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Leur culture et la notre

Leur culture et la notre

Après les censures et saccages de nos fresques murales, les pressions sur les ateliers de graff donnés à des collégiens, voilà notre soirée Son & Lumière intervenue par une cinquantaine de policiers. Dans sa première année d’existence, Hiya ! n’aura peut-être pas beaucoup suscité d’intérêt chez le ministère de la Culture mais aura obnubilé celui de l’Intérieur. Et il a bien raison, c’est sa fonction que d’éviter les effractions telles que la notre. Et c’est son destin que de perdre.

Samedi soir, la fête. On se prépare, la sono arrive, l’installation lumière commence à avoir de la gueule. Faut dire, ça fait plusieurs semaines qu’on peaufine la soirée. Son et lumière dans le 9-3, on se donne les moyens pour l’art. Dans l’esprit d’Hiya !, on ne fait pas les choses à moitié. Du temps, de l’exploration, des artistes toujours dans la proposition de nouvelles lignes de fuite.

Thème du jour : Akira. Film d’animation et d’anticipation d’un Japon post-apocalyptique. Nous y sommes. Si ce n’est pas l’apocalypse, ça y ressemble et, quoiqu’il en soit, il s’agit de vivre ou se préparer à vivre dans un monde qui a été saccagé. Saccagé par qui ? Pourquoi ? La liste est longue de saccageurs. Il y a des gestionnaires d’État (appelés “hommes politiques”, mais le sont-ils vraiment, politiques ?) prêts à toutes les entourloupes pour se maintenir un jour encore. Des gestionnaires d’entreprises prêts à n’importe quelle horreur contre les personnes et la planète pour grappiller quelques centimes de plus. Tous ces employés modèles au service d’une poignée de milliardaires dont la richesse est indexée sur la destruction du monde.

Ils ont détruit le monde. Nous ne sommes pas responsables de cette destruction, mais il nous revient de vivre dans ce monde abîmé. Dans ce Tokyo post-apocalyptique d’Akira ou dans ce néo-Paname qui est notre ville. Voilà les artistes, voilà notre culture. Faire avec. Dans les débris de leur monde, nous ressurgissons puisque nous y sommes nés et y avons grandis. Car nous existons. Qu’ils le veuillent ou non, nous existons.

Leur art, leur culture, ce sont des crétins qui font des pirouettes sur la pelouse de l’Élysée ; un président qui déclame les vers de Racine, avec cette grandiloquence qu’affectent les mauvais acteurs; des œuvres d’“art contemporain” conçus comme des valises de fric devant voyager d’un paradis fiscal à un autre. Pas de sens, pas de plaisir à l’ouvrage, juste du fric. Leur art, leur culture, ce sont des chiffres qui s’allongent dans des comptes en banque. Leur art, leur culture, terne, froide, morte. Leur art, leur culture, c’est un Pass’ de supermarché. Ni de la création, ni de l’ouvrage, seulement de la consommation.

La fête était illégale ? La belle affaire, fumer un joint aussi est illégal. Le pays légal est une fiction totalement déconnectée du pays réel.  Et ce n’est pas nous qui avons ouvert cette brèche, ce sont les législateurs et gouvernants qui suivent des logiques électoralistes très éloignées du moindre réalisme. C’est si vrai que même le président se permet d’ironiser sur la “fumette” avec ses potes McFly et Pépito pour un public “jeune” que, en même temps, il gazera, mutilera, humiliera à la moindre occasion. Si vous voulez avoir un pays légal à peu près en lien avec le pays réel, entrez dans le XXIème siècle et abandonnez vos lois du XXème. Ou faites comme vous voudrez, mais nous ne vous attendrons pas. Et tant pis pour votre légalité, votre fiction.

Illégal, peut-être, mais pas plus que vos flics qui arrachent le téléphone de l’une des artistes de Hiya !, afin d’en effacer non seulement la vidéo de leur intervention, mais aussi toutes celles de la soirée qui avait pourtant bien commencé (son, lumière, danse, notre art, notre culture). Et non, même après vos lois infâmes, dites “sécurité globale” et “séparatisme”, vos flics n’ont aucun droit d’arracher une caméra qui les filme. Vous me direz, ils le faisaient avant vos lois, tâchant d’éborgner au passage les photographes qui documentaient leurs agissements. Vous savez comment on appelle des forces armées qui agissent illégalement ? Des nervis. On va devant un tribunal international pour voir qui de nous deux est le plus illégal ? Nous avec notre Son & Lumière, vous avec vos flingues portés par des brutes. Quand vous voulez.

C’était sanitaire ? S’il y a une chose que nous appris la pandémie, c’est bien que ces dirigeants sont incapables de prendre soin de personne, même pas d’eux (si l’on s’en tient à leurs discours, on peut encore se demander s’ils savent seulement se placer un masque sur la tronche). Face à la pandémie, il n’y a d’autre choix que de se prendre en charge. Ce n’est en tout cas pas à cette bande de communicants qui dit gouverner de nous expliquer quoique ce soit. Trop d’incohérences, trop d’inepties, trop de manipulations. La seule mesure sanitaire qui vaille, c’est les foutre dehors en urgence.

