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« Au nom du rap » : quand le rap est poésie

« Au nom du rap » : quand le rap est poésie


Extraire la substantifique moelle, la poésie comme suc dans l’écorce du rap, c’est l’objectif de l’ouvrage collectif Au nom du rap. Une passionnée du genre a rassemblé les poèmes inédits de 17 rappeurs et rappeuses françaises, illustrés par les œuvres de 8 artistes et préfacé par l’humoriste Waly Dia : un livre tout en surprises, en esthétiques et en lyrisme.

Akhenaton, Chilla, Demi Portion, Georgio… Si elle rassemble plusieurs poids lourds du milieu, Elena Copsidas, « une p’tite meuf » comme elle le dit, ne fait pas semblant d’être un mec de cité pour être acceptée dans un milieu qui n’est a priori pas le sien et pour lequel elle porte un immense respect : le Rap. Voilà deux ans qu’un jour d’été sur une plage avec sa mère et son petit frère elle se dit : « Si on faisait un livre de poésies de rap illustré ? » C’est aujourd’hui chose faite après un long parcours, parfois harassant, d’égarements, d’éparpillements, de coups de téléphone, de discussions, de toquages de portes. Un long parcours de rencontres ; certaines lui ont ouvert des chemins, d’autres lui en ont fermé. Cet ouvrage sort, exactement comme elle l’avait imaginé au début. Mais en mieux. Et le tout en auto-production, façon Hip Hop.

“Rap e(s)t Poésie “

Le projet, c’est avant tout de proposer un terrain d’écriture : la poésie classique, à des auteurs dont ce n’est pas forcément le domaine de prédilection : des rappeurs. Ces rappeurs qui l’ont bercés, qui l’interpellent, qui lui procure des émotions les plus diverses, qui la fascinent aussi.

Voici donc deux versants qui permettront de rassembler et d’amener deux publics différents sur un même livre : Au Nom du Rap.

Comme le titre le stipule, le projet, c’est aussi un bel objet qui doit s’insérer dans la bibliothèque du passionné ; de rap, d’illustration, de poésie. (Un objet qui est d’abord un écrin de beauté et de surprise.) Elena s’efface le plus possible derrière ce projet et souhaite rendre un hommage au Rap en donnant le moins de jugement possible. En témoigne le changement du titre au dernier moment de Rap est Poésie (exclu HIYA!) pour Au Nom du Rap.

“Il ne faut pas écouter tout le monde. Je pense que quand toi t’as une idée et que tu sais que c’est la bonne, faut y aller en mode straight. Moi je ne connaissais personne, je suis une meuf, je suis jeune et du coup j’ai pris un peu tous les conseils de Paris dans la tronche, il y a un moment où il faut juste se dire “ ma vision elle est comme ça, donc c’est comme ça que ça doit être” – Elena Copsidas

Féminisme, poésie et grosses punchlines

À travers ce livre, Elena Copsinas montre que rap et poésie ne sont pas deux entités distinctes. Discrète, en interview, elle dit : “c’est qu’un ouvrage de rap, et toi t’en fais ce que tu veux” et de toute façon, “il y a tellement de sortes de rap aujourd’hui, que c’est indéfinissable”. Elle dit écouter le rap d’abord pour le texte et pour la musique dans un second temps. Elle propose alors quatre thèmes aux rappeurs et rappeuses, les mots : bleu, brut, mur et muse. Le comédien Waly Dia, qui préface le livre, en profite pour balayer d’un revers les critiques faites au genre avec ses punchlines dont lui seul a le secret, aussi bien par le micro ou la plume : « Alors quand tu es associé à la poésie, un paradoxe me heurte, comment te positionner face à ce que tu es par essence ? Il est certain qu’on te refuse cette noblesse, avec tout le mépris que peut produire ce pays face à un art qui lui échappe. »

Si l’on peut exprimer un regret pour cet ouvrage, c’est le peu de présence de figures féminines. Concours de circonstances ou choix éditorial ?  « Par équation on sait qu’il y a moins de rappeuses que de rappeurs, résume Elena Copsidas. Il y a beaucoup d’artistes que j’aimerais avoir dans le livre, que ce soit Shay, Keny Arkana etc. mais le problème c’est que j’ai aussi fait en fonction de qui répondait positivement à ma proposition. Et puis je me voyais plus proposer à des artistes parce que j’aime leur travail que pour faire un travail d’équilibre. Ce n’était pas mon propos, moi je suis une femme donc je le défends par moi-même ce projet. J’aurais beaucoup aimé avoir d’autres artistes femmes mais c’était à la dispo de chacun(e). « 

On  retrouve dans le recueil Lady Laistee à qui l’on doit “Et si…”, le classique en hommage à son frère tué par balle en 1996 et Chilla, l’interprète de “Si j’étais un homme”, puissant rap féministe dans lequel elle aborde les violences faites aux femmes.

Côté illustration, on reconnaît le trait de la peintre Stéphanie Macaigne, qui s’était faite remarquer en reproduisant des pochettes d’albums de rap au pinceau, et vient imager les poèmes de Lady Laistee et Jok’Air. Enfin, la graphiste italienne Carlotta Megali illustre le texte de Captain Roshi avec une scène de coucher de soleil aux accents surréalistes entre Dali et une cinématique de jeu vidéo. C’est justement ça qui fait la profondeur et la subtilité du livre, le mélange des univers qui gravitent les uns avec les autres.

« Je bossais avec une serveuse, qui est devenue une copine et m’a présenté Mouloud Mansouri qui organise les concerts dans les prisons, Shtar Academy et lui m’a présenté Rémy, Mac Tyer… » retrace-t-elle. Elena Copsidas parle de son projet tout autour d’elle, jusqu’à ce que ça prenne : « Une fois que tu as un ou deux artistes qui adhèrent c’est beaucoup plus facile de proposer à d’autres parce que tu es plus crédible. » Plus que la (street) crédibilité ici, c’est cette sensibilité qui est dévoilée, mise à nu sans sa coquille musicale, visible aux yeux de toustes celles et ceux qui l’admiraient mais aussi de celles et ceux qui, jusqu’alors, détournaient le regard.

Au nom du rap, par Elena Copsidas, Buondi Studio, 19 euros. 
Plus d’informations sur Au nom du rap

Alif HDD & Suzanne du Millénaire

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