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« Serre-moi fort » la petite mort du cinéma

« Serre-moi fort » la petite mort du cinéma

Des films continuent de sortir chaque semaine ; mais le cinéma est mort, on le sait bien. Il a même souffert 1000 morts, sans résurrection aucune, et c’est ce qui en fait l’art le plus passionnant de notre modernité tardive.

C’est l’anthologie de ces morts successives que dresse non sans tendresse Antoine de Baecque dans son Histoire-Camera volume II, « Le Cinéma est Mort, Vive le Cinéma ! ». Le volume I, dix ans auparavant, analysait les rapports complexes du Cinéma et de l’Histoire, et nous voilà maintenant face à un essai sans doute plus personnel, et qui touche à notre relation intime avec les images filmées, la cinéphilie, et le devenir d’un art qui n’en finit pas de finir.

Timidement, quoi qu’il en soit, les salles rouvrent et l’on s’y risque à nouveau. Comme souvent, s’est noué pour moi une coïncidence, l’apparition dans l’exténuant paysage culturel du déconfinement, de deux objets autonomes, et dont la rencontre hasardeuse, le même jour, m’a presque instinctivement donné à penser, à écrire. Parapluie, table à repasser, on connaît la chanson. Sortant d’une librairie, le livre (un « beau » livre d’ailleurs, abondamment illustré, et avouons-le, un peu cher) sous le bras, je passe devant les salles familières du MK2 Beaubourg et vlatipa que c’est l’heure pile du début de la séance. J’ai du temps, du désir, de la lecture en perspective et l’envie, déjà, d’y accrocher des images en mouvement : « Serre-moi Fort » de Mathieu Amalric sort ce mercredi-là. Bingo ! Dans la fraîcheur clairsemée de la salle 1, au ronronnement des pubs et des bandes annonces (difficiles désormais à différencier), je feuillète le livre de de Baecque qui sent le neuf et aiguise la pensée. Ça commence. Pose ce livre. Enlève tes lunettes. Le cinéma va mourir encore une fois et toi tu vas vieillir de deux heures. Mais tu ne les regretteras pas. Jamais.

On n’y comprend rien. Du moins, on renonce vite à chercher à comprendre, on comprend qu’il va falloir y mettre du sien, que ce cinéma-là ne va pas mourir tout de suite et s’évanouir dans nos mémoires saturée d’audiovisuel. En gros, c’est un film d’amour, une tragédie du remariage impossible. Une femme quitte le foyer ; elle s’arrache ; dans la douleur, sans prévenir. Marc, un mari adorable ( Arieh Worthalter), deux enfants vifs, aimants et surdoués, une maison simple et splendide, fichée dans les montagnes, c’est peut-être cette perfection qui l’effraie, qui fait que Clarisse (Vicky Krieps) se casse, et gagne la mer. On reste en contact cependant ; étroit, fragile, le contact : quelques traces, quelques visites clandestines, plus ou moins songeuses, furtives, numériques… Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pour une fois, pitcher c’est spoiler grave. Laissez-vous faire…

Car le cinéma, c’est « la mort au travail » et n’importe quel Plan-Lumière de 1910 se révèle un défilé de fantômes évanescents. Antoine de Baecque nous le rappelle qui analyse les morts inéluctables du cinéma : quand la guerre s’en mêle, quand la Shoah le paralyse, qui relève ses morts cliniques : quand le parlant l’envahit, quand la télé le conteste, quand le réseau l’absorbe. Mais ce qui m’a fait signe, en superposant le séisme « serre-moi fort » et l’essai d’Antoine de Baecque sur cette longue mélopée des fins annoncées du 7ème Art, c’est cette mort toujours imminente du cinéma en tant qu’il devient et reste un art justement. La mort effective du cinéma peut alors s’incarner dans celle du critique Serge Daney, le ciné-fils que seul le sida fera taire et qui laissera orpheline la critique de cinéma comme forme de vie. Ce deuil-là, des films le portent encore comme un vêtement de noce, alors serrons-les très fort.

