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LPR#6 : “Exodus” par Vladimir Turner.

LPR#6 : “Exodus” par Vladimir Turner.

Vladimír Turner est un artiste interdisciplinaire qui produit des installations, des interventions et des performances dans l’espace public. Son travail se concentre sur l’activisme socio-politique, les mouvements anti-institutionnels et la culture DIY. Il est également réalisateur de films documentaires, et collabore avec des organisations internationales, des collectifs politiquement engagés et des groupes de médias indépendants. En 2017/2018, il a dirigé le studio d’études audiovisuelles expérimentales de l’Académie du cinéma et de la télévision de Prague (FAMU). Il travaille actuellement sur un projet de doctorat à l’Académie des Beaux-Arts de Prague.

Interview traduite de l’anglais.

Crédit photo : ©Vladimir Turner.

Dans quel contexte personnel et historique a été créée la pièce ?

Exodus était une installation temporaire in situ sur un lac de la Theodor-Heuss Weiher Platz à Cologne, en Allemagne. Elle a été réalisée en 2017 alors que la “crise des réfugiés” (comme l’appellent les Européens) était un sujet brûlant. Je l’ai faite pour le festival City leaks qui se concentre sur l’art dans l’espace public et qui était auparavant principalement un festival de muralisme. J’ai été invité par le commissaire Georg Barringhaus pour réaliser un projet qui réagit à un sujet contemporain et qui sort du genre classique du street-art. Je viens du milieu des arts de la rue, mais j’ai étudié l’art conceptuel et le cinéma expérimental. J’ai commencé à retourner dans la rue en 2007. J’ai séjourné quelque temps en Amérique du Sud et en Espagne, où j’ai découvert un véritable militantisme de base et une politique quotidienne faite directement dans les rues. Cela a eu un impact énorme sur moi en tant que citoyen tchèque. La société tchèque est brisée et pleine d’apathie, de défaitisme et de rancune après sa lourde histoire du 20e siècle. Les manifestations, la désobéissance civile et l’engagement dans la politique du bas vers le haut sont marginalisés et moqués non seulement par la politique dominante et les médias, mais aussi par le peuple. J’ai réalisé que l’art doit être politique car l’humanité est mise en danger par de nouveaux types de fascisme et d’énormes inégalités liées à la catastrophe environnementale qui interconnecte toutes les sphères de nos vies. J’ai commencé à faire de l’art engagé au quotidien depuis que j’étais étudiant en art, entre 2007 et 2014.

” … les graffeurs devraient reconquérir la ville et détruire régulièrement les œuvres d’art de rue commerciales afin de faire comprendre qu’il s’agit d’une lutte pour l’espace public contre le monde de l’argent et du pouvoir ! Le street-art est le petit frère gâté-pourri du graffiti.”

Pourriez-vous définir précisément le concept de l’œuvre ?

J’ai appelé ce projet Exodus. J’aime donner des noms simples et forts à mes projets afin que tout le monde puisse comprendre le message sans passer trop de temps à regarder l’œuvre. Je suis conscient que les gens ne s’attendent pas à voir de l’art lorsqu’ils se promènent dans la ville. Mes installations spécifiques sont donc des sortes d’envahisseurs et peuvent facilement se perdre dans la pollution visuelle qui nous entoure.

Exodus est mentionné dans la Bible. L’exode est ce à quoi nous assistons lorsque les peuples du moyen-orient fuient leurs pays à cause des guerres causées par le pétrole et l’argent, les dictatures et les régimes autoritaires de toutes sortes. Nous nous attendons à un exode mondial massif dans un avenir proche, car les impacts de la catastrophe climatique seront mortels et les gens devront migrer pour trouver des endroits vivables sur cette planète et satisfaire leurs besoins fondamentaux – avoir un abri, de l’eau et de la nourriture. Une grande partie de l’humanité va probablement redevenir nomade.

Nous avons pu voir de nombreuses tentes construites par des familles de réfugiés dans des camps temporaires sur la route des Balkans. La télévision était remplie d’images horribles de personnes se noyant dans la mer Méditerranée alors qu’elles tentaient de rejoindre l’UE sur des radeaux artisanaux bon marché. J’ai relié ces deux symboles – la tente et le bateau pourri – et je les ai placés au milieu d’un lac au centre de la ville, entouré de gratte-ciel et de différents types d’habitations. J’ai créé une situation qui ressemble à celle d’un Robinson Crusoé urbain vivant sur son radeau, isolé du reste d’entre nous. Est-ce un sans-abri qui vit dans la tente ? Il y avait un asile de réfugiés à cet endroit précis et des personnes vivant dans la rue autour de l’Ebertplatz, c’est donc une situation strictement spécifique au site.

