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Après ton dernier film Vortex, où en es-tu Gaspar Noe ?

Après ton dernier film Vortex, où en es-tu Gaspar Noe ?

Ce n’est pas simple de te coincer devant un café, tu es toujours pressé ! Mais on y est arrivé ! Gaspar Noe, tu es ce que certains appellent un réalisateur-culte. Tu es né en 1963 à Buenos Aires et tu vis ici à Paris depuis tes douze ans. On est voisin et comme j’ai pu voir ton dernier film Vortex, j’ai voulu faire le point avec toi, savoir là où tu en es. Ton nouveau film, Vortex, qui m’a vraiment secoué et qui marque encore, je crois, un tournant dans ta filmographie, va être montré au Festival de Cannes. Dans quel état es-tu ?

Cannes, j’y fais juste un aller/retour ! Je ne suis pas vraiment angoissé par la sortie du film. Les films, c’est comme des actes accomplis. Je ne suis pas dans un souci de rentabilité, pas comme mes producteurs qui eux, veulent rentrer dans leur frais ; c’est normal. Moi j’attend plutôt ce que les gens vont me dire, ce que le film va leur apporter. J’ai fait des bides commerciaux énormes comme Enter the Void (2009), mais aujourd’hui encore, partout où je vais dans le monde des gens me parlent de ce film, leurs enfants aussi ! C’est devenu un blockbuster du piratage, les gens le regardent avant d’entrer dans leur itinéraire psychédélique, champignons ou autres. Et grâce à Netflix, qui le signalait comme érotique, des milliers de gens se sont rués sur Love (2015)... Résultat : j’ai eu cent fois plus de spectateurs que je n’aurais jamais pu imaginer. Je suis bien sûr content que mon nouveau film Vortex sorte d’abord sur les grands écrans, j’espère qu’il va trouver son chemin. Mais au bout d’un moment, les films sont là et il faut lâcher. Tous les gens qui ont vu La Maman et la Putain (film de Jean Eustache, 1973) sont encore obsédés par le film, et ça dure depuis 50 ans ! C’est à ça qu’on mesure la qualité d’un film

Aujourd’hui, le cinéma se mondialise. Tu es argentin, tu vis en France… Tu n’as pas encore tenté ta chance à Hollywood. Mais je sais que tu es parti tourner Enter the Void (2009) au Japon ; j’aime bien cette idée d’un cinéma d’auteur mondial, internationaliste…

J’ai essayé, oui ; et c’était formidable même si je reste un cinéaste français. Mais dix ans après en retournant à Tokyo montrer Climax (2018), j’ai constaté qu’entretemps, le japon s’est désintéressé du Cinéma Français. A une époque, le cinéma Français pour le public japonais était une alternative au cinéma américain ! Avant nous étions idolâtrés, la fine fleur de la contreculture, et du jour au lendemain, en un claquement de doigt, la mode a changé. Toute les salles qui projetaient des films d’auteurs français sortent maintenant des films indépendants japonais. Tant mieux pour eux ! En revanche, mon nouveau montage d’Irréversible, sorti presque clandestinement en France, sort au Japon sur 70 copies, comme un blockbuster. En fait, les japonais sont totalement imprévisibles et c’est ce que j’ai adoré là-bas quand je suis allé y tourner Enter the Void ! La culture américaine dominante ne s’impose pas encore au quatre coins du monde heureusement !

Au départ de tous tes films, il y a des rencontres, des idées de personnages nées d’une expérience réelle, pas forcément des acteurs… Est-ce que tu écris beaucoup tes films ? Sur Google, tu es répertorié d’abord comme scénariste, et on t’attribue aussi une certaine fascination pour la violence…

Dans l’absolu, j’aimerais que le film s’invente au fur et à mesure. Pour Climax comme pour le dernier, Vortex, j’ai écrit un synopsis un peu développé de dix pages pour convaincre, et après je cherche de l’argent pour travailler avec ceux que j’ai casté, choisi. Je ne leur écris pas de dialogues ni ne leur impose des chorégraphies, il y a juste une structure narrative… Quant à la violence, c’est comme chez Carpenter ! c’est une violence graphique, spectaculaire, simulée, ritualisée, tout le monde sait qu’il est en train de regarder un film ! D’ailleurs c’est souvent les scènes les plus dures pendant lesquelles les acteurs s’amusent le plus : La longue scène de viol d’Irréversible par exemple…

Oui. On sent bien cette joie d’inventer le film dans Climax même si les rapports entre les acteurs semblent très durs… Qu’est-ce qui t’a amené à travailler avec ces danseuses et danseurs issus des cultures urbaines, à leur proposer un projet de film ?