Mathieu Amalric a cette liberté folle de n’avoir rien à prouver ; sa glorieuse carrière d’acteur lui laisse le loisir d’inventer son œuvre de cinéaste au coup par coup, en pillard cinéphile décomplexé, en amateur surréclairé, quitte à sauter d’un genre l’autre et à ne jamais se faire une raison. Mathieu ne fait un film qui si ça lui chante, si ça le travaille trop pour ne rien faire et s’il a tout à perdre. En cela, il n’a jamais été un professionnel de la profession, ni comme acteur (la star la plus généreuse et disponible du Cinéma Français) ni comme réalisateur, déjà remarqué par Godard pour « Mange ta Soupe » en 1997 et par mézigue pour La Chose Publique en 2003. Godard est plutôt avare d’encouragement et son long requiem sur la mort du cinéma n’invite guère à s’y mettre, ce que confirme la réflexion stimulante de de Baecque. Mais on doit admettre que certains cinéastes comme Amalric ont su hériter du lamento godardien et tirer de cette chute vertigineuse, l’énergie d’une création de formes neuves. Le tout est de ne pas tricher, de retrouver une certaine candeur, ce qui semble difficile dans le système archi-merchandisé du cinéma. Mathieu Amalric y arrive et « Serre-moi fort » est un film presque miraculeux, et qui nous laisse au passage une marque profonde, entêtante, une sorte de nécessité a posteriori, qui soignerait une blessure jusque-là inconnue.

C’est pourtant ce que l’on était en droit d’attendre d’une œuvre d’art. Un certain cinéma est mort, n’en doutons pas, mais un autre s’établit en douce, comme les lucioles de Pasolini nous frôlent dans l’obscurité des salles. Ensembles, dans le noir, hors-flux. De Baecque clôt son essai par une échappée belle en forme de paradoxe, le cinéma se serait lui-même condamné à mort en se mesurant à l’apocalypse, à force de peindre la catastrophe (Abyss), il s’y serait engloutit. Et c’est alors qu’un petit virus minuscule, invisible, aurait grippé la machine de mort et tout arrêté, laissant le cinéma suspendu à son trapèze de surrenchère catastrophique, sans plus de salles ni de spectateurs. De cette petite mort subite, notre art du cinéma serait entré en réanimation clandestine, sur les plates-formes improvisées de cinéphiles confinés, sur les murs des cinémas de quartier fermés, sur les réseaux mondialisés de l’expérimental. Le cinéma s’atomise, se répand, se redéfinit par défaut, brille par son absence.

Comme ces activistes qui s’enchainent aux grilles des ministères, Amalric semble s’être amarré aux acquis irrémédiables de la modernité (Nouvelle Vague en tête, mais pas que), quand tout pousse le réal’, si indépendant soit-il, au compromis, à faire comme si de rien n’était, comme si le cinéma était 1000 fois mort pour rien, crucifié sur nos écrans tactiles. « Serre-moi  fort » en remettant la forme comme enjeu poétique à sa place cruciale de sujet, nous rappelle à l’ordre de l’incroyable puissance du cinéma. Car on comprendra (peut-être, si l’on veut, une ou deux heures après la projection) que ce n’est pas Clarisse qui a quitté le cocon douillet du bonheur, mais que c’est ce bonheur-là qui lui a été arraché à elle par les montagnes, et tout l’art de Mathieu Amalric est de ne le révéler que par le jeu des sons, des images et du montage, sans que rien ne soit asséner par les effets spéciaux de la dite « justesse » du scénario, de l’habileté d’acteurs « crédibles », ou de la sacro-sainte « retenue » virtuose. Jamais sans doute, un film n’aura tant appelé de références chez le spectateur, sans qu’aucune ne vienne faire écran ou protéger le film. Et c’est comme un soulagement de s’enivrer en lousdé de Resnais (Muriel), d’Antonioni (l’Avventura), de Godard (Sauve qui peut (la vie)), sans quitter un instant Clarisse et l’écheveau inextricable de souvenirs, de prémonitions, de possibles, de polaroïds et de variations musicales auquel Amalric (et François Gédigier, son monteur) nous invitent à nous perdre.

La mort la plus récente du cinéma (et qui aurait bien pu lui couter la vie) est le passage au numérique. Si tous les « exports » semblent s’effectuer avec succès (son, image, supports, diffusion, salles), le langage, la grammaire des films-même, seraient restés coincés en mode Pialat-Cassavetes, en service modernité minimum garantie. L’extension géographique du domaine de l’auteurat (Iran, Asie, Amérique du sud) et sa sectorialisation minoritaire (gay, femmes, etc.), si réjouissantes soient-elle, ne suffisent pas à compenser la glaciation formelle, syntaxique, du cinéma d’auteur, réduit à l’ajustement raisonnable. Le monde de l’art, et les nouvelles formes théâtrales, s’emparent largement de ces recherches, mais on ne peut que constater un décalage entre l’expérience vécue du spectateur 2021 (dans ce qu’elle a de radicalement inouïe) et ce que le film d’auteur lui en raconte. Bien sûr, ce décalage a toujours été (et heureusement) mais l’antique « politique des auteurs » se faisait un devoir de tendre vers, de chercher à épeler son temps « en cinéma », plutôt que de n’en être que le contemporain. Le piège que dénonçait Arnaud des Pallières dés 2000, celui d’un repli massif et frileux dans la synchronie, le dialogue et la scénarisation, issu du « Théâtre de Boulevard », se serait-il refermé sur nous définitivement ? « Serre-moi fort » porte à en douter, et laisse entrevoir une sorte de réconciliation enchantée entre le fond et la forme, entre langage et sens. Et ce n’est pas un hasard si le magnifique texte de Claudine Galea (« Je reviens de loin », ed. espace 34), écrit à l’origine pour le théâtre, n’a trouvé qu’un lecteur-cinéaste ébloui pour enfin s’envoler, n’ayant jamais trouvé preneur sur scène (tant mieux pour nous !). Car le cinéma français craint désormais comme un mauvais virus toute aventure formelle : risque d’opacité auteuriste, prise de têtes, ressassement arty, n’est pas Godard qui veut, etc., etc… Mais en larmes dans un TGV, Amalric s’est toqué de ce texte, a cherché les plans pour le dire, et en bousculant un peu les temporalités, en décalant sans afféteries les sons, le off, le in, le passé, le présent, a tout à fait modestement traduit au plus près la tragédie éparse de Clarisse, à nous la rendre accessible dans son mystère.

