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ya.danger (1),des créateurs activistes qui rallument les neurones

ya.danger (1),des créateurs activistes qui rallument les neurones

Remi et Pierre sont à l’origine de ya.danger, une entité ambitieuse et non identifiée qui cherche un territoire que personne ne connait, dans un entrelacs de contradictions que personne n’ose penser. Leur action/réflexion est vitale, fondamentale et ouvre la voie au XXIe siècle et ses alchimies explosives entre tout ce qui se heurte, se télescope, entre art, argent, ambition, politique, survie, sexe, séduction, genre, création, action, intelligence, autonomie. Tous les trucs qu’on a mis dans des cases bien ordonnées et qui nous pètent au nez comme des grenades. Peu de gens ont comme eux le courage d’affronter le souffle qui balaye aujourd’hui le monde. Remi nous parle depuis le squat où il habite avec Pierre, à Vitry. On mélange et on shake.

C’est quoi, qui ya.danger ?

Un constat sur l’état des choses nous a poussés à trouver un moyen activiste pour nous exprimer et briser les carcans. On a choisi la couture.

Quel est ton parcours ?

J’ai fait du graffiti en refusant d’exprimer quelque chose de plus que l’acte que je produisais. Un besoin de recul face à l’absurdité de ce monde qui ne me concernait pas à ce moment- là. Mais là ça change, je sens qu’il y a une nécessité, une nécessité d’action parce que nous sommes en danger. Raison pour laquelle nous nous appelons ya.danger. On a un besoin urgent que les intelligences qui captent le danger trouvent un moyen de s’unir et s’exprimer sans tomber dans l’écueil du politique primaire/contestataire de l’« artivisme » dont on mesure rapidement les limites. On veut à tout prix esquiver cette piste car on sait que c’est une voie sans issue. C’est la posture attendue. Comme manifester dans la rue, c’est une posture autorisée au final qui ne fait que renforcer le camp d’en face. 

Vous voulez explorer des domaines plus dérangeants ?


Oui. Apporter de la résistance à des niveaux aussi hauts que ce que l’on a en face. 


On revient sur ton parcours ?

J’ai fait des études commerciales/marketing, que j’ai abandonnées pour revenir à ma passion d’enfance, le dessin. J’ai rencontré des graffeurs et comme j’ai un esprit très matriciel, j’ai pensé que ce n’était pas pour moi en voyant que mes potes s’enfermaient dans des codes.

Le graffiti, c’est très normé avec des étapes très précises. Il faut qu’à la fin ça ressemble à tel truc si tu veux être respecté, si tu veux faire partie d’un crew, d’une caste. Tu dois être très déterminable et suivre les codes imposés, tel style ou tel style. Mes potes étaient comme ça avec des critères qu’on appelle parisiens.

J’ai quand même travaillé avec eux mais j’ai voulu casser ces codes, commencer par la fin, éviter la lettre, m’imprégner de toutes les influences possibles et non pas rester dans des normes propres au graffiti. Une approche qui détourne le style de l’individu. J’ai fait ça et j’ai voyagé énormément pendant un an. Chaque mois j’étais dans une ville différente en France et j’ai rencontré beaucoup de graffeurs. Tous ceux que j’ai rencontrés, les plus intelligents, drôles, débiles, je les ai appelés pour créer le collectif le « ghetto farceur ». Une vision caca-pipi hors codes, on s’en fout. Mode 8e degré, Monty Python du graffiti. Dans le graffiti, y a un truc suranné, on se prend au sérieux alors que l’on fait des dessins, c’est tout. Je m’inscrivais dans la partie légale du terrain. J’étais dans le game des gros murs, des grosses fresques, pas dans l’illégal, qui est un monde très différent.

Très vite on a été assez disruptifs pour se faire inviter dans des événements partout dans le monde. Ce furent dix, douze ans très actifs, mais le temps nous a usés et j’ai pris de la distance en allant à Tokyo. J’ai adoré Tokyo malgré le problème d’intégration. Les codes sociaux sont très contraignants et y vivre sur une longue période est certainement difficile. Je me sentais mieux qu’à Paris où l’on a tendance à rester dans l’entre-soi, même dans les milieux underground. Il y a une vieille tradition politique d’extrême gauche, un peu lourde, viciée même, qui empêche d’avancer. C’est un détournement d’attention. Du bullshit. Je me considère comme polymorphe, ma voix seule n’est pas suffisante, j’ai besoin d’autres catégories de gens. Une ouverture. Ne pas tomber dans le piège de l’artiste qui ne s’exprime qu’à travers son propre médium, ce qui est restreint. J’ai exposé ensuite chez Murakami.  


