pixel
Now Reading
Little Palestine, le journal filmé du siège de Yarmouk en Syrie

Little Palestine, le journal filmé du siège de Yarmouk en Syrie

Abdallah Al-Khatib a filmé le siège de Yarmouk, de 2013 à 2015, jusqu’à l’expulsion des réfugiés par Daech. Dans ce quartier du Sud de Damas, plus grand camp de réfugiés palestiniens au monde, 18 000 personnes furent soumises à un blocus des forces pro-gouvernementales syriennes. Little Palestine est le journal de ce siège.

Abdallah Al-Khatib est né à Yarmouk en 1989. Son film Little Palestine est un geste politique. Le réalisateur filme et commente le blocus, mais aussi la résistance, celle des Palestiniens de Yarmouk, passée sous silence par les principaux médias occidentaux.

La rue principale de Yarmouk revient dans le film, avec des immeubles effondrés, des gens qui marchent. Comme si toute la ville était en mouvement, malgré le siège. Le régime de Bachar Al-Assad voyait Yarmouk comme un noyau de résistance : il a donc encerclé la ville et mis en place un siège. Privés de nourriture, de médicaments et d’électricité, les habitants de Yarmouk se sont retrouvés seuls.

Pour Abdallah Al-Khatib, il était important de filmer tous les jours, de conter l’histoire du siège de l’intérieur : il dit qu’on raconte toujours l‘histoire de Yarmouk de l’extérieur, mais c’est comme si on infantilisait les habitants, comme s’ils ne pouvaient pas raconter eux-mêmes leur histoire et leurs réalités, comme s’ils ne possédaient pas le langage ou les outils adéquats.

Le but d’Abdallah n’était pas de retracer toute l’histoire de Yarmouk. Pour lui, il était important de produire un récit sur le siège. Il voulait témoigner à partir de son expérience, et aussi de celle de sa mère. Témoigner du siège et, à travers cela, peut-être, réussir à faire la lumière sur ce qui s’est passé dans le camp.

Aucune des scènes n’a été préparée avant d’être filmée. Abdallah Al-Khatib prenait la caméra et il marchait avec, en n’étant pas très conscient des choix qu’il faisait pour filmer telle ou telle scène. Il connait toutes les personnes qu’il a filmées.

Il dit : « Je suis né là bas, j’ai vécu là bas, j’ai filmé des gens du quartier que je connais bien. Ils m’ont fait confiance. C’était important pour moi de ne pas les montrer comme des victimes, j’étais avec eux durant le siège, je les ai filmés, on était ensemble dans cette situation. »

Abdallah dit qu’il n’avait pas le sentiment que les séquences filmées lui appartenaient, parce qu’elles contenaient des réalités et des histoires d’autres personnes vivant en état de siège. Au début quand il filmait, il n’imaginait pas qu’un jour, il allait en faire un film. Il ne savait pas s’il survivrait au siège.

« Je n’étais pas pleinement conscient de mes choix à l’époque de ce que je filmais, mais il y avait quelque chose en moi qui m’empêchait de filmer certaines scènes. J’avais envie de documenter l’expérience humaine dans toutes ses contradictions, plutôt que de documenter des crimes de guerre et de faire des dossiers de violation des droits de l’homme. J’avais aussi une certaine sensibilité à l’égard des scènes et des personnes que je filmais, et des événements que je documentais. Par exemple, je ne suis jamais allé filmer les victimes de bombardements, malgré la portée qu’aurait pu avoir ce genre d’images pour montrer le quotidien dans le camp : les bombardements, la famine, la mort. J’ai sciemment choisi de ne pas filmer cela. »

Les enfants parlent avec confiance face à la caméra. Abdallah dit que la confiance était la clé de leur relation. Il avait travaillé avec eux comme entraineur au foot, même s’il n’est pas très fort au foot ; la caméra était toujours avec lui dans la cour de récréation, et il a filmé la plupart de leurs échanges, ce qui a renforcé la confiance des enfants.

Pendant le siège, Abdallah a écrit un texte qui s’intitule « Les quarante règles du siège ». La voix off du film est tirée de ce texte, écrit pendant le siège.

Le texte ressemble vraiment au siège lui-même.

Alors que le siège s’intensifie, Abdallah écrit « Je ne vois pas de fin au siège au-delà de ma propre mort, et aucune fin à ma mort au-delà du siège.