Quel est la réflexion qui vous a amené à ce message et à l’articuler de cette façon ?

Mon pays faisait partie de l’Union soviétique et mon grand-père a dû travailler comme garde-frontière pendant son service militaire obligatoire. Il devait surveiller les frontières et les ordres disaient qu’il fallait abattre quiconque voulait passer la frontière avec l’Allemagne. Il a refusé d’obéir à ces ordres totalitaires diaboliques et est allé en prison. Il n’a pas pu étudier et vivre la vie qu’il voulait pour le reste de son existence. D’autres membres de ma famille ont des racines juives et ont été assassinés dans les camps de concentration nazis. Je suis donc très sensible à l’injustice, au racisme, au fascisme, à la xénophobie et à la discrimination sous toutes ses formes ! Je vois des reportages sur des personnes qui meurent en essayant d’atteindre l’Europe. Observer la politique dominante du spectre soi-disant libéral se transformer en néo-nazisme populiste, entendre des discours haineux et être attaquée par des personnes moralement manipulés qui se transforment en fascistes lors de manifestations anti-islam m’a rendu de plus en plus furieux et triste à la fois.

Crédit photo : ©Vladimir Turner.

Je fais partie de différents collectifs d’activistes et nous avons eu un grand mouvement de squats à Prague à l’époque. Il y avait un magnifique centre socio-culturel autonome dans mon quartier à Prague, appelé Klinika. C’était un lieu de bricolage strictement indépendant rempli d’activités comme des cours de langues gratuits, des ateliers d’artisans, un jardin communautaire, un jardin d’enfants, un refuge pour les sans-abris, et bien sûr un lieu avec un petit bar et une salle de concert. Nous avons occupé cette maison entre 2014 et 2019 et avons bénéficié d’un énorme soutien de la part des citoyens de Prague, des musiciens, des anciennes générations underground de dissidents, de philosophes, etc. Des professeurs d’université ont déplacé leurs cours à Klinika la première année pour nous montrer leur soutien. C’était une chose énorme et une quantité massive d’énergie positive qui a conduit à un contrat semi-légal avec le propriétaire pour que nous puissions rester. Tout a changé lorsque le collectif Klinika a fait une grande collecte de vêtements, de nourriture et de produits d’hygiène pour les réfugiés qui sont restés coincés dans les Balkans. Klinika était le premier endroit où l’on pouvait apporter des affaires qui étaient ensuite transportées par de nombreux camions vers ceux qui en avaient besoin. Sans aucun soutien financier officiel ni subvention de l’État, car nous fonctionnions sur une base anarchiste radicale. Nous avons perdu toute la sympathie des célébrités, des médias, des politiques et du public. Cette maison et ce collectif ont commencé à être qualifiés de nid de drogués gauchistes plein de terroristes, car une énorme action de la police secrète appelée Fenix était en cours au même moment. Certains anarchistes ont été emprisonnés car des agents secrets ont infiltré leur groupe et ces agents ont essayé de les manipuler pour qu’ils commettent une véritable attaque terroriste qui n’a jamais eu lieu. Ces anarchistes sont maintenant libres puisque les jugements du tribunal ont montré que tout cela n’était qu’une provocation et une manipulation de la police. C’est l’atmosphère dans laquelle mon mouvement vit ici. Notre squat a commencé à être attaqué par des néonazis, nous avons eu de multiples alertes à la bombe, nous étions continuellement surveillés par la police secrète depuis une fenêtre faisant face à l’entrée de notre maison. Et tout cela a culminé lorsque nous avons commencé à soutenir des personnes fuyant des conditions inhumaines dans leur pays.

Comment avez-vous réalisé l’installation et pourquoi avez-vous choisi cette façon de faire ?

Exodus est une plateforme flottante faite de matériaux recyclés qui ressemble à un radeau de survie. J’aime utiliser des déchets que je trouve dans la rue ou voler du matériel de publicité publique, ce qui est une sorte d’upcycling – je transforme de la publicité inutile (je pense que toute publicité dans l’espace public devrait être illégale) en quelque chose qui peut apporter de nouvelles vues, questions et situations dans l’espace public. La plate-forme a été fabriquée principalement à partir de déchets et la tente elle-même est un objet d’occasion bon marché qui coûte 20 euros, le budget total était donc extrêmement faible. Nous avons installé un petit capteur de lumière sur la plateforme et une lumière à l’intérieur de la tente. La tente commence à briller avec le coucher du soleil et on dirait vraiment que quelqu’un se cache à l’intérieur puisque la lampe à l’intérieur fait des ombres et bouge un peu sur l’eau constamment.

