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Quand la langue des signes devient Hip Hop. Interview de Laëty par Veneno.

Quand la langue des signes devient Hip Hop. Interview de Laëty par Veneno.

Peux-tu te présenter ?
Je m’appelle Laëtitia, dit Laëty, j’ai 40 ans, je suis « chansigneuse ».

A partir de quel âge t’es tu intéressée à la langue des signes et pourquoi ?
Je m’y suis intéressée à 15 ans, à la suite de la lecture du livre « Le cri de la Mouette » d’Emmanuelle Laborit. Très vite passionnée, j’ai découvert la culture sourde et son histoire… Depuis la passion ne m’a pas lâchée !

L’accès à la culture pour les sourds est bien trop souvent mis de côté, comment procèdes-tu pour y remédier ?
L’objectif principal de mes actions est de densifier la culture pour les sourds en langue des signes, en multipliant les collaborations et partenariat avec les artistes et les organisateurs, j’espère ainsi participer à la reconnaissance du public Sourd.

Mais il y a aussi un second volet qui me tient à cœur : faire découvrir la culture sourde, l’art sourd et les créations en langue des signes, au public entendant, qui me tient à cœur. Je trouve que la culture sourde est riche et inspirante, je tends à être comme une passerelle possible entre le monde des sourds et celui des entendants.

(Pour info j’avais fait ce clip en 2012, il n’a pas de sous titres, mais en gros ça parle de ça :

Peux-tu nous parler de tes débuts avec le festival nantais HIP OPsession ?
Qu’est-ce que cela t’a apporté ?
Avec le festival Hip OPsession, tout a commencé alors que je collaborais à Nantes avec l’association Cultiv’Art dans le but de rendre accessible les évènements culturels, mais aussi de promouvoir les créations en langue des signes.

Naturellement, avec une bande de pote sourds, on sortait dans différents lieux culturels, c’est comme ça nous sommes allés voir la battle danse Hip Opsession en 2006, c’est ce qui paraissait le plus adapté pour qu’on profite tous du spectacle… Je n’avais pas réalisé à l’époque, la place très importante des Speakers/MCs qui ambiancent, nous expliquent les règles de la battle et aussi l’histoire de la Culture Hip Hop.

A la fin de l’évènement, j’ai pris contact avec les responsables du festival pour voir dans quelle mesure on pouvait travailler ensemble à rendre accessible au moins la battle et les expositions.

Avec l’association Cultiv’Art nous avions l’équipe adéquate pour proposer de la sensibilisation à la langue des signes et à la culture sourde, à l’équipe Hip OPsession, ainsi que l’interprétation des évènements. A l’époque cette équipe était constituée d’artistes sourds et entendants ainsi que d’interprètes en Langue des Signes. Puis l’aventure a continué avec l’association TAC, avec toujours le même processus. C’est d’ailleurs sous cette forme que je travaille encore actuellement.

C’était une super expérience. Nous avons travaillé à la recherche et à la création, de vocabulaire en langue de signes adapté à la culture Hip Hop. Dans la culture sourde, on baptise les prénoms, les noms de groupes, avec un signe. On devait donc trouver un signe pour chaque crew de danse. Pour cela il nous fallait les interroger pour comprendre pourquoi ils avaient choisi ce nom et trouver l’équivalent en signes. C’était parfois compliqué, mais je me rappelle de bonnes cessions de fous rires durant ces étapes de travail.

Après quelques années, en 2015, le Festival Hip OPsession m’a proposé de collaborer pour l’adaptation d’un nouveau concert. C’est comme cela que j’ai choisi d’appeler Erremsi (Ex Radikal MC). En Février 2016 on sortait « Lever l’Encre » version bilingue. L’histoire a duré 4 ans. On a tourné partout en France.

Traduire en live un concert de rap ne doit pas être évident, peux-tu nous parler de cette expérience ?
Dans le Chansigne de reprise ou d’adaptation, la première étape consiste à explorer l’univers artistique du MC.
La deuxième étape est la traduction, elle se passe dans mon bureau. Face au texte de l’artiste, je commence à rechercher une traduction Langue des signes.
La troisième étape est d’y ajouter le rythme. La quatrième étape est de valider l’adaptation avec un coach en langue des signes, puis il faudra l’apprendre par cœur, avant d’arriver sur scène.

Il faut en moyenne 3 jours de travail pour adapter un titre, donc un peu plus de 2 mois pour préparer un concert.

Tu es très reconnue dans le milieu HIP HOP. Peux-tu nous en dire plus sur les festivals avec lesquels tu as l’occasion de travailler et comment cela se passe-t-il généralement ?
Je remarque que les volontés d’être accessible sont de plus en plus nombreuses, malheureusement la mise en place est toujours tardive. En effet pour un accueil en langue des signes il faut un partenariat avec une association de sourd il faut par exemple, former quelques bénévoles aux bases, rencontrer des professionnels de la langue des signes pour bien comprendre les particularités du public sourd… Souvent on me pose toutes ces questions 2 mois avant le festival… le délai est bien trop court.