Le siège bouleverse la temporalité. Les déplacements sont liés à la recherche de nourriture, le temps y devient donc également lié. Le temps en état de siège est long. La journée ne se termine pas toujours, à moins que vous ne trouviez de la nourriture.

Dans l’une des dernières scènes du film, on voit une jeune fille de 12-13 ans en train de ramasser des herbes pour manger et on entend le bruit des bombardements. Ce son est réel, un bombardement avait lieu à ce moment-là. La scène a été filmée à la sortie du camp, près de la ligne de démarcation où affrontements et bombardements étaient fréquents. La plupart du temps, les gens évitaient de s’y rendre parce qu’ils avaient peur des explosions et des balles de snipers. Et là, il y a cette jeune fille, qui semble indifférente au bruit des bombes autour d’elle. Elle ramasse des herbes calmement, avec soin, et les met dans le sac à côté d’elle.

Après avoir quitté Yarmouk, et après avoir atteint le nord de la Syrie et être entré clandestinement en Turquie, Abdallah n’a conservé aucun des disques durs contenant ce qu’il avait filmé, de peur qu’ils ne soient confisqués ou détruits. Il les a confiés à des amis qui les ont transportés en lieu sûr.

Il n’a pas revu les images avant d’arriver en Europe, au moment où il a commencé à travailler sur le film. Pendant toute la durée du siège, il n’avait pas les moyens de voir les images qu’il avait tournées.

Ce n’est qu’à son arrivée en Allemagne qu’il a pu voir le contenu des disques et qu’il commencé à travailler avec Qutaiba Barhamji, le monteur du film. Celui-ci nous raconte : « Au début j’ai regardé les images avec Abdallah, et j’ai posé beaucoup de questions pour comprendre le siège. Moi, je suis Syrien mais je ne suis pas de Yarmouk : le siège qu’ils ont vécu, je ne l’ai pas vécu, j’étais en France. L’acte de filmer, l’acte de survie, cette expérience de vie là-bas, il fallait que je puisse la comprendre. Comme Abdallah était avec eux, il vivait la famine avec eux, il était là pendant l’évolution du siège, il l’a vécu physiquement. Pour moi c’était dur de regarder ces images, même encore aujourd’hui, je ne peux pas regarder le film, parce qu’il y avait des images beaucoup plus dures que ceux qui sont dans le film et quand on filme dans une situation de survie, il y a des images qu’on filme qui sont très dures, parce qu’on le vit. Je ne voulais absolument pas montrer des victimes.

Les personnages du film, ce sont des héros, ce sont des survivants d’une machine de guerre : celle de Bachar qui a essayé de les éliminer et il n’a pas réussi. Et pour nous c’était ça, la distance. On voulait qu’on s’identifie aux personnages, le rapport c’était ça, de trouver un équilibre : qu’est-ce qui est important, qu’est-ce qui nous sert en matière de cinéma, et d’émotion aussi. Il fallait qu’on puisse s’identifier aux personnages, il ne fallait pas jouer sur la misère. »

Puis Abdallah reprend la parole. Il dit : « Un autre point en ce qui concerne la Palestine et les Palestiniens. Je veux que les gens, en particulier le public européen qui soutient Israël, se demandent : qui sont ces Palestiniens ? Pourquoi vivent-ils cette épreuve ? Pourquoi les Palestiniens doivent-ils payer un double prix ? Si nous négligeons de poser des questions sur les crimes qui ont conduit à l’expulsion des Palestiniens – et qui ont causé la Nakba, à l’origine de notre épreuve de réfugiés qui a commencé en 1948 et dure jusqu’à aujourd’hui – alors nous ne pouvons tout simplement pas comprendre la situation à Yarmouk. Et, bien sûr, il y a la question du rôle du régime syrien et de la répression du soulèvement populaire en Syrie – sa responsabilité historique concernant le siège et la destruction de Yarmouk, et de la Syrie en général. »

Abdallah Al-Khatib travaillait avant la révolution à l’UNRWA (Office de Secours et de Travaux des Nations-Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient). Il était responsable du Centre de soutien à la jeunesse (Youth Support Center) de Yarmouk. Avec plusieurs amis, il a créé l’association d’aide humanitaire Wataad qui a porté des douzaines de projets dans plusieurs régions de Syrie, en particulier à Yarmouk. Il a également organisé des ateliers vidéo pendant le siège. Abdallah vit actuellement en Allemagne, où il a récemment obtenu le statut de réfugié politique.

Son film Little Palestine était sélectionné à l’Acid Cannes 2021.

Abdallah Al-Khatib
Scroll To Top