C’est affaire de rencontres. Quand j’ai découvert le Voguing, ce qui m’a frappé, c’est le rapport à l’expression corporelle de ces gens-là ; leurs gestes me fascinaient plus que la musique électro qu’ils écoutaient, leur façon de communiquer avec leur corps leurs mains… Ce sont des gens extrêmement brillants, ça m’excitait visuellement de les regarder, et filmiquement de capter cette brillance, de la transmettre. On ne peut filmer que ce qu’on admire. J’ai lancé un casting et chaque danseur en amenait d’autres, certaines étaient sur youtube, d’autres un peu connus dans les ballrooms. Même si ce n’est pas du tout ma culture au départ, j’ai vu ce qu’ils faisaient et on a tourné deux mois plus tard ! j’adore les films qui se font vite comme ça ! quand c’est possible …

Faire du cinéma, surtout un cinéma d’auteur, devient de plus en plus difficile. Tu as déjà une œuvre derrière toi, mais comment vois-tu l’état des choses ici en France…

Le Cinéma va mieux en France que dans le reste du monde. Mais un point de rupture est atteint, lié à tout ce qui s’est passé ces dix dernières années : Les plates-formes ont pris le dessus et les chaînes comme Canal+, qui étaient le pilier du financement des films, sont entrain de muter. J’ai la chance de bénéficier encore de leur soutien, mais ça se raréfie. Il y a encore l’Avance sur Recette (obtenue pour Vortex) mais une mutation s’opère, du financement à la diffusion et j’ai le sentiment que les nouveaux financiers du cinéma français ne sont pas plus ouverts d’esprit que les précédents. Les plateformes (un système venu des USA) veulent garder un contrôle serré sur le contenu des films, plus encore que ceux auxquels on avait à faire avant. Les durées, le politiquement correct, le casting, on doit se justifier tout le temps. On te demande sans arrêt : Qu’est-ce tu veux dire par là ? Ce qui marquait le cinéma d’auteur français, c’était son désir de transgression et je crois que cet aspect transgressif est aujourd’hui castré dés le moment du financement du film. Les nouvelles technologies de captation, de montage, de postproduction, sont plus accessibles et permettent de faire des films de moins en moins chers. D’un côté, tous ces films fauchés ont une vraie force de vie, une vraie indépendance. Mais d’un autre côté, en production, un projet un peu barré comme ceux des années 70 se prend vite aujourd’hui des balles dans les jambes.

On voit quand même arriver beaucoup de jeunes cinéastes très étonnants, plein de promesses !

C’est vrai. Une nouvelle génération passe à l’acte. Ils défendent de nouvelles valeurs, des formes de vie, des pratiques. Un nouveau cinéma se met en place avec de nouvelles têtes, de nouvelles thématiques, mais quels moyens leurs seront donnés ? Et comment se professionnaliser ? Le cinéma reste une industrie. Hollywood finançait parfois des trucs comme Easy Rider (Dennis Hopper, 1969), Studio Canal a quand même soutenu Irréversible en 2002, ce qui à l’époque me paraissait incroyable ! Aucun des nouveaux groupes de financement du cinéma ne ferait ça aujourd’hui, je crois. Vortex, mon dernier film, a coûté très très peu d’argent ; c’est un film libre dans sa forme et dans son discours, mais qui n’a pu exister que parce qu’il n’est pas cher !

