pixel
Now Reading
Peut-on nettoyer l’air en graffant ? La photocatalyse à l’essai

Peut-on nettoyer l’air en graffant ? La photocatalyse à l’essai

Une fresque faite à Manille, en Philippines, avec la peinture KnoXout. © DR

Nettoyer l’air en graffant, c’est possible ? C’est ce que promet une peinture qui s’appuie sur le procédé de photocatalyse. Hiya fait le point.

L’affaire nous a sauté aux yeux lorsque le 5 juin dernier l’artiste berlinoise Viktoria Cichoń a repeint la façade du KitKat Club, à Berlin, à l’occasion de la journée de l’environnement. La fresque a été peinte avec une peinture censée absorber les polluants atmosphériques présents dans l’air. Voilà qui nous intéresse…

La peinture, dénommée KNOxOUT, s’appuie un procédé photocatalytique. « Il y a un processus catalytique pour éliminer les polluants. L’action de ce procédé est d’oxyder, dégrader la matière organique, explique Frédéric Thevenet, chercheur spécialiste de la qualité de l’air intérieur et le traitement de l’air. Photo veut dire que ce processus est activé par la lumière, surtout de la lumière solaire ou les UV. »

La technique n’est pas nouvelle, nous explique le chercheur. Il existe dans les peintures au Japon depuis presque 20 ans et a fait son apparition en Europe et aux Etats-Unis il y a une dizaine d’années au moins. « Le procédé a fait ses preuves. Il fonctionne pour épurer l’air de façon fine, descendre à des niveaux de concentration très bas. Il est très utilisé pour l’épuration de l’air intérieur. Il y a par exemple beaucoup d’essais sur des matériaux de revêtement. »

Réduction de dioxyde d’azote

Qu’en est-il de la pollution urbaine ? Avant de lancer son produit, Boysen, qui commercialise la KNOxOUT, a effectué ses mesures.

– À Manille, en Philippine, l’entreprise a conduit une étude en partenariat avec le Manila Observatory sur l’avenue de Manille au trafic le plus intense. Avec une zone peinte en extérieur de 4100 m², 0,44g de NO2 ont été détruits par m² par jour. Pour l’entreprise, « cette information est comparable avec le fait qu’un arbre adulte filtre 0,42 NO2 par jour. »

– A Camden, à Londres, l’entreprise a effectué des mesures en partenariat avec le King’s College London Environmental Research Group. Monitorées de 2007 à 2010, les mesures de NO2 et NO ont été prises toutes les 15 minutes, est-il indiqué sur le site web de la marque. Une réduction totale de 20 % à 50 % de ces polluants a été enregistrée.

– Une autre étude a été effectuée à Londres en partenariat avec le conseil municipal de la ville. 300m2 ont été peints. « Les résultats ont montré que le mur nettoyait les émissions d’environ 2000 voitures par jour. »

L’entreprise se concentre sur le dioxyde d’azote (NO2). « C’est un polluant problématique en zone urbaine, issu de l’activité industrielle, des moteurs à combustion, du trafic routier », présente Frédéric Thevenet, qui précise qu’il existe beaucoup d’autres polluants dans le complexe cocktail urbain, comme l’ozone ou les particules fines par exemple. « La peinture nettoie tous les polluants organiques de l’air, il agit sur toute la famille des NOx », indique Johnson Ongking, vice-président de Boysen.

« Les vapeurs nitreuses sont toxiques, et constituent une source croissante de la pollution de l’air, nous indique Wikipédia de cette famille de polluants. Elles contribuent à l’effet de serre et au dérèglement climatique, et sont acidifiantes et eutrophisantes ; les NOx sont devenus la principale source des pluies acides (alors que la pollution par les oxydes de soufre a régressé) et de l’acidification des eaux douces. » Un cocktail détonnant dont on ferait bien de se débarrasser.

Dépollution marginale

De la peinture qui filtre l’air autant qu’un arbre ? Voilà qui paraît magique. Pourtant, le vice-président le reconnaît : la peinture ne fonctionne que de manière très locale. « Cela ne fonctionne que sur la zone, le polluant doit entrer en contact avec la peinture pour que celle-ci fasse son effet. » Même constat pour Frédéric Thevenet. « Je pense que ça restera marginal pour affronter la pollution urbaine. Que ce soit en zone urbaine ou pour purifier l’air intérieur, la première chose à faire est de réduire les sources de pollution. [Cette peinture] peut avoir un impact pour traiter l’air extérieur, mais seulement sur quelques types de polluants et à une échelle extrêmement locale. »

Pas de bombes, moins de couleurs

Alors, top ou flop ? Du côté de Boysen, l’intérêt des graffeurs se fait sentir. « Quand nous avons lancé le produit, nous ne pensions pas aux street artists comme une cible potentielle, reconnaît Johnson Ongking. Mais nous avons rencontré beaucoup d’intérêt. » Pour publiciser la peinture, l’entreprise a fait appel à des dizaines d’artistes internationaux pour peindre l’avenue la plus passante de Manille. Des dizaines de fresques ont vu le jour, de Lima, au Pérou, en Pologne, en passant par les cours d’écoles aux États-Unis et désormais Berlin.

Pour les candidats à la peinture dépolluante, sachez tout de même qu’il faudra faire des compromis. D’abord, l’entreprise ne commercialise pas ses peintures en bombe, seulement en pot. « Conditionner cette peinture en bombe et garder les mêmes propriétés nettoyantes est très difficile – or, nous ne sommes pas prêts à faire de compromis sur ces propriétés. C’est un gros challenge technique. » Un mal pour un bien puisque les bombes sont émettrices de composés organiques volatils (COV) néfastes pour l’environnement et la santé de celui qui en inhalerait une dose trop concentrée. (Sur les effets nocifs des bombes, lire cet article.) Les peintures en pot aussi contiennent des COV mais les recettes s’affinent pour faire descendre ces composés à des taux les plus bas possibles. « Nous avons de très bas COV », assure ainsi Johnson Ongking.

Second compromis, les couleurs. « L’action d’un procédé photocatalytique est d’oxyder, dégrader la matière organique, rappelle le chercheur. Si dans cette peinture il y a des composants organiques, comme des pigments ou des agents texturants, on peut imaginer que eux-même vont être dégradés. » En effet, confirme Johnson Ongking. Le fabricant travaille avec une entreprise française pour mettre au point des pigments inorganiques donc résistants – un caractère qui ne rend pas la peinture plus polluante, assure-t-il. Cependant, l’entreprise commercialise moins de nuances que celles présentes sur le marché.

Une auto-destruction des peintures non adaptées qui, là encore, a son avantage. « Des graffeurs sont venus vandaliser la fresque faite à Manille. Avec le temps, leurs pigments ont été dégradés et les tags [vandales] sont devenus blancs. » Un système d’autodéfense pour une fresque (quasi) eco-friendly. Qui dit mieux ?

View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Scroll To Top