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De “la mise en danger de la vie d’autrui” et autres littératures judiciaires

De “la mise en danger de la vie d’autrui” et autres littératures judiciaires

Suite à l’irruption des forces de l’Ordre dans notre fête (voir épisode précédent), l’un de nous a été convoqué au commissariat de la Courneuve pour “mise en danger de la vie d’autrui”, charge finalement non retenue (l’affaire a été “classée sans suite”, comme dit le jargon judiciaire). Ainsi, surprise, l’arbitraire policier nous a été, cette fois, favorable.

“Mise en danger de la vie d’autrui”. La qualification pénale est une littérature aux consonances inquiétantes : c’est la vie qui est en jeu. Elle a aussi quelque chose d’apparemment précis, coupé au rasoir, net. Le reproche est clair : mettre en danger. Pourtant, dès qu’on entre dans le détail des faits, cette littérature recouvre une grande confusion. Quand la police intervient, n’est-ce pas elle qui met en danger ? Le précédent que nous avons tous en tête est celui de la mort de Steve Maia Caniço. Celle-ci eut été impossible sans l’intervention policière ; la fête, ses organisateurs, n’y sont pour rien. Le danger ne vient ni de la sono, ni de la danse, ni même d’éventuelles substances plus ou moins illicites ingurgitées, elle vient de la charge policière. De la panique qu’elle provoque.

Il faut donc conclure que la littérature pénale est un exercice littéraire qui consiste à inverser terme à terme le monde tel qu’il est. Une sorte d’Alice aux pays des Merveilles un peu rugueux. Par exemple, un “outrage à agent dépositaire de l’autorité public” peut décrire une situation très banale où des policiers brusquent et insultent des personnes qui seront, donc, condamnées à verser des “dommages et intérêts”, c’est-à-dire de quoi arrondir les fins de mois, à leurs agresseurs.

La littérature pénale a une autre particularité : elle s’écrit collectivement. Elle produit des œuvres à plusieurs mains qui font des coupables ou des innocents. Il y a donc des agents qui commencent l’œuvre peu après leur intervention, dont ils rendent compte dans les termes qui leur conviennent. Puis un autre agent –l’enquêteur- interroge un ou plusieurs participants, matière à une seconde version de l’œuvre qui est envoyée au procureur.

C’est ainsi que vous vous retrouvez dans un commissariat surchargé, dans un petit bureau où un enquêteur bataille avec un ordinateur antédiluvien (on peut raisonnablement douter que cet “ordinateur” ait pris connaissance de l’existence d’Internet). À force d’insister, le clavier rétif accepte d’écrire un rapport qui correspond à la perception de l’agent. En l’occurrence, ce policier semble affilié à un syndicat plutôt classé à gauche (les principaux syndicats sont tellement d’extrême-droite, qu’à moins de se revendiquer explicitement de Mussolini, les autres syndicats sont, en comparaison, “classés à gauche”). Il a compris que c’est une des très rares activités culturelles du quartier qui a été interrompue et, pour tout dire, trouve sympathique les personnes qu’il a devant lui (avocate et auditionné).

Selon comment le vieil appareillage (il s’agit d’un ordinateur, assure t-on dans le commissariat) rendra son compte-rendu, vous serez un profiteur qui voulait s’en mettre plein les fouilles au détriment de la sécurité de fêtards, ou le membre d’un collectif qui œuvre pour un monde moins pire que prévu. L’agent, qui essaye d’amadouer le logiciel du commissariat (il s’agit d’un logiciel, assure t-on par ici), a choisi la seconde option. Aussi, son papier, qui attend son tour pour sortir de l’unique imprimante de l’étage, décrit une situation en rien dangereuse. Dans le fond, l’agent regrette seulement de ne pas y être allé, à la fête. D’ailleurs, il se dit fan de Hip-Hop en général, et de Assassin en particulier. Depuis que la police nique la justice, il y a tous les goûts parmi ses agents (Assassin chantait : “la justice, nique sa mère / Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vice que le dealer de ma rue”, c’était en 1992, à peu près à l’époque où l’ordinateur du commissariat sortait de fabrique).

Bref, l’agent a écrit une fiction pénale qui nous est favorable, si bien que le procureur a abandonné les charges ou décidé de ne pas écrire d’autres chapitres à l’œuvre initiée samedi dernier par une cinquantaine de policiers, peut-être sous l’autorité du nouveau préfet du 9-3, Jacques Witkowski, de sinistre mémoire parmi gilets-jaunes de l’Hérault.

Soulagés, on fume une cigarette devant le commissariat qui est encore plus affairé que lorsque nous y sommes arrivés quelques heures plus tôt.

https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000034114921/

“Si une personne blessée porte plainte alors qu’il n’y a pas de preuves, les policiers se retournent contre elle en parlant d’outrage et de rébellion. La victime des violences devient accusée. Dans un tribunal, c’est la parole des policiers contre la parole d’un jeune, qui ne fait pas beaucoup le poids. C’est un système de double peine puisqu’il est à la fois puni dans la rue, et sanctionné au tribunal.” Didier Fassin, anthropologue.

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