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Les traces, Nicola Lo Calzo

Les traces, Nicola Lo Calzo

Derrière la vitre de la galerie Dominique Fiat à Paris, un grand format : le dos d’un homme africain assis, sur fond jaune d’or. Une photographie de Nicola Lo Calzo. J’ai retrouvé le même jaune d’or sur d’autres photos, faites à Cuba, et j’ai appris que c’est la couleur de la divinité Oshun, vénérée par les esclaves venus du Nigeria.

Nicola Lo Calzo est né à Turin à la fin des années 70. Il était conservateur du patrimoine à Turin avant de commencer la photographie. Sa recherche interroge les notions de patrimoine, mais aussi de colonialité et d’identité. Le photographe montre les vies et les pratiques marginales de la diaspora africaine un peu partout dans le monde : dans les Antilles, en Afrique, en Sicile, à Cuba, en Guyane… Il a appelé son projet photographique Cham. Cham vient du mot Kam ou Kem, qui veut dire « noir », « noirci ». Les Égyptiens l’utilisaient pour désigner leur pays et aussi tout le continent africain.

Cham est composé de plusieurs chapitres : en Afrique de l’Ouest (Tchamba), dans les Antilles françaises (Mas), à Haïti (Ayiti), au Suriname et en Guyane française (Obia), au sud des États-Unis (Casta), à Cuba (Regla) et en Sicile (Binidittu).

Dans le chapitre appelé Binidittu, Nicola Lo Calzo part sur les traces de saint Benoît le Maure. À travers ce mythe, ou plutôt marqué par ce mythe, il photographie les migrants africains en Sicile. Les migrants qui traversent la Méditerranée sont refoulés d’Italie. Or cette Méditerranée, mare nostrum (« notre mer »), n’a jamais été une frontière. Depuis toujours, elle appartient à ceux qui la parcourent. Au XVIe siècle, cet autre migrant, Benoît, ou Binidittu, comme l’ont rebaptisé les Siciliens, a traversé la Méditerranée. Fils d’esclaves africains, canonisé en 1807 et devenu saint Benoît le Maure, il fut le premier saint noir de l’Eglise catholique. Ce « réfugié » africain devint saint patron de Palerme. Le projet Binidittu est une allégorie de notre époque, celle des espoirs de liberté des migrants africains qui arrivent vers les côtes européennes, d’où ils sont refoulés. Le mythe de Binidittu contredit la non-acceptation des migrants arrivés en Italie en traversant la mare nostrum qui doit appartenir à tous ceux qui la parcourent. Les photographies de Sicile utilisent comme décor des lieux évocateurs des peintures italiennes pieuses, mais la figure centrale est un Africain. Toute l’imagerie est renversée. Dans ses photos, on est loin des bateaux refoulés de la côte italienne, loin des dortoirs brûlés parce que les conditions d’hébergement des migrants sont horribles. Mais les photos portent en elles, aussi, toute cette réalité. Nicola Lo Calzo montre aussi autre chose : les Ivoiriens qui bougent, ils savent qu’ils risquent, mais ils traversent la mer en dépit de ces risques, motivés par l’espoir, ils sont des super-espérants.

De l’autre côté de l’Atlantique, à Cuba, Nicola Lo Calzo a photographié les survivances des rituels d’origine africaine apportés par des esclaves du Nigeria, comme la société secrète Abakuá, apparue en 1836 à La Havane. Cette série de photos s’appelle Regla, du nom des trois religions afro-cubaines : la Regla de Ocha (ou Regla de Ifá), la Regla de Palo et la Regla Abakuá. Les photos de cette série montrent la vie des Cubains, descendants d’esclaves, pratiquants de vaudou, héritiers des mythes ancestraux perpétués par des cérémonies secrètes, et en même temps, à fond dans le hip-hop ou le rap. Les rituels d’Abakuá sont une contre-culture par rapport au régime communiste de Cuba. La société secrète masculine d’Abakuá ne fait pas partie du discours dominant et les photos de Nicola Lo Calzo montrent et parlent, à la place de tous ceux, queer, qui ne veulent pas suivre ce discours dominant.

En Afrique, aux Antilles, à Haïti, au Suriname et en Guyane tout comme au sud des Etats-Unis, Nicola Lo Calzo photographie des visages. Ses photos sont frontales.

Il y a dans ses photos une fixité comme au-delà du temps, comme si l’artiste arrivait à saisir « les traces ». Les traces, avec tout ce que ce mot implique de matérialité agissante, et de pouvoir fantasmatique. Le photographe est, comme l’écrit Roland Barthes, essentiellement témoin de sa propre subjectivité.

On a doublement la sensation du temps avec les photos de Nicola Lo Calzo, car il y a toujours dans ses photos une référence au passé : l’instant de la photo elle-même, qui est le présent de la photo, et en même temps l’instant passé – déjà, aussi.

Barthes écrit encore que le noème (l’essence) de la photographie est « Ça-a-été ». Les photos de Nicola Lo Calzo portent en elles tout le passé colonial de la diaspora africaine, et sont en même temps terriblement d’aujourd’hui, il oblige le spectateur à sortir de l’obsession de la couleur de la peau qui empêche de réfléchir, parce qu’au final, c’est une rencontre. Chaque photo de Nicola Lo Calzo est une rencontre.

Les photographies de Nicola lo Calzo ont été exposées au Macaal à Marrakech, les Afriques Capitales à Lille, Lagosphoto, le Musée des Confluences à Lyon, le Musée National Alinari de la Photographie à Florence et le Tropenmuseum à Amsterdam, galerie Dominique Fiat à Paris.

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