Crédit Photo : ©Vladimir Turner.

Je me suis écrit un manifeste dont je suis incapable de remplir complètement les conditions, mais que j’essaie d’appliquer à chaque fois que je produis un nouveau travail :

LE DERNIER MANIFESTE
L’art ne vaut rien s’il ne convient qu’à ton ego !
L’art ne vaut rien s’il n’est qu’une décoration !
L’art ne vaut rien s’il suit des codes esthétiques historiques !
L’art ne vaut rien si vous achetez de nouveaux matériaux pour le fabriquer !
L’art ne vaut rien si sa masse et sa matière ne sont pas recyclées ou volées !
L’art ne vaut rien s’il est créé sur commande !
L’art ne vaut rien s’il sert l’establishment !
L’art dans les galeries est sans valeur !
L’art est sans valeur s’il obéit à une loi !
L’art est sans valeur si quelqu’un l’a signé !
L’art est sans valeur s’il est fait pour l’argent !  
L’art est sans valeur si vous suivez d’autres règles que celles-ci !

Une anecdote particulière autour du projet ?

J’aime avoir un contact physique avec le travail et les gens, donc toute l’installation a été un moment très agréable pour moi. J’ai sympathisé avec Franz, mon assistant sur le festival pendant la réalisation de cette installation. Nous sommes devenus amis et je l’ai invité à venir chez moi à Prague. J’ai dû entrer dans ce lac sale et merdique rempli d’ordures pour ancrer la pièce flottante au milieu du lac et toute l’équipe du festival et les passants me regardaient comme si j’étais un sale punk (ce que je suis en quelque sorte). Je me sentais comme un Robinson Crusoé d’aujourd’hui, isolé et aliéné de la société, alors que je flottais sur le radeau et que je pensais à l’immigration de masse actuelle.

Cette pièce est restée sur place quelques semaines après le festival et le journal local a écrit un article à son sujet. Il ne s’agissait pas d’un critique d’art, mais d’une fabulation de tabloïd pour savoir si quelqu’un vivait réellement dans la tente, ils n’avaient aucune idée qu’il s’agissait d’une œuvre d’art. Les organisateurs du festival ont même rencontré les autorités locales pour essayer d’en faire une installation permanente, mais ils n’ont pas réussi.

Crédit Photo : ©Vladimir Turner.

Que pensez-vous du développement exponentiel du street-art et du muralisme depuis 2000 ?

J’ai fait du street-art entre 2000 et 2005. C’était une chose nouvelle et j’étais heureux d’utiliser des outils différents du graffiti classique. Affiches, autocollants, pochoirs et objets en 3D. J’ai abandonné ces pratiques lorsque le street-art a commencé à devenir une autre sous-culture marchandisée, tandis que des entreprises ont commencé à engager des muralistes pour réaliser de grandes publicités extérieures. Je suis sensible à la cooptation des sous-cultures et des entreprises, mais je suis conscient qu’il s’agit d’une évolution naturelle qui s’est produite avec le punk, le skateboarding, etc. Les muralistes ont commencé à se comporter comme une société supérieure à l’art de rue et je pense que nous devrions les appeler aujourd’hui des « décorateurs » qui sont officiellement engagés par les villes. Cela n’a rien à voir avec le street-art qui est une forme d’expression libre et illégale. Vous vous corrompez vous-même à chaque fois que vous êtes payé pour ce que vous faites, car vous adaptez votre œuvre au client et essayez de la rendre plus vendable.

Comment pensez-vous que cela va évoluer dans la prochaine décennie ?

Le street-art est devenu l’un des principaux moyens de marketing intelligent de l’espace urbain, tout en embourgeoisant les quartiers et en les rendant plus attrayants. Vous apportez des couleurs à votre ville pour cacher la saleté et la pauvreté sous cette apparence de yuppie heureux. Je pense que les graffeurs devraient reconquérir la ville et détruire régulièrement les œuvres d’art de rue commerciales afin de faire comprendre qu’il s’agit d’une lutte pour l’espace public contre le monde de l’argent et du pouvoir ! Le street-art est le petit frère gâté-pourri du graffiti. Je ne me considère pas comme un street-artiste et je n’aime pas utiliser cette expression car elle est trop vague.

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En savoir plus sur Vladimir Turner :

Site web : sgnlr.com
Videos : vimeo.com/sgnlr
Insta : @vladimirturner

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LA PILULE ROUGE qu’est ce que c’est ? Pourquoi ? A quoi bon ?
Relisez le texte manifeste disponible ici.
Et retrouvez la liste des interviews déjà publiées sur le profil des auteurs.

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