Comment l’as-tu rencontré ?


Il m’a envoyé un message sur Facebook et m’a proposé d’exposer dans sa galerie à Tokyo. C’était ultime, la plus grosse expérience que j’ai eue en professionnalisation, du délire. L’art avec eux c’est militaire, ils ont des lasers pour que tout soit droit.

Comment s’est passé ton retour ?

Après Tokyo, j’ai eu beaucoup de questionnements. Qu’est-ce que je raconte en fait ? Qu’est-ce que je fais dans ce marché ? Murakami, ok, mais c’est tout ce que je déteste. Murakami, il a deux cents personnes qui travaillent pour lui, il fait deux croquis qu’il envoie à une équipe et c’est développé en merchandising sur toute la planète. Je lui ai dit, il mitonnait devant moi.

Lorsque je suis renté de Tokyo, je suis allé à Dijon, c’était l’enfer. C’était bien aussi, parce qu’il ne se passe rien dans cette ville et que j’ai pu me couper du monde. Phase misanthrope, je ne supportais plus rien des humains et je suis resté quelques années en mode coupage du monde, âme à recentrer. J’étais dans une course effrénée avec Ghetto Farceur, et ça fatigue en fait. Et surtout tu te spécialises, tu ne fais plus qu’un truc dans ta life, tu deviens débile, en fait. J’ai pu me détacher du groupe et du graffiti. Je me suis diversifié, sites internet, informatique, musique, j’avais besoin de m’exprimer dans d’autres endroits, écrire. 

L’image, la vidéo ?


Je suis un conteur d’images et au fond, c’est là où je voudrais arriver : la vidéo. C’est pour ça que la couture, on veut la détourner. Tout ce que l’on fait on le détourne en histoires, en storytelling, en mises en scène, en scénographies. On a cette même fibre avec Pierre, la couture est un prétexte pour créer du mouvement. C’est de l’humain, c’est de la matière, c’est du voile, c’est de l’organique, de la vie. L’idée, c’est de se détacher du produit pour le sublimer et le transformer en une autre histoire. C’est ce qui nous intéresse, plus que l’habit lui-même.

Ça devient une œuvre d’art


Oui, et c’est là que l’on revient à notre business model. Qu’est-ce que l’on est réellement ? Sortir de la mode du quotidien pour en faire de l’art et tomber dans les travers de l’art que l’on connaît. Est-ce qu’il existe une échappatoire à ça ?

Ce que l’on comprend en ce moment, c’est que l’art c’est la transmission d’un savoir, d’une expérience. Pas un savoir informatif mais sensible. La transmission de cash, une intraveineuse d’expérience sensible. C’est aussi toucher l’intellect pur. Aller titiller les concepts et la fraction suprême. Ce qui ramène toujours à la notion d’échange. Quand un artiste te dit qu’il crée pour lui-même, je n’y crois pas. Beaucoup d’artistes sont dans ce déni pour (soit disant) préserver leur intégrité. Il faut accepter de sortir de ses contradictions personnelles, de son ego. Ce qu’on aimerait avec ya.danger, c’est créer des Fab Lab, autonomiser les gens, les ouvrir intellectuellement, titiller des endroits inhabituels, aller chercher les petits neurones qui sont éteints, ou bien des petits bouts de cœur. 


Si l’art titille les neurones, ça ne suffit pas, après il faut passer à l’action. D’abord la pensée, et ensuite l’action. Après avoir allumé les diodes, on transmet de l’autonomie. Cette manière sublime qu’ont les artistes de se débarrasser d’un carcan, on peut le transmettre. On ne propose pas seulement des produits qui sont beaux et qui font du bien, on veut aussi transmettre de l’énergie et de la force, redonner l’envie d’agir. Une fois que l’on a déclenché des mécanismes qui ne sont pas compliqués et qui appartiennent à tout le monde, on peut faire découvrir qu’il y a une suite.

