde mes productions, je reste insatisfaite encore. J’ai encore beaucoup à apprendre. Ça me laisse de la marche pour progresser. Et c’est une bonne chose, je ne pourrais pas devenir meilleure si j’étais satisfaite de mon niveau actuel. Et mon niveau d’aujourd’hui, c’est la pratique, il n’y a pas de raccourci, plus tu pratiques, plus tu progresses… en théorie. C’est ce que je fais, j’apprends toujours, j’essaie de m’améliorer en permanence.

Tu es vite devenue populaire sur Instagram. Du coup ça a fait naître des jalousies. Comment tu expliques le comportement de certains internautes ?

Comme je l’ai dit précédemment, ça ne m’atteint plus. Se cacher derrière un écran, ça n’a rien de courageux. Au final ça devient un compliment puisqu’ils sont jaloux, envieux. Ma devise c’est « vivre et laisser vivre ». Je n’aime pas tout ce que je vois en ligne, mais je n’agresse pas les gens, j’arrête de les suivre tout simplement. Mon conseil pour ceux qui subissent les haineux, c’est de ne pas accorder de temps à répondre. Les gens talentueux ne font pas ça. Également, il y a des gens qui prennent Instagram beaucoup trop sérieusement. C’est un bon moyen pour se connecter les uns aux autres, avoir la possibilité de découvrir une production qui a été peinte à l’autre bout du monde à peine 1 heure après qu’elle soit terminée. C’est très avantageux. Mais ça ne montre qu’une infime partie de la vie d’une personne. Et il ne faut pas oublier d’où vient le graffiti (même si l’utilisation des nouvelles technologies est importante), il faut continuer de profiter des productions sur les trains et celles faites par ceux qui n’ont pas de réseau social. Les likes, les followers tout ça c’est trop pris au sérieux, ça ne reflètent pas les capacités de l’artiste. Finalement, parler de « street crédibilité » et « d’authenticité » en se cachant derrière un compte anonyme IG, ça fait passer l’auteur pour un idiot.

Filles et garçons n’étaient pas élevés de la même manière, nous jouions aux poupées Barbie, pour être la parfaite femme au foyer pour nous apprendre notre futur rôle, pendant qu’ils jouaient avec d-jo, les entraînant à la guerre… Les femmes évoluant dans un univers masculin avec ses codes masculins, se permettent moins d’être féminine. Est-ce qu’il y a une certaine liberté à pouvoir être ce que l’on est sans avoir à se cacher, sans être quelqu’un autre?

J’accepte la liberté. J’ai réalisé que je ne dois rien à personne. Je suis qui je suis et je ne cherche pas à correspondre à une étiquette. Tu as raison, nous les femmes nous sommes élevées différemment avec d’autres valeurs. Nous sommes en 2021, il est temps de casser ces chaînes, et de demander l’égalité, l’individualité, la liberté. Le respect ne dépend pas de ton genre, de tes vêtements, de ton apparence en général. Si une femme choisie de peindre en bikini et en talons, je la respecte autant qu’une femme qui cache son identité. Ce qui est important c’est le résultat. Peu m’importe si tu portes un costume de clown quand tu peins une production qui déchire.

Tu es une fille, tu es jolie, tu peins bien, tu casses un peu les codes classiques du writing, notamment en soustrayant ton visage à l’anonymat, pourquoi ?

Pour être honnête, je n’ai pas pensé à ça au début. Peut-être que j’aurais fait les choses différemment mais c’est trop tard maintenant 😀 La plupart des gens avec qui je peignais au début, n’accordaient pas vraiment d’importance à l’anonymat. Je n’ai aucune obligation d’utiliser le même nom, donc si j’avais voulu faire de l’illégal, tout va bien 🙂 Être une femme dans le monde du graffiti disons que ça a ses avantages et ça peut aussi être une malédiction. Je pense que pour rencontrer des nouveaux writers et peindre avec eux, c’est plus simple en étant une femme. Mais malheureusement beaucoup de ceux qui prétendent être intéressés par ton art, s’avèrent avoir d’autres intentions. C’est tellement facile d’essayer de ruiner la réputation d’une femme en inventant des histoires stupides et en laissant échapper des rumeurs. Mais un homme intelligent a dit un jour « les rumeurs sont colportées par des haineux, diffusées par des imbéciles et acceptées par des idiots ».
D’une manière générale, j’aimerais qu’il y ait plus d’égalité (pas seulement en graffiti, en général dans la vie). Quand tu es une femme, tu es attaquée pour la façon dont tu poses sur les photos, les vêtements que tu portes quand tu peins, les gens avec qui tu peins… Je ne crois pas qu’un homme ait déjà subit ça parce qu’il était torse nu ou en haut d’une échelle pour peindre le haut de sa production. Certains hommes encouragent à la vue d’une femme à moitié nue devant un train ou quand ses fesses sont peintes par un writer, mais une femme qui peins ça ça dérange.
Je sais que je ne suis pas « le stéréotype de la writer » mais je ne cherche pas à l’être. Je suis juste moi. Je fais ce que je veux. Et je porte ce que je veux. Et je n’essaie pas de changer. Ça ne serait pas moi et par conséquent ça serait faux.

