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En plein dans le PAF – Part. 3

En plein dans le PAF – Part. 3

Pour conclure cette série sur les liens entre Hip Hop et audiovisuel, nous sommes allés rencontrer Leïla Sy, réalisatrice de nombreux clips de rap, du long-métrage Banlieusard et activiste de la culture Hip Hop depuis belle lurette ! Une vraie experte quoi !

Leïla Sy : Je ne me considère pas comme experte, notamment dans l’audiovisuel ! Je peux dire que j’ai transformé l’essai, une fois, avec Banlieusard, mais c’était il y a deux ans. Même si j’ai eu l’occasion de réussir à enfoncer une porte qui a très longtemps été fermée, avec le concours de Kery James, mieux vaut rester humble, car ça peut monter et redescendre aussi vite. C’est un univers où l’on développe beaucoup, ça prend beaucoup de temps.

Je me sens tout de même très chanceuse d’avoir aujourd’hui différentes pistes qui s’ouvrent à moi, différentes ficelles que je m’empresse de tirer avec toute l’énergie possible.

Le rap et le Hip Hop en revanche, c’est vraiment ma vie, mon tuteur, ce qui m’a fait grandir et devenir ce que je suis donc sur ce point-là, je veux bien être appelée experte, j’en serais d’ailleurs flattée.

Comment expliques-tu cet engouement de l’audiovisuel pour les acteurs Hip hop ? Le premier film mettant en avant l’esthétique Hip Hop, c’était IP5 (JJ Beineix, 1991), ensuite il y a eu La Haine (Kassowitz), Ma 6T va Craquer (Richet), Zonzon (Bouhnik) et puis quasi rien jusqu’à aujourd’hui, pourquoi ?

Dans l’histoire du Hip Hop, cela se retrouve à plusieurs endroits. À la télé, il y avait l’émission de Sydney, H.I.P.H.O.P (1984) et puis cela a disparu du paysage (ndlr : ceux qui avaient MTV avaient accès à des émissions notamment américaines, mais rien sur les chaînes dites hertziennes, à part Rapline entre 1990 et 1993 animée par O. Cachin sur M6 tard les weekends). Aujourd’hui, certaines personnes décisionnaires sont aussi issues de cette culture, bien plus vaste que ce que beaucoup veulent nous faire croire.

Ceux qui font les films les font aussi pour qu’ils soient vus, partagés, qu’ils touchent les spectateurs. C’est une sorte de reconnexion tartuffesque car c’est presque ridicule de voir toutes ces prods qui veulent absolument faire de « l’urbain » dans leur film ou série, car ils ont vu que beaucoup de gens étaient touchés par ces visages, ces vécus.

La plupart des profils qui marchent aujourd’hui, galéraient pour avoir des rôles dignes de ce nom (ndlr : sans mourir dans les 5 première minutes ou être cantonné.e aux rôles de délinquant.e.s). Cela s’est imposé à eux et ils ne peuvent plus faire comme si cette génération n’existait pas.

Toi qui as fait du clip et du film, est-ce deux exercices totalement différents ou un clip, c’est un petit film, une sorte de filmette 😉 ?

Il y a des facettes communes comme le plateau qui reste le même, à l’exception de la musique dans le clip. Tu peux t’adresser directement aux acteurs, aux danseurs, à l’artiste, alors que pour le cinéma, il y a un rituel où même s’il fait 50 degrés, c’est calfeutré pour éviter tous bruits périphériques.

La temporalité est différente. Dans le rap, tu es rarement appelé.e trois mois avant pour un projet. C’est toujours limite pour hier ! Cela pousse à une forme d’urgence. Quand tu te retrouves embarquée dans des 6 mois d’écriture, des mois de lecture, etc. ça rend ouf… Après, c’est une super école. J’arrive sur ce qu’on appelle la face (le plateau dans le jargon du cinéma) de manière plus organique peut être.

Le Hip Hop est truc très rebondissant, sur le mode du chambrage, une façon de retomber sur tes pattes même quand c’est galère. Cette mentale fait du bien au cinéma français. Faire des films ouvrant le spectre, parlant des quartiers, mettant en avant des profils de comédien.ne.s diversifiés permet aussi de mélanger et de confronter des profils très structurés issus des écoles à d’autres plus adaptables ce qui profite à toustes.

Dirais-tu que le Hip Hop développe de véritables compétences d’adaptation et d’improvisation ?

D’adaptation oui, d’improvisation je ne sais pas, car il y a une part de légèreté et de liberté dans l’impro qui n’est pas forcément dans le Hip Hop. C’est plus l’instinct de survie, un truc plus sauvage, concret, râpeux (rap quoi !!).

Dans les concerts, les plateaux de tournages, les studios, les tables rondes, il y a une énergie créative foisonnante qui se dégage de notre culture, qui n’a pas été encore suffisamment valorisée.

Personne ne peut se projeter dans un métier s’il ne sait pas que d’autres l’ont fait, que c’est possible. Il risque juste d’y avoir une période de latence, le temps que l’énergie et l’envie qu’ont les jeunes qui montent des boîtes de prod rencontrent le savoir et l’efficacité qu’octroie l’expérience.  Même si on perd dix ans, au final, ce n’est pas si grave !

Quels conseils donnerais-tu à un jeune rappeur ou une jeune rappeuse qui souhaiterais se lancer dans le cinéma justement ?

La première chose dont je parle, c’est de théâtre. Je m’appuie sur un.e directeurice de casting pour sélectionner les comédien.nes. Chacun son rôle. Je sais diriger un comédien, comment marche le plateau, mais pour la lumière, j’ai un.e chef.fe opérateur. Pour les sources lumineuses, il y a un.e chef.fe électro. Pour ce qui est machinerie, il faut un.e chef.fe machino, chacun.e a son équipe d’assistant.es, etc. Faire du cinéma, ce n’est pas qu’être comédien.

Beaucoup cherchent des talents bruts (qui n’ont pas été polis par l’enseignement ou le travail), mais être comédien sur un plateau c’est être toujours à son top, patient, capable de gérer son énergie, la partager de manière régulière. Quand on tourne un film ce n’est jamais dans la continuité, ce qui n’est pas toujours simple pour le comédien. Avec un bon metteur en scène et j’espère le devenir un jour, il est possible de faire exceller un talent brut, mais se connaître, ça aide.

Pour se montrer au monde face caméra, il faut un peu d’humilité et travailler sur sa palette émotionnelle. Un jeune rappeur, un jeune tout court ou un plus âgé qui a envie de se confronter à ça, sans n’y voir que la lumière, déjà bravo ! Être comédien, c’est être filmé dans des situations qui ne te conviennent pas, savoir se mettre à nu, se dévoiler. Je pense que c’est quelque chose qui peut passer par le théâtre pour limiter la casse et les désillusions.

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