Il n’y a pas seulement l’idée d’acheter une toile, de la poser chez soi et de se masturber jusqu’à l’orgasme visuel. Penser que ma nourriture intellectuelle elle est là et qu’elle me suffit. Penser que je suis quelqu’un de bien parce que je consomme des toiles. On ne peut pas s’arrêter à ce plaisir facile, à l’orgasme et au pouvoir social aussi que ça confère. S’approprier l’art, le garder dans son salon ou son coffre-fort. C’est la suite qu’il faut mettre dans la vie des gens. Pas rester à l’étape de spectateur mais d’acteur, d’être agissant. Quand on me dit « oui c’est bien ce que tu fais », je réponds « arrête de me sucer, viens on va faire un truc ensemble », peu importe ce que tu fais dans la vie, ce qui m’importe c’est l’énergie que l’on a en commun et ce que l’on va faire ensemble. On a aujourd’hui beaucoup de cartes en main pour réaliser des choses, il faut apprendre à les utiliser. Des mouvements comme Dada étaient dans un cadre beaucoup plus rigide, avec moins de facilités pour agir. 


Comment fait-on ?

Il faut passer au plan B, le plan A, la structure pyramidale, n’a pas marché, passons au rhizome. Peut-être. Ça ressemble à une sorte d’évidence naturelle, mais en regardant bien je ne suis pas certain. A partir du moment où l’on commence à donner un nom à un système, ça devient problématique. Ce qui est difficile à comprendre dans nos actions, c’est qu’il n’y a pas de finalité, que l’on est dans une flexibilité permanente, à part que cette flexibilité est la plus grande hantise de l’humain. Le cerveau fonctionne en mettant en place des habitudes. 


On a besoin aussi de ces habitudes, on a besoin d’alternances qu’il faut savoir gérer. C’est ça la complexité, la vie

La vie, c’est le rythme.

La société est beaucoup plus exigeante qu’auparavant


Oui, on connaît toutes les crottes de nez de son voisin.


En même temps ça ouvre des voies plus intéressantes. Tout est ouvert. Je te laisse parler de ton parcours…


Il y a eu la rencontre avec Pierre et la question « Qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? » On a ressenti l’urgence de faire des trucs au Capitole à Toulouse, dérouler un message pour piquer des gens au vif, on a traîné sur cette idée, et dans ce même esprit de rhizome on a fait pousser de la moisissure, de la matière organique dans une sorte d’incubateur qu’on a créé et on a fait des sortes de trucs artistico moisis, on voulait en faire des bijoux et l’intégrer à des vêtements. Les résultats n’étaient pas très bons et après on est passé en mode couture.

C’était pile la période du confinement et on a fait des cagoules anti-distanciation sociale. S’ils veulent nous déconnecter, on va se reconnecter. On a utilisé la cagoule parce que c’est un habit illégal. Tu peux acheter une cagoule mais tu ne peux pas la porter. On est dans des imaginaires où les cagoules c’est du terrorisme. C’est absurde. On a créé des cagoules qui te forcent à rester proche de l’autre. Ce qui permet de faire ça c’est la connectique. La connexion qui se fait avec des câbles qui vont créer de manière oppressive un lien comme des menottes avec quelqu’un en forçant le lien social. C’est l’absurdité de l’absurdité du contre-message. Différentes cagoules avec différents liens. C’était comme un cri dans la nuit que l’on voulait lancer. On a beaucoup discuté comment développer, passer par des levels plus hauts, sans passer par des chemins qui puent. 


On a de l’ambition, On veut gagner notre argent et rester en même temps dans une démarche artistique désintéressée. On a envie de s’exprimer, tout simplement. En ce moment on réfléchit à tout ça. On y va petit à petit comme ça avec des idées. Moi je suis hyper structuré dans mon cerveau, j’ai mille expériences de vie avec une volonté farouche de structurer un max, arriver à des standards de qualité, et en même temps avec Pierre il y a ce truc plus organique, plus chaotique et plus « bats-les-couillistes ». En ce moment on est plutôt de ce côté-là. On peut faire beaucoup mieux pour servir notre propos. Ce que l’on propose aujourd’hui, c’est le cirque. J’aimerais en sortir pour proposer un langage plus préhensible, sortir du boulguiboulgua.

On est encore trop dans l’onomatopée. A un moment je pense que l’on peut synthétiser avec un vrai style. On est en train d’avancer, chaque jour, à chaque rencontre.

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