pixel
Now Reading
Benjamin Epps, 241 nuances de Boom Bap

Benjamin Epps, 241 nuances de Boom Bap

Le jeune rappeur originaire du Gabon vient conquérir le rap game avec son rap en nuances de noir et blanc.

Le rappeur de 25 ans baigne dans le rap depuis son plus jeune âge, notamment grâce à un de ses frères aînés Cam, pionnier de la scène rap gabonnaise. Mais avant d’arriver à la forme que nous lui connaissons actuellement, il s’est fait connaître sous différents alias comme Benjamin Franklin, sous lequel il a sorti le projet Paris n’est pas si loin en mars 2018. Mais son tout 1er pseudo était Kesstate c’est ainsi qu’il se présentait pour ses premiers freestyles sur les ondes radios de Libreville. En 2012 il monte même un duo avec un rappeur nommé Syanur (ndlr ce n’est pas Cyanure d’ATK).

Le rappeur sort son 1er EP :Le Futur, sous sa forme Benjamin Epps en décembre 2020. S’en suit un 2nd : Fantôme avec Chauffeur entièrement produit par Le Chroniqueur Sale sorti en avril dernier.

La première chose qui frappe chez Epps c’est sa voix, avec ce timbre qui joue sur les aiguës. Ensuite c’est sa proposition artistique, il arrive sur des prods de Boom Bap (ndlr  Courant musical issu du rap East Coast, ayant émergé du milieu des années 1980 au début des années 1990 notamment à New York. Il se caractérise par des rythmes à 4 temps réguliers de 90 BPM, des basses profondes et des samples) aux touches jazzy et soulful. Dans une période où une partie du public rap est plutôt accoutumée aux sonorités Trap, Uk Drill ou encore Zumba. Cette proposition arrive comme une sorte « d’ovni ». On retrouve dans l’univers du rappeur des prods issus de sample, comme celle de Blizzard composée par Vladimir Cauchemar qui sample notamment un des thèmes de l’animé : Les Chevaliers du Zodiaque. Ce qui finalement fait sens quand on sait que le rappeur revendique des influences comme Nas, Notorious BIG ou encore des artistes français tels que les X-Men, NTM ou Arsenik entre autres. Il a d’ailleurs ce morceau Notorious où il y a une interpolation (ndlr « on peut considérer l’interpolation comme une reprise complète ou partielle d’une œuvre musicale existante », source : article traitant des reprises pop dans le rap sur Mouv) du fameux « Baby, baby » du rappeur new-yorkais. Le rappeur n’oublie pas donner une touche de modernité à ses morceaux en les dynamisant avec des ad-libs ou avec son gimmick « Dis les termes ! »

Il travaille aussi beaucoup de clips, en noir est blanc comme Tard le soir, ou Plié en 5, même si le clip de Goom sort de cet univers colorimétrique. La cover de Fantôme avec chauffeur réalisée par Fifou est également dans ces nuances. Sa musique appelle aussi à cet imaginaire nuancer en noir, blanc et gris.

En se penchant sur les mots de Benjamin Epps, les ego-trips, les punchs et la provocation ressortent de son style. Provocations qui ont pu interloquer, voir même choquer comme quand il dit « Rien n’me donne autant envie qu’un couple de lesbienne et si j’étais Feuneu j’aurais zouké Wejdene » (ndlr étant donné qu’elle est marketée comme ayant 16ans, placement marketing qui pose question bien évidement) de plus pour certains d’entre nous en dehors de la danse, « zouké » signifie jouer à la bête à 2 dos, même si le rappeur lui s’attache au sens premier du terme, ici on a affaire à une double lecture. Surtout que la phrase qui suit dit : « Excuse-moi frangine, c’était pas un manque de respect, c’est rien de personnel, c’est juste le business », ce qui peut-être perçu par une partie du public comme ambigu. Mais en naviguant dans l’univers du rappeur on peut percevoir ça comme un trait d’humour qui ici tombe un peu à plat. Sans toutefois faire l’impasse sur la sensibilité comme sur Dieu Bénisse Les Enfants, morceau qui peut faire couler une larmichette. Surtout dans un contexte où aujourd’hui les problèmes d’abus subis par les enfants sont portés au grand jour. Le rappeur étant très proche de ses neveux et nièces, cela traduit sans doute la peur qu’il leur arrive malheur. Néanmoins, le jeune rappeur a une prédilection pour l’égo-trip, « Avant les filles me trouvaient moche. Je suis toujours aussi moche mais avec 300 000€ en plus » ou « Booba a sorti le dernier album, ça y est maintenant je peux prendre le trône » ou encore « Je suis le MC le plus complet ». Il voit le rap comme un sport, comme une saine compétition « je ramène la compétition comme à Cayenne » où il est quand même mieux de franchir la ligne d’arrivée en premier, ce qui est une référence de plus à l’ADN du rap des 90s et plus largement de la culture Hip-Hop. Il n’hésite pas non plus à name-dropper des rappeurs tels que Kennedy via le morceau Kennedy en 2005, ou Nekfeu, Alpha Wann et Sneazzy en clamant qu’il est venu prendre leurs places. Ça pourrait être vu, dans un second temps, comme une manière de s’inscrire dans une sorte de filiation rapologique.

Certain(e)s auditrices/auditeurs restent septiques concernant Epps, qui leur rappelle notamment Westside Gunn du colectif Griselda, de par sa voix qui est similaire au rappeur états-unien et par la couleur musicale des morceaux jugée trop proche également. S’il y a des similitudes manifestes, n’oublions pas que Lunatic fut, en son temps, vu par certain(e)s, comme une version bien franchouillarde de Mobb Depp. Donc finalement est-ce réellement un souci ?

Benjamin Epps fait une proposition différente du rap mainstream, même si attention ce n’est absolument pas le seul à proposer du Boom Bap sur la scène francophone actuelle. Il surfe sur ses égo-trips et ses provocations malicieuses parfois avec plus ou moins de succès. C’est avec cet univers très monochrome sans pour autant être monotone,(univers qu’il ne fait qu’étoffer notamment avec des feats comme avec Sam’s ou plus récemment avec Zésau entre autres), que le rap francophone devra désormais compter, que sa proposition artistique soit décriée ou pas.

Scroll To Top