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La coupe est pleine. Pour une politique de la sécurité urinaire

La coupe est pleine. Pour une politique de la sécurité urinaire

Occuper la rue, la vivre, est, tautologiquement entièrement lié au Street Art. Mais la rue est un espace géré par une communauté politique –la municipalité- plus ample qui décide des infrastructures dont elle sera dotée, ou non. C’est à travers ce choix d’infrastructures –ou “mobilier urbain”- que se construisent des espaces publics plus ou moins avenants pour les personnes qui, d’une manière ou une autre, habitent la rue. L’évidence de cette assertion est bien illustrée par la question des toilettes publiques (ou leur absence). D’ailleurs, on peut se demander si la surreprésentation des hommes dans le Street-Art n’a pas un lien avec les questions de commodité urinaire.

L’un des rares domaines dans lequel citoyens et élus locaux ont encore prise est le “mobilier urbain”. Or, depuis plus de vingt ans, la très grande majorité des municipalités ont choisi de placer des caméras de surveillance, jusque dans les lieux les plus improbables. Ce choix découle d’un amalgame pour le moins douteux entre sécurité et surveillance. Douteux dans le sens littéral, puisque les rares études d’impact sur les effets de ces caméras sur la criminalité laissent dubitatifs sur l’efficacité de ces coûteux dispositifs.

Dans une courbe inverse à la démultiplication des caméras dans les villes, les toilettes publiques sont devenues une rareté presque folklorique. Si bien que la condition du citadin est la vessie pleine. Pas une personne vivant en ville qui n’ait mis au point sa petite stratégie pour palier au désert w.cétier. Celles qui ont de l’argent s’arrêtent consommer un café ou n’importe quoi sans nécessité ni envie, juste afin d’avoir un accès aux toilettes des cafetiers, les autres se retiennent au risque de développer nombre de maladies liées à la rétention urinaire.

Une ville comme Argenteuil (Val-d’Oise, 110 000 habitants) dépense près d’un million par an (965 000 euros) pour une vidéo-surveillance, dont aucune étude scientifique n’a jamais prouvé l’efficacité. La ville ne compte que deux toilettes publiques. On remarquera que la presse régionale (Sud Ouest, par exemple) peut trouver exorbitant 88 000 euros alloué par un budget municipal à l’installation de toilettes publiques, mais ne trouve rien à redire à des sommes dix fois plus élevées pour la vidéo-surveillance. Or, si la vidéo-surveillance n’a jamais prouvé son efficacité (excepté pour remplir les poches de ses exploitants), les toilettes n’ont jamais manqué d’usagers.

Un problème genré

Face à la question urinaire, l’inégalité des sexes est une évidence. Il est plus aisé de pisser en lousdé muni d’un pénis plutôt que d’une vulve. Or, loin de chercher à atténuer cette inégalité, la plupart des politiques urinaires les accentuent avec des infrastructures destinées exclusivement aux pénis. Ainsi, déjà à l’époque où il existait encore un système étoffé de toilettes publiques, celles réservées aux hommes étaient bien plus nombreuses. Pissotières et vespasiennes faisaient partie du paysage urbain commun, les lieux d’aisance complets étaient en revanche beaucoup plus rares.

Vespasienne

La situation n’a, à cet égard, guère changé. Par exemple, l’apparition de pissotières à ciel ouvert dans le nord de Paris ne s’accompagne que d’un effort beaucoup plus limité envers les toilettes unisexes, creusant ainsi l’inégalité. La nouvelle commodité accordée aux buveurs de bière du canal Saint-Martin ne concerne pratiquement pas les buveuses, réduites à quémander l’accès aux toilettes privées des cafetiers.

De plus, à l’intérieur du café l’inégalité est aussi criante. En effet, quand il y a des toilettes séparées, la grande majorité sont conçues dans une symétrie qui perpétue l’inégalité (il y a autant de toilettes hommes que femmes). Or, le temps nécessaire afin de mener son affaire est près de quatre fois supérieur pour une femme que pour un homme, si bien qu’à surface égale le temps d’attente est bien supérieur pour les femmes (d’où les interminables files d’attente chez les filles). Il faudrait au moins deux fois plus de toilettes pour femmes afin d’atténuer l’inégalité des queues. Mais à l’heure où l’égalité des genres est sur toutes les bouches officielles, on entend peu parler de toilettes destinées aux femmes.

Schéma publié par le magazine urbis

La question se retrouve dans le Street Art qui suppose de longues heures passées dans la rue. Si, cas exceptionnel, votre mur d’intervention est proche d’un cafetier aimable, le problème urinaire se trouve résolu. En revanche, si vous êtes dans un désert w-cétier ou un quartier de taverniers à cheval sur le principe de propriété de la cuvette, alors la question peut se faire pressante. Et, à nouveau, nous retrouvons notre inégalité entre vulves et pénis, si bien qu’on peut se demander si la politique urinaire n’a pas un rôle dans la surreprésentation des hommes dans le Street Art.

Dans l’état actuel de surabondance de vidéo-surveillances et de misère pissotière, il y a fort à parier que les agents en charge de regarder les vidéos passent leurs vies à observer des délits de miction sur la voie publique. On préférait tellement avoir des toilettes publiques… qui seraient intervenues par des Street-Artistes (plutôt femmes, d’ailleurs).

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Pour un aperçu des risques liés à la rétention urinaire :

https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/26356-Se-retenir-d-uriner-15-minutes-dangereux-sante

Sur la gabegie de la vidéo-surveillance, dénoncée par la Cour des comptes

https://www.lagazettedescommunes.com/703132/la-videosurveillance-dans-le-viseur-de-la-cour-des-comptes/

Article typique du ton plaisantin avec lequel le sujet du droit d’uriner est traité (ces mêmes journaux qui trouvent exorbitante une dépense en dizaine de millier d’euros pour la sécurité urinaire ne trouvent rien à redire aux centaines de milliers dépensés en caméras inutiles)

https://www.sudouest.fr/2016/05/10/gros-moyens-pour-de-petites-commissions-2356661-3603.php?nic

Pour aller plus loin, un texte du chercheur Julien Damon :http://eclairs.fr/wp-content/uploads/2012/06/ToilettespubliquesDamonDroitSocial.pdf

L’article de Julien Damon est en parti repris et résumé ici :

https://www.urbislemag.fr/toilettes-enjeux-d-egalite-hommes-femmes-billet-568-urbis-le-mag.html

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