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L’Edito : L’empire bascule (2) Les États-Unis contraints de se déplacer dans la zone Asie-Pacifique

L’Edito : L’empire bascule (2) Les États-Unis contraints de se déplacer dans la zone Asie-Pacifique

Ce mois de septembre aura été riche en bouleversements géopolitiques qui dessineront les cinquante prochaines années. Le pouvoir (l’empire) qui nous gouverne depuis cinquante ans vacille en nous offrant l’opportunité de construire de nouveaux récits. La semaine dernière l’édito relatait la fuite des Américains de l’Afghanistan ; c’est la Chine qui impose aujourd’hui son rythme. Elle contraint la puissance américaine à déplacer son centre de gravité en direction de l’Asie. La zone indo-pacifique devient le centre du monde et les Européens en sont absents…

Coup de tonnerre dans l’univers feutré des ambassades, l’Australie rompt un contrat signé avec la France en 2016 pour la livraison de douze sous-marins conventionnels et annonce une alliance stratégique – baptisé Aukus – avec l’Amérique et la Grande-Bretagne qui prévoit la fourniture de sous-marins à propulsion nucléaire pour équiper la marine australienne. A aucun moment la France n’a été associée à cette alliance. Crise diplomatique : la France rappelle ses ambassadeurs en poste à Canberra et à Washington. MM. Macron et Le Drian ne décolèrent pas, tandis que M. Johnson relève la tête et justifie à travers cet accord le Brexit et sa vision d’une Global Britain.

Après la leçon magistrale des Talibans à l’empire américain, c’est au tour de la Chine de dicter son tempo et de pousser les Anglo-Saxons à basculer leur centre de gravité et celui de la planète économique et politique toute entière vers l’Asie-Pacifique. Un véritable affront pour la France qui redevient un acteur mineur sur la scène internationale, et un revers diplomatique et économique cinglant. Au-delà de la France, c’est bien la place de l’Europe et son rôle dans le monde qui se trouve aussi remis en question. Comment va-t-elle se positionner dans ce réalignement mondial ?

Cette crise est le résultat d’un long processus dont les premiers symptômes ont été culturels. Depuis dix ou quinze ans les nouveaux récits se construisent à l’Est plutôt qu’en Occident en bouleversant les équilibres géopolitiques. Au-delà des questions économiques, la culture, l’art, le cinéma, ces symptômes du renouveau d’un peuple, sont en train de nous échapper pour exploser du côté de l’Asie. Empêtrés dans nos logiques « d’entre soi », le regard tourné vers le XXe siècle, la dynamique de cette nouvelle culture nous a totalement échappé. Les Anglo-Saxons ont perçu (tardivement) le danger et ont pris leurs marques du bon côté de la planète avec un mépris total pour leurs alliés occidentaux.

Nous aurions tort de ne pas prendre ces bouleversements très au sérieux. Nous ne pouvons survivre sans nous inscrire dans des alliances pour peser sur les politiques et les valeurs que nous voulons défendre. Les pays européens vont-ils assister en ordre dispersé à ce réalignement, sacrifiant tout espoir d’y exercer une quelconque influence et d’y défendre leurs intérêts et leurs valeurs ? Vont-ils au contraire comprendre qu’ils ne sont, à titre individuel, pas grand-chose sur la scène internationale, et construire à travers l’Europe un contre-pouvoir qui sache se positionner entre une dictature naissante et un néolibéralisme au bout du rouleau.

Ce n’est pas en focalisant toute nos énergies sur le passe sanitaire ou la vaccination que nous parviendrons à construire un nouveau récit qui rebat les cartes, une narration ou les nouvelles technologies seraient enfin utilisés à bon escient, pour notre élargissement plutôt que pour notre asservissement comme l’a conçu le néolibéralisme. Cette affaire de sous-marin est un catalyseur des forces qui aujourd’hui s’affrontent et qui met l’Europe au pied du mur, et en particulier celui de la culture. Nous avons intérêt à revenir très rapidement dans le jeu.

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