Il nous faudrait développer un guide « Accueil du public sourd » pour que chaque organisateur de festival puisse dès le début s’adapter aux particularités des publics pour des réponses plus juste, plus fun, plus citoyennes.

Visuellement, cela se rapproche d’une performance artistique, intègres-tu de la danse de temps en temps dans ton chansigne ou est-ce de la pure traduction ?
La langue des signes se situe dans le domaine du geste, comme la danse. Cela met en jeu le corps. La langue des signes a comme cadre linguistique physique, le haut de la tête jusqu’au nombril. Si un chanteur travaille son expression vocale du diaphragme jusqu’au haut de la tête, moi avec le chansigne je travaille sur tout le corps, ce qui est proche de l’expression dansée.

Depuis que je suis petite je pratique de la danse, mais j’avais toujours eu la sensation qu’il me manquait quelque chose. Avec le chansigne, je me sens plus complète dans ce que j’exprime.

Comment se passent les collaborations avec les artistes ? As-tu des anecdotes à nous raconter ?
Oui il y a en a des anecdotes et depuis 20 ans ainsi que de supers souvenirs de tournées, des heures de recherches passées sur leurs textes, des créations tentées, ratées, réussies ! Ce sont avant tout de belles aventures humaines.

J’ai remarqué que la collaboration avec un artiste ou un groupe, se passe toujours mieux si l’envie vient directement d’eux. Si l’artiste m’accepte comme un autre artiste, on va pouvoir travailler l’adaptation artistique et même créer.

Pendant la phase de traduction, je pose beaucoup de questions à l’auteur, parfois eux même me disent redécouvrir le sens de leurs textes, ce sont toujours des moments assez émouvants, car je creuse un peu dans leur intimité, dans leur imaginaire, je leur demande de se rappeler une époque où ils étaient posés, figés, des mots.

Peux-tu nous parler de ton expérience aux côtés du rappeur Erremsi ?
Depuis 2010 j’ai travaillé auprès de : Black Sad, Djazafaz, Alkalmy, Flow Démo, FUMUJ, Raggassonic, Rocé, MellowMike, Gonzo, Sniper, S’pri Noir, Ninho, RimK…. Tant de Flow, tant de rencontres, d’échanges, c’est fou quand j’y pense.

Avec Erremsi ce qui changeait c’est que pour lui, la langue des signes, c’est sa Langue maternelle, donc je n’avais pas besoin de le sensibiliser sur « qu’est-ce que c’est qu’être un sourd » En plus il pouvait comprendre mes propositions d’adaptation langue des signes. C’était vraiment génial !

Proposes-tu des ateliers de chansigne ?
Oui, j’encadre des ateliers, des stages et je propose aussi du coaching Chansigne. Pour profiter pleinement de ces temps de formations, il faut être bilingue en langue des signes. Mais j’ai développé un programme de découverte du Chansigne pour les personnes novices en langue des signes. Juste pour s’initier à l’expérience de signer en rythme ou de mettre du rythme dans un signe.

Outre le Hip Hop, il t’arrive de traduire des classiques de la chanson française, je pense par exemple à ta reprise de « La foule » de Piaf devant la tour Eiffel. Comment est-ce accueilli par un public non habitué au chansigne ?
Depuis le début je travaille sur tous les registres de la chanson, J’ai même travaillé avec une chanteuse lyrique, une Nantaise Claire Pénisson, pour le spectacle « Invitation aux Voyages »

Avec la chanson française on a plus le temps de voir les signes et les expressions qui vont avec… En général c’est en chanson française que les personnes qui ne connaissent pas la Langue des Signes me parlent de chorégraphie.

En tout cas nous sommes nombreux à nous accorder sur le fait que la langue des signes est naturellement poétique, la langue des signes est une langue magnifique, riche de sa culture visuelle… quand je vois les retours des publics, ça me conforte sur le fait qu’elle n’est pas seulement une Langue d’accessibilité, mais qu’elle est bien génératrice d’émotions et source d’inspiration.

Il t’arrive également de traduire de la poésie. Que préfères-tu dans cette pratique ?
Les chansons, le Rap… etc… pour moi c’est de la poésie avec musique.

Quand je travaille seulement avec de la poésie/slam, une musique intérieure se met en route… Toutefois le travail dans le corps n’est pas du tout le même, c’est un autre défi.

Quels sont tes projets futurs ?
Depuis cet hiver j’ai commencé à collaborer avec le slameur Jérôme Pinel pour le spectacle de performance poétique « Monologue d’un Code Barre » On était au festival off d’Avignon2021. On reprendra les résidences de travail à l’automne.

Je travaille aussi avec le groupe 3ème Class, sur la tournée « inclassable », si tu aimes les textes engagés sur des rythmes qui font danser, n’hésites plus va checker !
D’autres projets sont en cours, j’espère vous en dire plus bientôt !

Qu’aimerais-tu dire à nos lecteurs ? Un mot de la fin ?
Vive les passions, Vive les différences ! Si ça fait vibrer ton cœur, fonce !

Site internet : https://www.laetysignmouv.com/

Image de couverture : Peinture de l’artiste Nuno Viegas.

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