As-tu étudié la peinture, le dessin avant de débuter le graffiti ?

Non. J’ai toujours été intéressée par l’art et j’aime dessiner depuis que je suis petite.J’apprends en faisant, c’est plus comme ça pour moi.
Je te laisse mettre ta questionJ’essaie de jouer avec la lettre. De la faire dancer. De trouver mon propre rythme et de posséder la lettre. Bien sûr ça prendra du temps donc je m’amuse, j’expérimente, et j’essaie différent style.Personnellement j’aime quand tu peux reconnaître la lettre, en gardant quelques éléments de la structure basique, peu importe ton délire avec le reste. Ça reste dans les yeux de l’observateur.

Quelles sont tes inspirations ?

C’est une question dure … d’un côté bien sûr, il y a les personnes qui m’inspirent et dont j’adore le style. D’un autre côté, je veux trouver mon propre style sans être trop influencée. Laisse moi t’expliquer comme ça : sans mentionner aucun writers spécifiquement, je suis portée par les writers dont le style évolue sans cesse, qui sont innovants, créatifs, et qui ne jouent pas selon les règles. Parce que la règle c’est qu’il n’y a pas de règle, oui ?De plus, je suis inspirée par des gens bons. Des gens gentils. Ça peut sembler simple mais laisse moi expliquer : ce que j’aime à propos du graffiti c’est que ça connecte les gens. Tu peux apprendre tellement en ayant l’esprit ouvert avec d’autres writers. Faire des collaborations ou des échanges, voyager et peindre avec des gens que tu ne connais pas, être cool les uns envers les autres, respecter les différentes opinions dans le graffiti. J’aime ça. Enfin je dois absolument parler des précédentes artistes féminines qui ont pavé le chemin pour les nouvelles générations, prouvant que les femmes pouvaient être aussi douées que les hommes. Big up à vous les reines ! <3

Est-ce que tu peins souvent ?

Dès que je peux. Deux fois par semaine généralement.

Tu es souvent entre Madrid et Berlin en ce moment, y a-t-il des différences notables dans la scène d’écriture de ces deux villes pour les lettres et peut-être peux-tu également comparer avec Varsovie ?

Comme j’ai dit avant, il y a des gens bons et mauvais partout, tu ne peux pas y échapper 😀 Jusqu’à présent à Madrid ça c’est bien passé pour moi. J’ai rencontré beaucoup de gens formidables et ils ont été gentils et très avenants.Je ne dis pas qu’à Berlin c’est pas bien, il y a des gens incroyables là-bas. Mais ça serait encore plus sympa sans ceux qui veulent être des gangsters 😛 Pourtant Berlin c’est ma ville, c’est là où tout a débuté, là où ce writer m’a tendu une bombe du coup ça sera toujours la numéro 1 pour moi 😉

Merci pour cette interview intéressante. As-tu envie de dire un dernier mot ?

Merci ! Je ne suis pas là plus intelligente pour faire des citations mais j’aime bien celle-là « An artist can not fail; it is a success to be one » Charles Cooley… Pour moi tout est question d’être créative, libre, se laisser aller et créer. Pas pour faire plaisir ou impressionner les autres mais pour trouver du bonheur dans ce que tu fais en considérant le graffiti comme une façon de se découvrir soi-même. Il n’y a pas de bien ou de mal.
Bisous de Berlin.

Plus de photos : https://www.instagram.com/honey_beebs/?hl=de

Crédit photos : Honey

Traduction : Sarah Gozzi.

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