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Comment sortir d’une immobilisation ? Du cap aux grèves, de Barbara Stiegler

Comment sortir d’une immobilisation ? Du cap aux grèves, de Barbara Stiegler

Du cap aux grèves. Un petit livre jaune. 135 pages. Sous le titre est écrit en italique : Récit d’une mobilisation 17 novembre 2018 – 17 mars 2020. La première date est celle du premier samedi des gilets jaunes. La deuxième, celle où la France a commencé son premier confinement. Deux dates importantes dans l’histoire moderne.

Comment sortir d’une immobilisation ? La question de Barbara Stiegler. Comment passer de l’immobilité à un engagement ? Comment réinventer la mobilisation là où nous sommes ? Un livre très motivant, qui ouvre un champ de réflexion.

Comment assumer une place active dans l’organisation matérielle du monde et dans la lutte si nécessaire des collectifs de travail ? Comment basculer dans l’action ? Comment… ? Le livre de Barbara Stiegler est passionnant parce qu’il pose toutes ces questions et réfléchit à des réponses possibles. Et nous incite à y réfléchir aussi. Car ce qu’on nous demande, c’est de « s’adapter », de suivre sans discuter le cap nécessaire, celui d’une adaptation de toutes nos sociétés dans la compétition mondiale.

Ce à quoi nous assistons ces dernières années, et ce dans quoi nous vivons, c’est à un mélange inédit entre société de souveraineté (la personnalisation du pouvoir), société disciplinaire (les institutions, la police) et société de contrôle (les dispositifs de surveillance), où les médias deviennent les vecteurs d’opérations de disqualification (désinformer, mentir). C’est ce qu’on peut appeler, en s’appuyant sur les analyses de Hannah Arendt, un « régime de post-vérité », où les informations les plus contradictoires circulent.

Le livre de Barbara Stiegler tombe alors pile poil et nous rappelle que, pendant des décennies, l’idée dominante a été en effet de tenir le cap, en dépit de la multiplication des alertes, et on a pu avoir l’impression qu’il nous serait imposé jusqu’à la fin des temps.

Impression interminable qui nous a longtemps enferrés à fond de cale, jusqu’à ce qu’une marée innombrable de gilets jaunes surgisse le 17 novembre 2018, sur le pont, inaugurant une insurrection que personne n’attendait, et dont personne ne pouvait prédire le sens.

L’insurrection des Gilets jaunes aura mis le doigt sur une vérité essentielle : le nouveau libéralisme transforme nécessairement la démocratie élective en régime autoritaire. Et l’irruption des Gilets jaunes a rendu visible pour toute la société cette recomposition des grammaires et la démultiplication des scènes contestataires, des usages des réseaux numériques à l’occupation des ronds-points. Il s’en est suivi une multiplication des droits et des régimes d’exception. C’est dans ce sens qu’on peut parler de dérive autoritaire du pouvoir par l’interdiction explicite de manifester et la multiplication des mesures liberticides.

Barbara Stiegler pose une autre question en renversant le regard, et en passant du « nous » aux « eux » : Comment maintenir le cap avec autorité, quand tout le monde réalise que la fin glorieuse de l’évolution dissimule peut-être l’effondrement de nos systèmes sociaux et l’imminence de la fin du monde ? L’une des réponses improvisées a été de punir les déplacements des automobilistes en les taxant toujours plus. Un an plus tard, avec l’arrivée du virus, elle sera de dénoncer l’indiscipline des Français confinés, tout en appelant à continuer de sortir de chez soi pour faire tourner l’économie.

Barbara Stiegler, elle, a décidé de sortir de l’immobilité ; elle décrit dans son livre la façon dont elle a basculé, à partir du 17 novembre (2018). Et elle cite Nietzsche : penser les maladies du présent sans s’y exposer directement, s’en protéger toujours par le recours intensif au passé et le regard de loin, depuis des landes, des massifs ou des plateaux qui en sont relativement épargnés.

Qu’est ce au fond que ce néolibéralisme que nous désignons comme notre adversaire ? Barbara Stiegler répond par une nouvelle question : ne s’agit-il pas d’une mutation de l’État lui-même, transformé par un nouveau type de pouvoir, celui justement qui a réussi à édifier au beau milieu des océans du monde entier le même cap pour toutes les sociétés ?