Le problème n’est ni légal ni sanitaire, il est politique et social. Croit-on un instant qu’une fête “illégale” dans un hôtel particulier de la Rive-Gauche serait investi par cinquante policiers en fureur ? Si les enfants de bourgeois parviennent à faire vraiment beaucoup-beaucoup de bruit, peut-être que quelques flics viendront poliment sonner à la porte en priant pour que le fils du préfet ou d’un ministre ne s’y trouve pas. Ils ne seront pas cinquante flics surarmés à débarquer. Ça, c’est pour nous, néo-Paname. Le problème n’est ni légal ni sanitaire, il est politique : c’est nous. Notre existence, notre art, notre culture.

Il est 2h30 du matin et les techniciens de la sono attendent un Heetch. Ils sont encore surpris par la quantité de flics qui ont débarqué. Mais, somme toute, ils sont soulagés d’avoir pu sauver leur matériel. Car c’est ça la France de 2021, pour les travailleurs de la fête, le risque est désormais de perdre son coûteux outil, saccagé par les forces de l’Ordre. Quelques semaines auparavant, il y a eu “Redon”, un nom qui résonne désormais sinistrement. La fête du 18 juin avait été placée sous le signe de l’hommage à un jeune homme, Steve Maia Caniço, mort en 2019 suite à l’intervention policière de la Fête de la Musique. Deux ans après, Redon donc : matériel consciencieusement saccagé, des dizaines de blessés, un jeune homme avec un bras en moins.

Site du GIGN, capture d’écran

Site du GIGN, capture d’écran

À Redon, c’est le GIGN qui est intervenu pour détruire le matériel sono. Selon son site, ces forces spéciales de la gendarmerie sont entrainés pour intervenir dans des affaires de « terrorisme, prises d’otages, arrestations de dangereux forcenés, émeutes dans les prisons, risques ou menaces sur des intérêts vitaux pour l’Etat, collecte de renseignements et suivi d’individus particulièrement dangereux (terrorisme, grand banditisme), etc. ». Il faut donc conclure que les teufeurs sont considérés comme l’une de ces menaces, et le matériel sono comme quelque chose ayant un lien avec le terrorisme. Ou que les dirigeants des forces de l’Ordre sont de sinistres charlatans. C’est au choix mais les deux options ne sont pas incompatibles : les gros cons du ministère de l’Intérieur peuvent parfaitement estimer que les teufeurs sont une menace équivalente à des attaques terroristes, pour des (dé)raisons qui leur appartiennent.

Quant aux artistes de Hiya!, ils étaient si dangereux samedi soir que la trentaine de policiers qui sont directement intervenus étaient accompagnés d’une vingtaine d’autres, en renfort à l’extérieur. On n’est jamais trop prudent, des fois qu’un graff aurait aveuglé un policier ou un poème écorché les oreilles sensibles d’un baqueux trop habituées aux douces mélopées des grenades de désencerclement.

Quoiqu’il en soit, les techniciens de la sono peuvent s’estimer heureux de ne pas avoir eu leur matériel détruit samedi soir. Pourquoi ? Pour une raison légale ? Pas du tout (il est tout à fait illégal qu’une force de police détruise du matériel sono, tout au plus peut elle –légalement- le saisir pour instruction). La raison est politique : ils veulent nous détruire et le moyen est de nous flinguer financièrement.

Comment faire taire les voix dissidentes ? L’une des méthodes les plus efficaces et silencieuses est l’asphyxie financière. Nous avons peu de moyens et nous nous contentons de peu, mais nous avons des besoins tout de même. C’est sur ces besoins très limités qu’ils concentrent leurs attaques. C’est par la perte de notre temps, l’écrasement de nos œuvres et l’anéantissement de nos efforts que ces gens pensent nous mettre à genoux. Ils se trompent mais nous rendent la vie difficile, et notre dépendance aux dons (à vos dons) plus grande encore.

Si notre art, notre culture, notre existence demandent peu de moyens, c’est déjà trop pour eux. Car leur art, leur culture se résument à des moyens. Sur ce point, ils sont forts. Ils sont capables de distribuer 16 millions d’aide à la presse à une filiale de LVMH. Il faut dire que son propriétaire, Bernard Arnault, n’est que la seconde fortune mondiale, avec à peine 189, 2 milliards (189 200 000 000, tous ces zéros sont les seuls chefs-d’œuvre dont ces gens sont capables). L’État finance les milliardaires, pas nous. Pour nous la matraque, avec l’espoir de nous voir disparaître à force de saccager toutes nos œuvres.

Nous existons. Et c’est cela qui ne va pas pour le ministère de l’Intérieur. Nous ne sommes pas la soupe “artistique” de Pinault, ni le clinquant dégoulinant de Bernard Arnault, et encore moins la violence de Bolloré. Tous ces “premiers de cordée” nous provoquent un dégoût aussi profond que l’admiration qu’ils suscitent chez les gouvernants. Nous les méprisons autant qu’ils nous détestent. Et ils nous détestent parce qu’ils ont peur, peur que tous les zéros qui s’alignent dans leurs comptes en banque n’y suffisent plus à contenir ce qui surgit du monde déglingué qu’ils ont façonné. Leur culture (en toc) s’achève, nous arrivons. On ne peut pas leur en vouloir d’essayer de nous abattre. Ils sont si fragiles, nous sommes si puissants.

https://www.acrimed.org/Le-clan-des-milliardaires-accapare-les-aides-a-la

https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/gign/decouverte/missions2

https://www.mediapart.fr/journal/france/080721/redon-des-notes-de-gendarmerie-accablent-le-prefet-et-le-ministere#at_medium=custom7&at_campaign=1047

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