Car le film ne s’attache pas au juste rendu de la catastrophe intime qu’est le deuil, il s’interroge sur ce qu’elle a d’impossible, d’infilmable dans les termes usuels de la dramatisation. Du coup, les conditions sociales, les rapports de genre, le cadre de vie même, qui qualifiaient le foyer, le bonheur de Clarisse, tout devient flottant, circonstanciel, inespéré. Comme chez Virginia Woolf, et chez Claudine Galea, Amalric tente de saisir « l’effondrement central de l’âme » qui emporte Clarisse, en retirant une à une les cales qui soutiennent la linéarité bien rôdée du récit cinématographique ; sans brusquerie démonstrative, ni gestes péremptoires, Amalric inquiète la perception de son film, assez pour accompagner Clarisse et le spectateur, du léger malaise d’une fugue bobo-capricieuse à ce gouffre de douleur qui aspirera jusqu’à la splendeur du paysage. En sculptant la matière image/son avec une délicatesse absolue, Amalric contourne la déconstruction revendicative, et tisse en toute liberté un récit assez serré pour contenir les secousses du chagrin et le bord de la folie. Le quotidien, le bavardage, la banalité familiale, rien ne maquille ici une aisance sociale et culturelle, qui permet au film de s’affranchir de problématiques parasites pour nous confronter à la pure perte dans ce qu’elle a d’universelle. Clarisse comble ses trous de mémoire, refait le match amical, amoureux, maternel, le film devient imperceptiblement ce collage-in-progress que le deuil recommence indéfiniment. Ça pourrait dérailler, au détour d’un concert de Martha Argerich entrevu à la télé, la tête posée sur une épaule de hasard. Mais l’immense pianiste (une artiste comme aurait pu devenir sa fille Lucie si…) ne prêtera au film et au souvenir vague que sa chevelure poivre et sel, le temps d’une audition (que Lucie n’aurait pas ratée si…). Ça pourrait péter les plombs, à se ficher dans la glace pilée du poissonnier, à en voir de l’aimé partout, d’autant que nous n’avons encore ni les tenants ni les aboutissants de ce manque intenable, de ce deuil inabouti. Nous errons avec Clarisse, dans la voiture collector incongrue, du côté des Pyrénées qu’Amalric empreinte aux Frères Larrieux pour y sertir l’absence. Car seul le dégel rendra les corps chéris et l’image de Christophe Beaucarne embrasse maisons, jardins et paysages dans cet éclatant printemps qui révèle mais ne guérit rien. Véritable pulsation du film, le piano (celui sur lequel Lucie aurait fait ses gammes si…) vrille la mémoire, désaccorde le montage, jaillit d’une télé pour s’immiscer dans une chambre (celle où Marc dormirait gentiment si…), et pour finir la musique reste la seule issue.

Serre-moi fort n’est pas un film difficile. Il nous donne juste un diapason, une disposition à prendre pour le goûter, il nous passe les clefs pour filer la voiture collector et contempler les montagnes. Car pouvoir à nouveau partager la douleur, ensembles dans le noir, la reformuler avec Clarisse dans l’aujourd’hui, dans le langage reconquis du cinéma. Un cinéma est mort, c’est certain, mais un autre est là qui fait ses gammes avec Mathieu et nous pose la tête sur l’épaule (un cinéma que nous aurions pu aimer si…)

« Le cinéma est mort, vive le cinéma !  (Histoire-caméra II) »

Un essai d’Antoine de Baecque, Gallimard

« Serre-moi fort »

Un film de Mathieu Amalric

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