Ce qu’il y a de véritablement nouveau dans le néolibéralisme, ce qui constitue le cœur de son utopie, c’est que le cap qu’il entend imposer à toutes les sociétés est celui de la compétition. Le cap, c’est que tous puissent participer à la grande compétition pour l’accès aux ressources et aux biens. Alors se dégagera une hiérarchie entre les gagnants et les perdants.

Ce qui fait penser aux Gilets jaunes, progressivement mis hors-jeu par la métropolisation des grands centres urbains. Ce sont eux qui habitent ces zones rurales et périurbaines, ces lieux devenus des déserts invivables. Ce sont eux qui jouent le jeu de la mondialisation et qui s’estiment perdants, définitivement sur la touche.

Comment se saisir du monde quand nous en sommes nous-mêmes détournés et qu’il a pris les dimensions effrayantes d’une planète dont on annonce la fin prochaine ?

Tout d’abord, il s’agit de reconnaître l’ennemi, et la première erreur est celle qui conduit nos révolutionnaires inoffensifs à regarder loin et ailleurs, et à nous donner des cibles hors de portée, quand elles sont en réalité juste là, sous nos yeux, dans nos locaux, nos présidents et nos responsables, et dans nos propres manières de faire.

On constate alors que notre adversaire n’est ni ailleurs ni lointain, et qu’il ne sera pas non plus combattu plus tard, dans un hypothétique grand soir. Il est devant nous et il est même en nous, et c’est maintenant, dès aujourd’hui, qu’il s’agit de le bloquer pour lui imposer autre chose.

Alors, prenons le temps de nous poser des questions sur toutes les formes nouvelles de mobilisation qui, ici et maintenant, sont déjà en train de s’inventer, comme nous y invite Barbara Stiegler. Réellement, on a vu émerger lors des occupations dans les universités, dans les théâtres ou dans les ZAD la nécessité de s’organiser en fonction des oppressions spécifiques que subit chacun. L’imaginaire militant a aujourd’hui un autre rapport au temps et un rapport à d’autres figures, qui se conjuguent entre elles. Dans une tradition marxiste-léniniste, la multiplication des actions affaiblissait la mobilisation. D’où l’importance de la convergence de luttes. Mais aujourd’hui, c’est une autre figure de militant qui apparaît, multi-positionnée, engagée dans des associations de quartier et des luttes locales, des collectifs d’artistes, d’aide aux migrants, féministes, antiracistes, tout en participant aux mouvements plus larges. Pour ces personnes et les groupes qu’elles composent, la multiplicité veut dire : puissance d’agir.

Il s’agit de refuser tout agenda mondial et de lui substituer la polyphonie de nos emplois du temps minuscules, qu’il nous faudra jour après jour tenter de coordonner entre eux, pour reconquérir nos lieux et redécouvrir leur histoire, et Barbara Stiegler formule cette proposition : « une grève ici et maintenant et à quelques-uns ? Une grève où l’on continuerait de travailler, mais à condition de saboter ou de bloquer tous les processus et dispositifs – l’évaluation, la compétition, la numérisation, la semestrialisation, la mutualisation, la rationalisation, qui depuis des décennies nous détruisent et que nous appliquons pourtant consciencieusement tous les jours ».

Barbara Stiegler refuse la relation logique entre la grève et la masse. Car, on le sait maintenant, la grève n’aura jamais lieu tant qu’on attendra d’être nombreux. La grève lui apparaît comme un état permanent, indéfiniment reconductible, parce que : « La grève idéale, celle où nous serons tous ensemble n’aura pas lieu, il ne faut pas l’attendre, mais il y a tous ces gens qui sont contre, ils sont d’une certaine manière en grève déjà tout seuls. Alors les choses sont simples, il faut se connecter à eux en les connectant entre eux. Parce que notre grève ne fonctionne pas avec les lois de la masse, mais parce qu’elle bâtit, petit à petit, un réseau de résistance, elle sera probablement, à ce titre, définitive ».

Barbara Stiegler, Du cap aux grèves (Verdier 2020)

Voir aussi Michel Kokoreff, La Diagonale de la rage (Éditions divergences 2021)

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