J’avais beaucoup aimé Climax ! Et ton nouveau film, Vortex, sortira bientôt en salle, espérons-le ! Entre les deux films, c’est un peu le grand écart… Tu t’intéresses à une autre génération…

Il y a eu des films entre les deux ! tu les as vus ! il n’y a pas que le long métrage et la fiction dans le cinéma ! Lux Aeterna (2019) est un moyen-métrage ; j’ai aussi fait un film de 8mn pour Saint-Laurent (les deux étaient déjà en split screen comme si je m’entrainais pour Vortex !), j’ai remonté Irréversible à l’envers ! et j’ai même fait une hémorragie cérébrale. Il s’en est passé des trucs en quatre ans !

Tu as raison, mais quand même ! Le vieillissement… Personne ne t’attendait sur un sujet pareil ! Vortex m’a bouleversé !

Mon père m’a dit une fois : Tu verras, Gaspar, la vieillesse, c’est pas une blague !… Ma grand-mère, mon père, ma mère, j’ai été beaucoup confronté à ces maladies, Alzheimer, Parkinson, etc. Et tout autour de moi, mon amie Lucile Hadzihalilovic (réalisatrice, elle aussi), des amis de tous les milieux, tous ont côtoyé des femmes, des hommes, parfois les gens les plus intéressants de la planète, des grands intellos qui, arrivés à un certain âge, voient leur cerveau se décomposer, ne savent plus où ils sont. Ça pardonne pas, la sénilité ! Et ce n’est pas la roulette russe ! ça concerne 40% des gens. Ce sont des choses banales et dures, des scènes parfois très très violentes et qui sont souvent mal représentées à l’écran. Il y a des films comme La Promesse de Yoshida (1986) qui sont plus justes sur le sujet, mais dans le cinéma commercial, la dramatisation, la théâtralisation, affadissent tout. J’avais envie de montrer des faits plus terre à terre, presque comme dans un documentaire, j’ai utilisé le split screen pour y mettre quand même de la distance, de l’artifice, de la complexité. Je ne cherche cependant pas à m’excuser de montrer ce qu’est la fin de toute vie, le néant. J’aurais pu faire plus simple mais j’ai fait compliqué ! Il faut dire je me suis appuyé sur une actrice exceptionnelle, Françoise Lebrun, et sur Dario Argento qui est lui-même réalisateur, et grâce à eux, j’ai pu me mettre en danger, chercher au plus près l’inquiétude de ces personnes. J’ai un grand respect pour les gens qui connaissent ce genre de problèmes cognitifs ; Quelles qu’aient été ta vie, tes bonnes ou tes mauvaises actions, ça te tombe dessus ou pas, passé 80 ans… Un bébé, on s’attache à lui, on a envie de le protéger, c’est normal. Mais les personnes âgées… j’ai connu des gens apparemment très durs qui ont vraiment changé au contact de leurs parents vieillissants, qui se sont révélés de bonnes personnes par amour de leurs parents en plein naufrage. C’est un peu ce qui arrive au fils dans Vortex, Alex Lutz, junkie immature et fragile, qui sort complétement transformé de cette expérience avec ses parents…

Et l’envie de cinéma, de créer, reste toujours présente ? Où en es-tu Gaspar ?

Je crois que j’aimerais faire une pause avec le cinéma narratif, m’essayer au documentaire, avec musique ou sans, avec fiction ou sans ; J’aimerais ne plus donner le fil conducteur, me laisser envahir. Les documentaires de Werner Herzog (Ennemi Intime (2000), Grizzly Man (2005)) me touchent beaucoup plus que ses fictions par exemple… Et il y a notre cher Alain Cavalier, qui a tourné autrefois avec Delon ou Romy Schneider : Je regarde en boucle le DVD de ses 6 Portrait XL (2017), tournés en DV sans rien… ces films m’obsèdent. Je voudrais moi aussi me rapprocher de la vie… Mais là maintenant… Je n’ai pas arrêté depuis des mois ! Hier, on a projeté la première copie def de Vortex : Il y a déjà des gens pour m’expliquer comment mon film aurait pu être bien meilleur ! En fait, je suis tellement lessivé que je ne sais rien de la suite !

Auteur : Vincent Dieutre

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