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Les anciennes douanes de Pantin, le lieu mythique du graffiti

Les anciennes douanes de Pantin, le lieu mythique du graffiti

Il y a dans le monde parallèle du graffiti certains lieux emblématiques, certains terrains vagues incontournables pour écrire l’histoire de ce mouvement. Le bâtiment abandonné des douanes de Pantin, surnommé la « Cathédrale du graff », en est un. D’abord par son aspect, sa structure, qui ont amené les graffeurs à innover en trouvant des styles contorsionnés pour passer d’une salle à l’autre mais aussi par la quantité de graffeurs venus de partout pour y laisser une prod. « Il y avait tellement de pièces vierges que l’on n’était pas obligé de se repasser. Ce spot, c’est comme un livre d’or du graffiti, tout le monde y a laissé sa trace », me confie l’un des graffeurs.

Un ami m’a fait découvrir cet endroit. J’y suis revenue plusieurs fois entre 2006 et 2012. Quand j’y suis entrée pour la première fois, les douanes n’occupaient plus les lieux. Elles en avaient occupé une partie jusqu’en 2004, l’autre était abandonnée depuis des années. Il y avait cet énorme espace qui est resté vide. Les portes et fenêtres du rez-de-chaussée étaient murées. On est entré par un trou dans la porte murée. Les murs étaient couverts de graffitis, ils étaient dans la pénombre ; on les devinait plus qu’on ne les voyait. En montant dans les étages, il y avait plus de lumière, j’ai eu l’impression d’une grande hauteur de plafond : le fait est qu’on voyait l’étage au-dessus, alors qu’à d’autres endroits, c’était bas de plafond, ça ressemblait à un labyrinthe. On ne savait jamais où on allait déboucher, puis, soudainement, on se retrouvait devant un mur avec des graffitis. Les premiers que j’ai vus étaient ceux de Lek et Gorey.

Lek a un style à part, complètement déstructuré, ses formes géométriques se répondent d’une salle à l’autre pour créer un ensemble. Quand on arrivait dans une salle peinte par Lek, on était en immersion dans son œuvre. Dans ce lieu gigantesque, détruit, où l’on ne pouvait pas entrer, les graffs donnaient encore plus l’impression d’un geste sans utilité, sans finalité, ou plutôt d’une « finalité sans fin ». Chaque fois que j’y suis revenue, les façades intérieures étaient remplies d’autres peintures de styles différents : Ypope, Lek, Vinil et Tonka, puis Fléo, Horfé et Gorey. Les graffeurs investissaient différentes salles, puis d’autres arrivaient : Deck, Apéro, Echo, Rew, Seb, Wxyz, Noun, Bisk, Lask et Arone.

La deuxième fois, j’étais venue avec deux amis. J’avais un peu peur. La fois d’avant, j’avais vu quelqu’un descendre l’escalier en courant. Les nouvelles peintures apparaissaient, les lettrages se pliaient selon les murs des pièces, suivant les reliefs du bâtiment, ce que l’on ne voit pas dans un terrain « classique », qui se limite à un cadre rectangulaire. Ici, la ligne du graff horizontale, continue en dépit de ses bifurcations, elle procède de proche en proche – le tracé continu d’un mur à l’autre. Le graffiti se pose dans un lieu, mais ne fait que s’y poser ; il vise déjà ailleurs, tout en étant ailleurs, en le faisant dériver vers d’autres lieux, d’autres espaces. Le propre du tag, du graffiti, n’est pas la fixité, mais le mouvement. Les flèches rouges et noires de Lek se poursuivent de vitre en vitre, au trait uniquement, à la frontière du graffiti et de l’abstrait. De l’autre coté de l’étage, un graffiti d’Horfé.

Plus loin, un lettrage de Gorey à base d’aplats au rouleau, sur lequel interviennent de petites touches à la bombe de peinture. Plein de graffeurs sont passés par cet endroit. Au milieu des flèches de Lek, sur les vitres, figuraient des insectes noirs, tracés dans l’esprit d’un tag, avec une bombe noire, un peu partout dans le bâtiment, par Itvan Kebadian. Les flèches de Lek et les insectes étaient dans le même esprit, du tracé direct.

Le bâtiment comptait cinq étages. Quand on montait tout en haut, sur le toit, c’était assez vertigineux. Il n’y avait pas de barrières, rien, on se retrouvait directement au-dessus du canal de l’Ourcq. Pour quelle raison le canal s’élargissait-il juste devant l’usine, pour former un énorme bac d’eau ? J’imagine que ce bassin avait un rapport avec l’activité antérieure. Le bâtiment de l’autre coté du canal, sans étage, paraissait complément écrasé au sol. J’ai vu après que c’était une blanchisserie : il y avait des chariots avec des paniers de linge. L’entreprise était assez improbable, une blanchisserie au bord du canal, où il n’y avait que des voies de RER et des usines désaffectées. C’était en 2008. Aujourd’hui, ces lieux sont tellement peu reconnaissables que l’on peut se demander s’ils ont vraiment existé. Le bâtiment a été rénové, les murs extérieurs ont été repeints dans un gris sombre – leur couleur d’origine, j’imagine – et les fenêtres ont été refaites en métal. Le tout a un côté boîte de pub – et c’est d’ailleurs ce que c’est. Mais il y a eu ce moment entre les douanes et la boîte de pub, éphémère, ouvert à tous. J’ai toujours en tête la vision du lettrage sur une porte en métal, au bout de la passerelle, tracé au rouleau vert avec des contours à la bombe jaune et noire, de Gorey ; sur les fenêtres des coursives, des throw-ups de Zeki et Vision ; sur le monte-charge rouillé, un throw-up vert d’Onea. Sur les murs intérieurs, des chromes et des graffs façon « tampon », de Zdare, Derob et Cusek, des lettrages chrome de Supe, des peintures de Keag et des phrases de Sean Hart.

Au deuxième étage, j’ai vu un mur avec les lettres TWE, le groupe de Lask, Arone, Skuz, Veans, Flow et Deza. Progressivement, ils investissaient le lieu entier – ça marque beaucoup plus les graffeurs y arrivent à leur tour que de peindre un petit peu dans plein de terrains différents. L’endroit vide des anciennes douanes vivait.

Derrière le bâtiment, un campement de Roms s’était installé. Plein de caravanes, plus de cinquante. Quand je suis revenue, quelques mois après, de grands trous avaient été créés dans plusieurs fenêtres murées du rez-de chaussée, pour leur permettre de faire entrer leurs machines à couper le métal. Puis, à un moment, il y a eu un camp de travailleurs clandestins. Certains habitaient à l’intérieur, d’autres avaient leurs tentes devant. Puis les tentes ont disparu, et plus personne n’a dormi à l’intérieur. On m’a dit qu’il y avait eu un incendie. Un incendie ? Ou un stratagème pour les faire partir ?

Je n’y étais pas revenue depuis une année. Ça avait changé. En 2012, les façades étaient couvertes d’autres graffitis. À l’angle du bâtiment, les yeux énormes de Da Cruz ; sur l’autre angle, les couleurs vives de Marko. Au milieu de la façade, les formes abstraites de Bruno Big ; puis le grand portrait fuchsia d’Alexandre Orion. Quand j’y suis allée pour la dernière fois, en 2013, il y avait des baraquements de chantier. Un agent de sécurité gardait l’entrée. Les trous dans les fenêtres et les portes du rez-de-chaussée avaient été rebouchés. C’était la fin de la journée, il faisait presque nuit. Le bâtiment des anciennes douanes se dressait, sombre, au bord du canal.

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