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L’Edito : Les Pandora Papers et la guerre contre les pauvres

L’Edito : Les Pandora Papers et la guerre contre les pauvres

Le Monde et le consortium de journalistes ICIJ ont eu accès aux données confidentielles de quatorze cabinets spécialisés dans les paradis fiscaux, révélant les secrets de trois cents responsables publics, trente-cinq chefs d’Etat, cent trente milliardaires… L’ICIJ et ses partenaires ont eu accès aux archives de quatorze cabinets distincts, tous spécialistes de la création de sociétés anonymes. Le monde parallèle de l’offshore, où les règles standard de l’économie (transparence, équité, responsabilité) n’ont pas cours. Leurs noms sont inconnus du grand public : Trident Trust, DadLaw, SFM, Alcogal, Il Shin…

Un système de fraude/optimisation qui ne donne aucun signe d’essoufflement. Pour rappel, les Pandora Papers, ont été précédés par : « « OpenLux » (2021), « FinCEN Files » (2020),  Dubaï Papers » (2018), « Paradise Papers » (2017), « Money Island » (2017), « Malta Files » (2017), « Football Leaks » (2016), « Bahamas Leaks » (2016), « Panama Papers » (2016), « China Leaks » (2014), « Offshore Leaks » (2013). Rien moins que ça !

Si dans les Caraïbes certains petits Etats offshore déjà éclaboussés par les scandales tentent de répondre aux demandes de la communauté internationale en adoptant des règles de contrôle plus contraignantes, dans le même temps de nouveaux eldorados s’ouvrent aux clients en quête d’opacité, tels des Etats puissants (Singapour, Emirats arabes unis) ou des territoires adossés à une superpuissance (Hong kong pour la Chine, le Dakota du Sud pour les Etats-Unis et Chypre pour l’Union européenne). L’émirat de Dubaï symbolise cette évolution en profitant aujourd’hui d’une place financière hyper développée et d’un modèle économique conçu et protégé par les familles royales émiraties.

Le manque à gagner des Etats est abyssal : 1 000 Mds € pour le budget européen, 100 Mds € pour le budget de la France. Par comparaison, le plan de relance européen post-confinement est de 750 Mds € et le déficit annuel de la France était de 76 Mds € en 2019.  Ces sommes permettraient de lutter efficacement contre le réchauffement climatique (qui est une une question de survie pour l’humanigé), d’éradiquer les famines, de favoriser la transition agricole tant attendue. Des réformes essentielles pour envisager l’avenir avec plus de sérénité.

Comment face à ce hold-up sur les finances des Etats par les plus riches ne pas s’indigner lorsque les gouvernements (de droite et de gauche) s’acharnent sur les plus démunis en les culpabilisant pour réduire le budget de l’Etat ? C’est la fraude sociale qui est mise en avant alors qu’elle représente des sommes dérisoires face à la fraude financière. On s’attaque aux allocations chômage, aux retraites, aux aides aux logements, et on laisse (honteusement) perdurer cette fuite massive de capitaux en détournant le regard. Quelque chose ne tourne pas rond sur cette planète.

Les centres offshore n’offrent pas seulement une protection contre les taxes, ils entravent aussi le travail des juges qui ne réussissent pas à faire aboutir leurs dossiers à cause de l’entrelacs des sociétés anonymes installées dans des juridictions aux règles protectrices. La liste des criminels qui apparaissent sur les « Pandora Papers » du vendeur d’armes au narcotrafiquant, du criminel sexuel en fuite au mafieux italien.

Comment un tel système peut-il perdurer en une succession ininterrompue de scandales ? Dans l’écrasante majorité des pays, il n’est pas illégal de détenir des actifs offshore ni d’utiliser des sociétés anonymes avec des hommes de paille. Seuls sont punis aujourd’hui les usages illégaux qui en sont faits comme la fraude fiscale, la corruption et le blanchiment d’argent. Ensuite, il n’existe pas une volonté politique de s’attaquer à ce scandale, et pour cause…, lorsqu’apparaissent sur la liste Dominique Strauss Khan, Tony Blair, d’Andrej Babis, le premier ministre tchèque et les centaines d’autres personnalités.

Comment peut-on, après de telles révélations, ne pas entendre le discours radicalisé des Gilets jaunes ou celui des jeunes précarisés dans les banlieues ? C’est aux citoyens  de se réveiller et de prendre en main ce sujet qui passe sous les radars – personne ne descend dans la rue pour réclamer justice –, alors qu’il touche directement tous les aspects de notre vie quotidienne. Une mobilisation à l’échelle européenne et mondiale est indispensable pour peser sur un système qui se joue des Etats et des frontières. Nos modes d’action doivent s’ajuster à l’échelle planétaire.

Au-delà des questions nationales, les dirigeants que nous choisissons doivent avoir la stature nécessaire pour peser sur la politique internationale en passant par le biais de l’Europe. Combien ont-ils cette envergure en France chez les candidats déclarés pour 2022 ? Pratiquement aucun. Une organisation et une régulation de la finance mondiale sous l’égide de l’ONU pourrait être une alternative efficace capable de peser sur des pays comme Dubaï. Qui peut défendre efficacement une telle position face aux Américains ?

Il est également intéressant de se référer aux propositions de L’économiste Thomas Piketty qui propose la mise en place d’un cadastre financier public et d’une imposition minimale de l’ensemble des patrimoines pour lutter contre la fraude fiscale.

Si l’on veut terminer sur une note optimiste, on mettra en valeur les exceptionnels efforts déployés par des journalistes soucieux d’éthique et de transparence pour porter ces pratiques scandaleuses sur la place publique. Il faut saluer l’intelligence de leur coopération internationale, condition essentielle pour atteindre de tels objectifs. Si ces pratiques ne sont pas récentes, aujourd’hui elles ne sont plus passées sous silence, ce qui pourrait (peut-être) laisser espérer  un avenir plus vertueux… 

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